LA RÉPUBLIQUE DES DÉMIURGES ET DES RÉFUGIÉS SOCIAUX

Abdou Ndukur Kacc Ndao

Abdou.Ndao@ndukur.com

Notre république, c’est connu est un véritable souk discriminatoire. Le peuple sénégalais, dans une complicité synchronisée, continue de détourner un regard sélectivement manichéen. Il se délecte de voir Karim Wade en prison en justifiant son statut carcéral bruyamment. Il ne pipe presque mot de celui d’un Bethio Thioune le plus officiellement accusé de meurtre, libre comme l’air. Pourtant la DIC, cette relique wadienne qu’il faut réformer – au-délà de ses autres fonctions de protection territoriale – est si prompte à cueillir des opposants d’opinions aux heures glaciales et matinales. Une psychologie jouissive de l’humiliation d’un instrument politique aux mains de politiques oublieurs des principes de démocratie et d’équité républicaine.

Qu’est ce qui nous est tombé sur la tête pour mériter ces forfaitures ? C’est parce que les sénégalais aiment les “démiurges”. Il suffit d’analyser, pour mieux répondre à cette question, la fascination qu’exercent ces nouveaux cercles quasi prophetiques (Bethio, Kara, les Moutarchidines de Serigne Moustapha) sur cette large frange de réfugiés sociaux.

Ces démiurges sont baroques à souhait. Ils sont a usages multiples. Ils vendent aux réfugiés et reclus sociaux les rêves ou les illusions que les politiciens ont volé aux jeunes. Ils servent de faire valoir aux politiques pour justifier les bourrages des urnes et pour légitimer la décision dite divine qui nomment les “mborow rew” (président de la république). Ils se sentent démiurges face à une république de démissionnaires hors des sentiers d’équité et de responsabilité républicaines. Ils peuvent exhiber des milliers de pilons pour menacer d’autres milliers de sénégalais en présence du premier magistrat du pays. Ils peuvent défiler à l’effigie des grades militaires les plus solonnels et sacrés d’une armée nationale qui dévie le regard. L’honneur est sauf.

Pourtant, il suffit que Omar Sarr, des responsables d’un PDS tout aussi arrogant durant son apogée, ou des journalistes commentent les propos d’un Lamine Diack décevant et déchu, pour que le Procureur de la république, sous les liens de la détention ministérielle et présidentielle, se réveille d’un coma sélectif. Pourquoi devons nous respecter cette république de démiurges qui peuvent s’autoriser toutes les permissivités. Au nom du parti. Au nom de la confrérie.

Ce pays va à la dérive. Parce qu’au nom du parti et de la confrérie, des franges importantes sont hors de la légalité. Des cercles importants du parti et de la confrérie sont convaincus d’être au-dessus d’un patrimoine national commun protecteur de la stabilité et de la sécurité de notre jeune nation. Au nom d’un obscurantisme religieux sans fondement, des cercles entiers d’une république de reclus et de réfugiés sociaux sont en quête d’absolu. Manipulables à souhait. Et si le général officieux décidait de prendre la place de notre Général ? Et si le porteur en chef des pilons décidait d’attaquer notre Général ?

Face à ces dérives, seul un long processus d’éveil des consciences pourrait nous sortir d’une impasse qui risque de nous mener vers l’enfer terrestre. De tous points de vue que nous scrutons Ndumbelaan, on se demande avec anxiété qui finira par diriger cette “république ” ? Leuk-le-lièvre ou bouki -l’hyène ? En attendant, les démiurges dans une insolence caractéristique des vainqueurs, continuent de narguer une république couchée. C’est pourquoi, aussi paradoxale que cela puisse être, nous avons besoin de CRISE, seule issue pour nous regarder enfin dans un miroir hypocritement brisé. Nous avons besoin de cette crise pour mettre un coup de pied dans la fourmilière. L’homo senegalensis a besoin de cette crise véritable qui est catalysatrice de renouveau et de refondation nationale. La stabilité est un atout. L’instabilité ou la crise aussi. Cette république a besoin d’être “détruite” pour être refondée sur des bases profondes porteuses de renouveau vertueux et d’équité républicaine.

Car, beaucoup de ces réfugiés et reclus sociaux prennent des vessies pour des lanternes. Face à l’incurie de tous ces charlatans et policards, ils finiront inéluctablement par se réveiller, tenaillés par le chômage et la désillusion. Ce momentum va arriver. La question est de savoir, s’il est possible de canaliser ces “indignés ” vers une voie alternative qui sera faite de travail, de vérité, de justice et de patriotisme réel. Le gros problème de ce pays est de le mettre au travail et d’amener les gens à réaliser que les raccourcis relèvent d’un ordre ancien. Les baye fall parlent de “Niax jeriñu”. Voilà qui suffirait de programme si on en saisit toutes les implications de gouvernance vertueuse. Car dans notre pays, la notion de sacerdoce à disparu du champ lexical, depuis belle lurette.

Nous sommes en pleine “tragédie des communaux” donnant connaissance à ces formes d’accaparements collectifs. Ce qui est dramatique, parce ce sont des stratégies perdant-perdant. Le pays recule, les “forces” se neutralisent en usant de formes de compromission perpétuelle (transhumance, chantage, reniement, délation…). Et les victimes sont les “militant(e)s” et les “talibés” toujours à la recherche de sponsors pour entretenir qui la marmite, qui l’espoir. Qui pour échapper au “lynchage” ou bénéficier des “faveurs”, qui pour ceux ou celles qui pour l’instant tiennent le bâton et la carotte. Qu’ils se nomment Faye, Sall, Wade ou Diouf ne change rien aux jeux des acteurs de la tragédie. De temps en temps une “affaire” vient faire diversion et permet aussi aux “initiés” de resserrer les lignes et de réitérer les engagements de “fidélité ” au pacte de sangsues, car ils n’ont pour dessein que la prédation du pays et le statut quo.

Pouvons nous continuer à détourner le regard ?

Photo : Matar Ndour, 2015. Séance de danses à Kabrousse, Basse Casamance, Sénégal

ANKN

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