LE GROUPE ETHNIQUE DES MANCAGNES. ORGANISATIONS SOCIALE ET INITIATIQUE

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao, Anthropologue 

Matar Ndour,  Ethno-photographe 

Procession des initiés et parents vers le bois sacré. Cérémonie appellée Katchacha, en Guinée Bissau. Photo : Matar Ndour

ORGANISATION SOCIALE. Très  peu connus,  les Mankagnes sont souvent confondus, au Sénégal, aux Manjaques, Pepels… Pourtant ils sont bien de notre nomenclature ethnique. Ils sont originaires de deux principaux royaumes que sont Bula et Cô dans la région de Cacheu (en République de Guinée Bissau). Cette communauté est subdivisée en plusieurs clans habitant chacun un village bien précis dans les deux royaumes. Dans Bula par exemple, on a les villages comme Dinghal, Fifou, Bipou, Boufou, Fèye, Kakook, Dabatiyar, Ponoatch, Bipou…

A Cô, on peut citer les villages suivants : Kashenatch, Timatch, Moyou, Dapa, Keet… Contrairement aux Ajamaat et autres  Sérères, les  Mankagnes ont une relative unité linguistique. Les seules différences se notent au niveau phonologique de certains mots. Toutefois, tous ces Mankagnes se comprennent même s’ils sont éparpillés entre notamment le Sénégal, la Gambie la Guinée Conakry et la Guinée Bissau.

A l’instar des sociétés wolof  et contrairement à celles Diola,  les Mankagnes sont très stratifiées avec notamment les Ba Dinghal qui constituent la famille royale. Parmi eux on peut citer les noms comme Ndecky, Kaly et Nakouye. Les Ba Fifou sont les chasseurs alors que les  Ba Boufou sont les pêcheurs, les Ba Bathiyar qui constituent la force armée.

Procession des initiés et encadreurs vers le bois sacré. Cérémonie appellée Katchacha, en Guinée Bissau. Photo : Matar Ndour

ENTRÉE DES INITIÉS DANS LE BOIS SACRÉ SACRÉ : “ON A CONFIÉ LEUR ÂME AUX FÉTICHES, ILS MARCHENT AVEC LEUR CHAIR “. Ils sont rentrés dans les bois. À travers un rituel particulier, ces initiés, avant leur ralliement à la procession, ont “confié leur âme aux fétiches. Ils rentreront dans les bois sacrés avec leur chair”. Une logique mystique pour protéger les initiés dans un bois sacré tout aussi mystique. Les conflits familiaux et leur permanence historique ont fini d’installer ces précautions. Les initiés marchent comme des zombies, insensibles à tout, regards hagards,  démarche imperturbable, enduits d’huile de palme, équipés de cornes d’antilopes et des bâtons de cannes symboles de leurs protection mystique. Sous le regard vigilant de leurs protecteurs initiés qui doivent au moins surveiller un initié.

Dans l’univers culturel mancagne,  surveiller dans une initiation deux initiés, vous ouvre la possibilité de vous marier. C’est un pré requis. Sans compter la responsabilité sociale des protecteurs de ramener vivant une chair d’initié désincarnée et sans âme. Lorsque l’initié pour des raisons multiformes décèdent dans le bois,  la responsabilité de son protecteur est totalement engagée. Il sera enterré dans le bois. L’initiation est un condensé complexe de mysticisme,  de magie, d’ésotérisme et d’apprentissages de la vie. À la sortie, les initiés retrouveront leur âme et leur sensibilité. Un univers des profondeurs et du secret. Lorsque nous avons vu ces initiés au démarrage, les yeux hagards et absents, la démarche mécanique,  on se dit comment ils arrivent à “piquer” leurs âmes et comment ils arrivent à les restituer. Un philosophe réputé disait que la magie n’est qu’un savoir élaboré. L’initiation relève de la magie sur fond de pragmatisme pédagogique qui feront de ces initiés de vrais hommes .

Le roi des Mancagnes, Mancabou au milieu en rouge. Photo : Matar Ndour

LES ÂMES DES INITIÉS ONT ÉTÉ RENDUES. L‘initiation mancagne ou “Katchacha” (une VRAIE école de la vie) a baissé ses rideaux dans le royaume mancagne de Bula en Guinée Bissau. Les clans “Dighal”, “Feye”, et “Dibatiyar” se sont retrouvés dans le bois sacré pendant une semaine pour apprendre intensivement la vie du mancagne,  de la vie à la mort. Les initiés accompagnés de leurs maîtres, avaient confié leur âme aux fétiches. Ils sont rentrés dans le bois sacré avec leur chair. Une symbolique métaphysique pour combattre les maléfices et éventuellement règlements de comptes dans ces bois sacrés séculaires. Ils sont rentrés dans le bois,  crâne rasé,  poursuivant une longue et caniculaire procession, jusqu’au triangle sacré de Bula. Accompagnés de parents, frères,  soeurs. ..Enduits d’huile de palme. Les regards hagards. Signes d’une grande insensibilité recherchée face aux épreuves attendues. Pieds nus. Torse nue. Un short comme support. Une corne d’antilope, signe protecteur dans le bois. Tête baissée. Sourds et muets.

Sortie des initiés dans le bois sacré. Photo : Matar Ndour

Une semaine plus tard, ils sont ressortis du bois. En parapluie. Toujours munis de leurs cornes. Joliment habillés. Décorés en miroirs comme pour chasser les esprits malfaisants. Mines plus présentes. L’âme récupérée. La chair toujours aussi vivante. Sous le regard fier de leurs amis et parents. Ils sont allés rendre visite à leur roi. Le Roi Mancabou dans son palais royal. Entouré de ses deux conseillers. Et de sa cour royale. Son premier adjoint ne sera pas de la partie car il est strictement interdit qu’ils se télescopent jusqu’au décès du roi titulaire. Les initiés ont dansé devant une cour royale fière de perpétuer ces traditions mancagnes séculaires toujours aussi mystiques que spectaculaires. Des traditions très similaires à celles des peuples ajamaat  (au sens extensif) confirmant les continuités historiques de peuples divisés par la géographie et l’histoire, mais toujours unis par leur proximité ou similarité culturelle.

@ Projet ethno-photographique. Signes et symboles. Entre imaginaires et réalités. Matar Ndour et NKEN, août 2018. Bula,  Guinée Bissau.

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