LES SEPT PECHES DU GLADIATEUR

Quels qu’en soient les raisons ou les motifs, plus de 65 % des Goorgorlus qui avaient uni leurs forces pour mettre fin au règne anachronique de l’Empereur, ont accepté le Gladiateur comme le nouveau porteur de la couronne du royaume. Si certains pensent que c’était  pour son programme plus convaincant, d’autres disent qu’il était simplement le matelot le plus opportun que la démocratie avait désigné en rendant l’option possible, pour reprendre la barre des mains d’un capitaine qui avait perdu les repères, et la raison.
Se reconnaitre en l’homme tout en reniant passionnément ses dérives, tous ses dérapages, c’est le débat intérieur qui nous habite aujourd’hui, et nous secoue en permanence. Au fond de nous, il n’y a pas de Gladiateur providentiel surgi du chapeau d’un enchanteur, mais une partie de chacun de nous, le fruit de nos luttes et de notre détermination, de nos espoirs et de nos passions, le résultat de nos contradictions aussi, dans un corps de plus en plus géant, de plus en plus incontrôlable.

La constitution de Ndoumbélaan, comparable à un habit taillé pour un nouveau-né, a fait son temps. Si elle est encore en bon état pour servir, « parce que toutes les institutions fonctionnent » comme se plaisent à le dire certains, elle est devenue inadaptée pour le royaume qui a grandi et subi d’importantes mutations. L’adolescence d’abord (mère des révoltes) qui a enfanté de ce qu’il est convenu d’appeler « les années de braise », la maturité ensuite (socle fondateur des mythes et des réalités de notre démocratie actuelle), ont fait naitre le désir et l’obligation de nouvelles formes d’exercices et d’activités, incompatibles avec la taille et la qualité du costume. Trop de coupes et d’approximations, trop de réajustements et de recolorations pour répondre à des exigences dialectiques, ont fini par faire de notre constitution un patchwork obsolète et dangereux pour la stabilité du royaume.

En attirant l’attention sur la nécessité, voire l’obligation de sa refonte totale dans un climat apaisé, en proposant de l’adapter aux nouvelles dimensions physiques, politiques, économiques et sociales du royaume, les Assises Nationales ont eu le mérite de poser un débat.  Mais parce que les Assises Nationales ne sauraient être la panacée, l’idée de la CNRI n’en avait que plus de mérite. La CNRI pouvait même être perçue comme l’occasion et l’opportunité  pour impliquer tous ceux qui étaient restés à la marge du processus de son élaboration, par peur, par ignorance ou par conviction. Elle permettait surtout de mettre fin au débat sur les « réserves formulées » avérées ou non, du Gladiateur sur les Assises Nationales. En faisant fi de cette opportunité historique sans précédent, le Gladiateur a commis au moins sept péchés.

Le premier péché du Gladiateur a été le manque de considération accordée à la CNRI qu’il avait lui-même mise en place. En déclarant ou en laissant entendre qu’il en ferait ce qu’il veut, il a annoncé très tôt sa volonté de règne solitaire et autocratique, loin de la dynamique consensuelle et des préoccupations de ses sujets.
Le second péché est la fragmentation du royaume en dominos « d’égale dignité», étalonnés sur une échelle de valeur incohérente, sans identité, sans moyens et sans perspectives politiques et économiques pour la plupart. C’est une condamnation du développement à la base qu’aucune urgence ne justifiait à ce moment là.

La vassalisation de l’Administration est le troisième péché. Ses compétences confiées à des agences ou à des «programmes», l’Administration de Ndoumbélaan n’est plus qu’une armée de réserve au service exclusif du parti aux commandes, qui doit renoncer à ses obligations républicaines, chaque fois que le Gladiateur lui en intime l’ordre pour aller « convaincre» les Goorgorlus avant chaque scrutin. Publiquement menacés de sanctions s’ils venaient à perdre, les Directeurs Nationaux sont sommés de «vendre leurs chèvres» SIC, pour «gagner leurs bases» … peut être à coups d’arguments sonnants et trébuchants ?

