LA CLEF DE L’ÉMERGENCE EN DÉMOCRATIE POUR LES PAYS EN VOIE DE  DÉVELOPPEMENT : POUR UN PACTE SOCIAL DE L’ÉMERGENCE SOUMIS AU RÉFÉRENDUM AU PEUPLE 

Pr Abdoulaye NIANG, Sociologue

Professeur titulaire des Universités

Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal)

Il ne peut exister dans un pays sous développé un développement durable et rapide, sans l’existence  préalable  et satisfaisante d’infrastructures dans les domaines les plus stratégiques pour le développement, que sont la mobilité interne (routes, chemins de fer, etc.), les services sociaux de base (écoles, hôpitaux, etc.), les échanges avec l’extérieur (aéroports, ports, etc.), etc. Sans infrastructures routières, scolaires, hospitalières, portières, aéroportuaires, etc., la citoyenneté, acceptée dans une première approximation définitionnelle, comme à la fois l’ensemble des conditions requises sur les plans institutionnel, social, matériel, etc., pour qu’un individu puisse bénéficier et jouir des droits relatifs à son statut de citoyen, ainsi que le ressentit et les réactions qu’il développe  par rapport  au vécu réel de son statut même selon les conditions existantes, ne peut que peiner pour s’exprimer librement,  et à la satisfaction, dans un contexte de démocratie ; car celui-ci est toujours marqué par l’aspiration citoyenne de plus en plus grande au progrès général et à la participation, sans obstacles, aux affaires de la cité.

En effet, c’est parce qu’un peuple dispose de suffisamment d’infrastructures scolaires fonctionnelles que son niveau d’instruction, ainsi que sa capacité de raisonnement et de discernement peut s’élever, ce qui lui permettrait d’avoir une capacité d’analyse et une force de proposition plus importantes, toutes choses qui contribueraient à augmenter le niveau et la qualité de sa participation dans la sphère publique. C’est également parce qu’un peuple dispose de nombre suffisant de structures de santé performantes et d’un système de prise en charge efficace qu’il peut prétendre à un accès satisfaisant aux soins de qualité et que chacun de ses membres peut voir se multiplier ses chances de pouvoir, à tout moment, défendre ou remplir ses droits et devoirs de citoyen, à cause du fait  que tout simplement qu’il est plus durablement en bonne santé .

C’est aussi parce que  des routes praticables existent en nombre satisfaisant sur l’ensemble du territoire national qu’un  peuple peut disposer d’une grande mobilité territoriale lui permettant d’échanger en son sein, de consolider les liens familiaux de ses membres dispersés dans les quatre coins du pays, d’assurer l’intégration économique de ses différents espaces, d’affermir et de consolider l’unité nationale,  ou encore tout simplement de pouvoir jouir avec facilité aussi bien de la protection publique en cas de besoin  que de ses droits les plus essentiels, comme celui de vote, car il existe des chemins praticables  qui conduisent aux centres de vote.

Tout ceci montre qu’il n’existe pas réellement  dans les faits une séparation nette, tranchée, entre, d’un coté, la demande sociale d’instruction, de santé, de sécurité, etc.,  et, de l’autre, la demande sociétale d’infrastructures routières, portuaires, aéroportuaires,  universitaires,  sanitaires, etc., car c’est sur celle-ci  que l’Etat doit toujours anticiper pour pouvoir construire les conditions matérielles permettant de satisfaire la demande sociale et d’élever la condition de la citoyenneté.

Cependant, il faut le dire, malgré ces liens  de dépendance positifs, mais très peu perçus d’ailleurs par les citoyens, entre, d’une part, la demande  sociétale infrastructurelle et, de l’autre, la demande sociale basique, une tension structurelle bien nette existe entre elles dans les pays en voie de développement qui aspirent réellement à l’émergence et qui cherchent à devenir véritablement émergents.

