LE MALHEUR DE VIVRE. ROMAN DE NDEYE FATOU KANE

CRITIQUE DE VALDEZ ONANINA, JOURNALISTE

Le malheur de vivre a été publié en 2014 chez L’Harmattan. Le roman de Ndeye Fatou Kane court sur 167 pages au long desquelles, il est question d’amour, de trahison, d’immigration, de culture et de tradition… Mais en une phrase, cette œuvre de la romancière sénégalaise est une histoire d’amour qui finit mal…et c’est le moins qu’on puisse dire.

D’ailleurs, le roman débute par la fin. Le personnage principal, Sakina Bâ, perdue dans ses méditations, ressasse sa vie et ses erreurs ; « elle qui avait la vie devant elle, un avenir doré qui se profilait », écrit l’auteure.

Le début de cette histoire dont la fin nous est livrée d’entrée remonte à 1980. Sakina Bâ est la fille unique d’Amadou et Mariam Bâ, « un richissime couple de commerçants Hal Pulaar installé à Paris depuis une quarantaine d’années, où leur boutique ‘‘Little Sénégal’’ était connue du Tout-Paris ». L’histoire raconte que bien que résidant en France, cette famille restait attachée à ses origines sénégalaises et Hal Pulaar, particulièrement à sa culture toucouleur. Les parents souhaitant  que leur fille reste imprégnée de ses origines ce qui n’était pas pour déplaire cette dernière qui jouissait d’une plus grande liberté pendant ses vacances au Sénégal. Ainsi, chaque année, au mois d’août, la famille se rend au Sénégal où Sakina avait toujours hâte de retrouver ses cousines Bousso et Salamata.

C’est lors d’une virée en boîte de nuit avec ces dernières, en août 1980, que Sakina fait la rencontre d’Ousmane que l’auteure décrit comme « ce qu’on pouvait qualifier de ‘‘boy Dakar’’ », un viveur, un homme de nuit.  Issu d’une famille nombreuse aux moyens limités, le père d’Ousmane est pasteur et sa mère vend les produits de son potager. Le jeune homme, originaire d’un village de l’ouest sénégalais, n’avait pas pu obtenir son CEP et avait rejoint la capitale pour s’extirper des difficultés qui s’annonçaient à lui. Il est donc gardien dans un immeuble situé en centre-ville au moment de sa rencontre avec Sakina.

A la page 25, Ndeye Fatou Kane raconte, l’instant précis de leur première rencontre ; elle écrit : « Extrait P25 ».

Mais très vite, ils se revoient. Au détour d’une promenade dans le centre-ville, Sakina et ses acolytes de cousines passent devant l’immeuble dans lequel Ousmane travaille. Ce dernier invite les jeunes femmes à une nouvelle soirée dans la boite de nuit où ils se sont rencontrés. Le rendez-vous se tient. Sakina et Ousmane se rapprochent et échangent leur premier baiser. La jeune parisienne n’hésite déjà pas à dire à ses cousines son amour pour Ousmane et brûle de désarroi à l’heure de se rendre dans son village pour deux semaines. Son amoureux va lui manquer. Mais, bien lui en a pris, son retour à Dakar se fait seulement six jours après, son père Amadou ayant connu quelques soucis de santé liés à son arthrite.

Et alors que son père est interné dans un hôpital dakarois, Sakina se fait à peine du souci pour lui et ne pense déjà qu’à retrouver Ousmane. Bousso et Salamata la rappellent un peu l’ordre mais la jeune fille n’en a cure des récriminations de ses cousines et mime d’être fatiguée pour s’extirper et aller voir Ousmane. Ainsi à chaque visite à l’hôpital, elle quitte plutôt pour aller rendre visite à son bien aimé. Sakina se révèle alors comme une jeune fille « insoumise » capable de braver ses parents et ses amis au nom de son amour pour Ousmane qu’elle couvre de cadeaux. Et à l’heure de regagner Paris, elle est encore envahie d’une grande tristesse, ce qui n’est vraiment pas le cas pour son amoureux. L’auteure écrit : « extrait page 84 ».

