LES ETHNIES : ENTRE MALENTENDUS, CHARMES ET MUTATIONS SOCIOLOGIQUES

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao

Le débat ethnique s’est installé subtilement mais surement au Sénégal. Un pays qui donnait l’impression d’être en dehors des logiques ethnicistes. Un narratif jugé dangereux voire implosif de notre État-nation. Un État paradoxalement qui a inscrit dans sa politique nationale de collecte des données nationales la variable “ETHNIE”. Une curieuse posture de renforcement des “ethnies institutionnelles” voire mécaniques. Une “ethnie patriarcale” qui gomme “l’ethnie métisse”. Une ethnie qu’il faut analyser sous le prisme des endon mies et des exonymies. Autant dire une pure construction qui surfe sur des logiques politiciennes. Heureusement que le voisinage ou cousinage à plaisanterie “déconstruit” la violence des chocs identitaires ainsi que les “matrimonialités” tout aussi métissées. Jusqu’à quand ? Alors vers où on va ? Nous sommes en réalité violemment projetés au contact des dénis de narratifs artificiellement gommés sur fond de contrôle des ressources. Nous avons créée nos propres bombes. Nous devrions nous débrouiller pour voir si elles éclateront en haute mer ou au coeur de nos concessions.
Cette question est grave mais elle est aussi posée de façon réductionniste. On peut même en avoir un lecture plus prosaïque. Elle nous met au coeur des préjugés, d’archétypes, de stéréotypes, de cousinage à plaisanterie…pour introduire un autre aspect qui a peut être une valeur sociale plus positive. Aucun peuple, aucune ethnie, aucun clan, aucune famille n’échappe à ces catégoriques judicatoires. Parfois sous le signe de la plaisanterie, de la moquerie, de la raillerie, de la caricature. Les zambiens appellent les guinéens et sénégalais des “westaf” très chargés symboliquement (stéréotypes). Nous appelons les ivoiriens parfois (i) vois-riens ou ñak. Ils nous le rendent bien avec gorgui (préjugés). Les casamançais appellent certains de leurs compatriotes des sudistes et inversement. Les sudistes qui ont une tendance à les appeler aussi des “laak kat” qui font référence à ceux qui ne parlent pas la langue wolof dominante (stéréotypes). Entre les Keïta et Diouarra, Ndao et Mbacké-Mbacké ou Sall, on peut se dire toutes incivilités (cousinage à plaisanterie). Les diolas appellent aussi les autres musulmans les “bamandingues”. Les Belges francophones et les Néerlandais, c’est le fou rire. Que dire du marseillais et du parisien…Ceci ne définit pas cela. Mais ces notions nous auraient permis de mieux comprendre que les logiques humaines sont consubstantiellement liées à ces formes complexes de préjugés, archétypes, stéréotypes…C’est un charme des sociétés et les violences symboliques judicatoires qui les charrient doivent être appréciées avec finesses. Même s’il faut reconnaître des formes qui peuvent être plus violentes parce qu’encrées dans les subconscients.
En réalité,  la question ethnique relève d’une pure construction en Afrique. Son essentialisation a donné naissance à des formes de revendications identitaires et communautaires qui ont plongé des pays dans des violences fracticides connues. Sur la base de profonds malentendus. Nos structures familiales sont complexes et on a voulu les subsumer dans des catégories statistiques réductionnistes. Sous prétexte de disposer de données pour les décideurs. Mais nous n’avons fait que copier des catégories statistiques venues d’ailleurs avec des référentiels qui ne sont pas les mêmes sous le double rapport de la complexité de nos systèmes matrimoniaux et de la fluidité de nos systèmes ethniques qui n’ont jamais été stables et immuables. C’est pourquoi je suis allé revisiter un classique de l’anthropologie qui dit des choses simples mais insuffisamment dites ou méconnues.
Il s’agit de l’ouvrage de Jean-Loup Amselle. Logiques métisses. 1990. Reprenons quelques interrogations ou déconstructions sur les rapports classiques établis entre ethnies et l’Afrique. Beaucoup ont estimé et estiment encore que les ethnies sont la cause des multiples conflits en Afrique. Amselle fut un des premiers anthropologues à introduire la notion de métissage. Il montre que contrairement à des préjugés tenaces, les “appartenances ethniques, culturelles et identitaires étaient extrêmement souples avant la colonisation et que, par exemple, on n’était pas peul, bambara ou malinké de toute éternité, mais qu’on le devenait. De nombreux changements d’identité ont ainsi été observés dans tous les domaines. Des peuls pouvaient devenir bambaras puis malinkés et inversement ; des païens, devenir musulmans puis retourner au paganisme ; des sociétés villageoises, devenir des royaumes puis retomber dans l’anarchie ; des sociétés produisant pour leurs stricts besoins, s’ouvrir au marché puis se replier sur l’autarcie”. Cet essai de Amselle est un plaidoyer contre les idées d’une Afrique figée, essentialisée dans la “tradition” et qui s’ouvrirait difficilement à la modernité coloniale et postcoloniale. Il existe un lien entre le métissage et le syncrétisme qui sont une des réponses à nos cultures, nos coutumes. C’est un thème intéressant contre les formes de racismes et d’ethnocentrisme.

Ce qui se passe au Sénégal comme phénomène ethniciste rampant n’est en réalité que le fait d’une modernité politique qui instrumentalise ce narratif subtilement ou explicitement dépendant des espaces, des acteurs, des moments et des fins poursuivies. D’un point de vue purement factuel, il est clair que l’actuel président de la république a surfé et surfe encore sur ce narratif ethnique. Sa prise de parole publique, ses nominations, la mobilisation de certains cercles pour le soutenir au nom de leur identité ethnique…ont fini de convaincre d’autres larges cercles sur les intentions et les instrumentalisations. Il est vrai que les revendications identitaires ne sont pas forcément identifiées à l’ethnie. Il peut arriver dans certains cas plutôt des revendications nationalistes.  Le débat ethnie/nationalité doit être approfondi. Mais globalement, on ne peut stigmatiser toute une communauté avec des cercles significatifs de tous bords “ethniques” qui refusent les instrumentalisations. Poser les dérives ethnicistes de façon globale c’est oublié les fractures qui traversent toutes les communautés et mésestimer dans l’évaluation la responsabilité première du président de la république depuis son accession au pouvoir.

En espérant que la “solidité” de nos cousinages à plaisanterie et des métissages viennent à bout des velléités politiciennes et nous préservent des chaos. Malheureusement, au plan des cousinages, on voit bien les remises  en cause de ces processus d’atténuation des conflits ethniques à l’image de ce qui se passe au Mali entre les cousins peuls et dogons qui s’entretuent avec la manipulation des forces politiques. En ce qui concerne les métissages, c’est sans doute une des chances du Sénégal abordée sous l’angle notamment de la transversalité des patronymies. C’est ainsi que tous les noms wolofs et certains sérères se retrouvent chez les peuls. Sans compter la correspondance des noms de famille au delà des frontières : des noms bambara et wolof  comme des Fall/Koulibaly, Diop/Traoré. De toute évidence l’espace ouest africain sahélien a développé des mécanismes de cohabitation qui sont aussi des vecteurs atténuants des chocs des violences ethniques. C’est peut être encore une des chances d’un Sénégal et d’une Afrique qui ont d’autres enjeux que de s’entretuer au nom de l’ethnie et des communautarismes.
NKEN
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