La constitution est avant tout un code consensuel de conduite pour une société, qui ne s’impose à tous que lorsqu’il est accepté par une majorité qualifiée. La constitution du Gladiateur n’est malheureusement que son point de vue, imposé au forceps au royaume, à l’issue d’un duel dont il avait lui-même fixé les règles, et qu’il a remporté avec une courte majorité …. de ceux qui ont eu le privilège de se prononcer. C’est le quatrième péché.
Sa « majorité» actuelle issue des dernières élections, qui s’arroge le droit de légiférer sans débats à la chambre d’enregistrement, est une minorité numérique, concoctée après une gymnastique de rétention de cartes d’électeurs et d’identité, de perturbation de centres et de bureaux de vote, d’achats de consciences, d’emprisonnements d’opposants, d’ordonnances, et … « d’un avis » d’un conseil constitutionnel  faisant valeur de loi.

Son refus obsessionnel de soumettre les conclusions de la CNRI au peuple, l’amène aujourd’hui, à tenter de résoudre per partes, un ensemble de défis systémiques à résonance maïeutique, où chaque réponse à un secteur devient une nouvelle question posée par un autre secteur.

Son tempérament de va-t-en-guerre, comme si la paix et la stabilité du royaume n’étaient pas son premier souci, ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs de se replier en mettant à l’abri sa famille biologique chaque fois que le royaume sent le roussi est le septième péché.

Le Gladiateur reste malgré tout, ce nid de notre histoire où chaque sujet du royaume a déposé sa semence. De ce geste auguste, accompli le plus souvent dans la douleur, est né un amour qui suscite un sentiment d’angoisse et de crainte chaque fois que la portée se meut : ange ou démon, de quel être sommes-nous le géniteur ? Si nous le haïssons, c’est peut être parce que nous l’aimons encore. Si nous avons peur, c’est parce qu’il marche sans peut-être le savoir sur les traces d’un certain capitaine qui avait « rectifié la révolution » du peuple au pays des hommes intègres, avant de partir sur la pointe des pieds en laissant son lot de cadavres et ses partisans à la vindicte populaire.

Les quarante années d’indépendance nominale, témoins de tant de combats héroïques, ont été enterrées dans la précipitation, confiées à la terre telle une dent de lait, avec le souhait qu’elle emporte avec elle toute la douleur et la laideur liées à sa condition, et que la nouvelle pousse soit la plus belle, la plus saine. Mais voici que la pousse se révéla être un Empereur de quatre vingt ans se réclamant du libéralisme, au cœur d’un royaume à l’âme profondément de gauche, parce que pétrie dans des traditions africaines de solidarité, de justice sociale et de partage.

Les revendications corporatistes qui ébranlent le royaume, sont le résultat de sa démarche solitaire de redistribution des richesses de la nation. Il ne s’agit donc pas seulement de revendications matérielles, mais de demandes de plus de justice et d’équité qui ne peuvent être résolues uniquement par l’apport de ressources. Les biens de la nation étant limités, prétendre « réparer les injustices » en proposant des pécules « raisonnables », en faisant des pressions ou en jouant sur le désarroi d’une société qui en a marre, n’est qu’une autre forme de continuation du bras de fer qui est sa marque de fabrique. C’est une démarche illusoire, consistant à reporter dans un avenir plus proche que lointain, d’autres combats, d’autres revendications tout autant légitimes, dont la solution ne peut être trouvée que dans le cadre d’une dynamique globale et consensuelle.

Parce que le Gladiateur est incapable de consensus, la conviction que des affrontements plus physiques que démocratiques gagnent  de plus en plus ses adversaires.  Les évolutions sémantiques dans les discours ne sauraient se résumer à de simples désirs de faire peur. Et puisque remporter une victoire sur les aspirations d’un peuple ne sera jamais plus que le report d’une défaite dialectiquement programmée, il ne nous reste qu’à prier, pour qu’il ait la grandeur de ses prédécesseurs et de partir dignement, lorsque le verdict populaire lui aura annoncé la fin de son lamentable compagnonnage avec Goorgorlu. Pourvu que son départ ne rime surtout pas avec le glas pour lui et les siens, synonyme de chaos pour un royaume qui ne le mérite vraiment pas.
Amen !

Bandia, Mai 2018

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