Quand  Sakina retourne en France, Ousmane reprend ses escapades nocturnes, confiant et sûr de lui. Il reçoit d’elle plusieurs lettres par mois et ne répond qu’une et rarement deux fois. De son côté, la jeune femme n’arrive plus à se concentrer ; son cœur est à Dakar.  Ses performances scolaires en prennent un coup, elle pense même à quitter l’école pour « faire sa vie avec Ousmane ».  Ses parents sont informés de ses absences répétées à l’école et qu’elle ne fut pas le désarroi de Mariam quand elle découvrit la cause des tourments de sa fille. NFK écrit à ce propos : (extrait P 94, 100 et 101)

A Dakar, les cousines de Sakina croisent, un soir, Ousmane en compagnie de jeunes filles. Quelques jours après, Bousso, une des cousines de Sakina croisera le même Ousmane, empêtré dans une affaire de drogue. Quand Sakina apprend tout cela de ses cousines, cela la conforte juste dans l’idée selon laquelle ces dernières sont jalouses de sa relation. Elle est déterminée plus que jamais à faire sa vie avec Ousmane.

A l’été 1981, Sakina regagne Dakar avec ses parents. Très vite, elle fait comprendre à son entourage qu’elle ne reculera devant rien en ce qui concerne ses sentiments pour Ousmane. Cet Ousmane manipulateur qui se réjouit de revoir sa naïve avec l’objectif malsain de l’épouser pour s’envoler vers Paris, la ville de ses rêves. Et pour illustrer la naïveté et l’outrecuidance de la jeune fille, je vais vous lire cet extrait de la page 118-119.

Et en bon manipulateur, dans son vil amour du gain, Ousmane soigne son apparence physique et morale et finit par convaincre Amadou qui n’hésite pas à lui accorder la main de sa fille unique.

Mais chassez le naturel, il revient au galop. Ousmane ne tarde pas à dévoiler son véritable visage et à se débarrasser de ce voile d’hypocrisie dont il s’était muni pour faire bonne figure auprès de ses désormais beaux-parents. (Extrait pages 135, 136, 137)

Le filou obtient finalement son visa pour la France où un petit appartement leur est réservé à lui et à sa femme par les parents de cette dernière. Très vite, Sakina ne peut cumuler vie estudiantine et maritale. Elle arrête ses études pour gérer son foyer.

Ndeye Fatou Kane écrit : (extraits pages 145-146 et 147-148)

Sakina tombe finalement enceinte et accouche d’une fille sans que cela n’émeuve vraiment son mari, ce qui avait le don d’agacer Amadou et Mariam qui avaient appris entre temps que leur gendre était un alcoolique abonné des bistrots de la ville lumière. Sakina reste au domicile de ses parents de long mois après son accouchement, sa mère voulant l’épargner de l’atmosphère délétère de son foyer. Quand elle rentre chez elle, Ousmane fait preuve d’une certaine attention, mais une fois encore c’est un écran de fumée, il prépare un grand coup, le coup final qui consiste à dépouiller sa femme et ses beaux-parents, et à s’en aller avec sa fille, la seule personne qu’il aime vraiment (Extrait P157).

Finalement, il convainc ses beaux-parents d’envoyer leur fille se ressourcer à Dakar. Ils acceptent cette proposition et lui remettent une grosse somme d’argent pour couvrir les dépenses de la petite famille pendant un an. Amadou et Mariam ne reverront plus jamais leur fille. Amadou meurt entre temps de suite d’une longue maladie et du fait de la disparition de sa fille.

C’est donc ainsi que se termine le roman de Ndeye Fatou Kane. Un livre poignant, émouvant. Le roman est digeste, plaisant à lire tant par la richesse du vocabulaire et de la syntaxe que par son style direct. Et la promesse faite dans la préface, celle d’une « écriture efficace, dépouillée, limpide, élégante » est bel et bien tenue.

D’attaque, l’œuvre est sulfureuse, mais au-delà de cette histoire qui se termine à la limite de tragédie. Preuve du talent de la romancière, elle garde un certain suspense tout au long de son roman malgré le fait que l’issue est connue.

NFK étale toute la richesse de la culture Pulaar, et toute la richesse de sa culture tout simplement.

C’est une peinture des traditions, un témoignage de l’habitus et du substrat de cette époque. On se doute que cela n’émane que de l’imagination de l’auteure.

Néanmoins, ligne après ligne, on se rend compte que Dakar n’a pas vraiment changé dans les habitudes de sa jeunesse, et de ses gens  La romancière nous plonge ou (nous replonge) à l’époque du funk, des slows et ce qui donne un arrière-goût vintage à ce roman qui raconte en même temps la vie d’une famille immigrée, comment elle s’organise.

Je dirai simplement, pour conclure, que le roman de Ndeye Fatou Kane ne doit pas être réduit à une histoire d’amour qui a mal tourné, c’est plutôt une leçon de vie et une énième preuve que les vertus et le respect des traditions ne sont pas de grandes théories mais des outils nécessaires pour se faciliter la vie et éviter donc un destin semblable à celui de notre malheureuse héroïne.

Présenté par Valdez Onanina, Journaliste

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