En  fait, cette tension structurelle plonge ses racines dans le sous le développement même : les ressources de l’Etat et de la nation n’étant pas  à la hauteur des exigences  à satisfaire pour promouvoir rapidement et durablement  les conditions infrastructurelles  de l’émergence, cela oblige les gouvernants à opérer des priorités  dans leur politique d’investissement ; priorités qui dans les pays qui aspirent réellement à l’émergence  se font souvent au détriment du social( c’est notamment le cas des pays sans ressources pétrolières ou autres). Or, la non satisfaction dans un délai raisonnable de la demande sociale basique, (non souvent prioritaire pour l’Etat),  non seulement expose  le peuple, comme on peut s’y attendre, à des risques de grande vulnérabilité sociale, mais favorise aussi chez lui le développement de sentiments de frustrations  aigues  susceptibles d’engendrer une tension collective pouvant déboucher sur une violence sociale et politique subversive sous diverses formes. Mais, à contrario, quand la demande sociétale infrastructurelle n’est pas satisfaite, il est rare qu’il s’en suive une frustration collective aigue, car le citoyen  peut tolérer longtemps l’insuffisance infrastructurelle,  sauf dans certaines conditions  où la réalisation infrastructurelle  peut revêtir  un caractère urgent et vital.

Le fait pour les peuples, et surtout ceux des pays en voie de développement placés sous l’emprise des besoins sociaux basiques  de privilégier ceux-ci au détriment des besoins sociétaux  infrastructurels,  alors que les premiers ne peuvent être satisfaits durablement qu’à la condition que les seconds le soient d’abord, pose la plus grande équation sociétale (à plusieurs variables : sociale, politique, économique, infrastructurelle, etc.) du passage du sous développement à l’émergence  et au développement. La rapidité de ce passage tient à quatre systèmes de solutions associables chacun à un type de  régime politique :

  • le premier, c’est le régime de la dictature dite éclairée qui impose au peuple une discipline et des pratiques en adéquation avec les exigences conceptualisées en sacrifices et renoncements individuels et ou collectifs  pour l’atteinte des objectifs du développement national à construire. Certains droits humains fondamentaux ne peuvent, de fait, s’exprimer, surtout si ce faisant, ils peuvent contrarier les politiques du régime en place: la Lybie, la Tunisie, etc., ont été dans cette situation avant le Printemps arabe ;
  • le deuxième, c’est le régime de la révolution, qui peut s’accompagner de dictature ou de démocratie, mais où dans tous les cas l’esprit patriotique lié à la révolution, en se généralisant, donne lieu à une adhésion plus ou moins intrinsèque en des idéaux forts, partagées sur des questions ayant un rapport direct avec la dignité et la souveraineté nationales, la patrie, le progrès et le développement : la Russie d’après 1917, la Chine avec Mao, l’Algérie  appartiennent à ce type ;
  • le troisième, c’est le régime de la démocratie éclairée, consensuelle, et développante dans ses objectifs et mesures plus ou moins ambitieux. Dans un tel régime, les priorités sociétales en matière de développement et les règles du jeu dans la pratique de la démocratie, sont définis ensemble par la classe politique et la société civile, le but visé étant uniquement de faire de la démocratie un puissant levier  pour le développement et le progrès général. Un tel régime démocratique, en favorisant le consensus, le dialogue et la responsabilité partagée dans la gouvernance épargne la nation des risques de tensions ou de conflits exacerbés entre ses parties qui pourraient naitre de la compétition effrénée pour la conquête du pouvoir accélère la marche vers l’émergence. Mais un tel régime qui est également fondé sur l’espoir placé aux dirigeants de faire des résultats tangibles à moyen et long terme, doit promouvoir aussi l’éthique qui constitue un autre fondement de sa légitimation, en raison des sacrifices qui seront demandés au peuple et consentis par ce dernier pour participer à l’effort de développement. Le Rwanda, après le génocide, se rapproche de ce type ;
  • Le quatrième, c’est le régime de la démocratie exclusive et discriminatoire dans la quelle les règles de la démocratie ne sont appliquées que pour une partie plus ou moins importante des citoyens, à l’exclusion de tous les autres privés des droits humains essentiels, et conformément aux dispositions constitutionnelles existantes. Les USA et l’Afrique du Sud à un moment donné de leur histoire( l’apartheid et la discrimination raciale), ainsi que les ex-pays coloniaux dans leurs rapports avec les colonies, ont appliqué une telle démocratie, ce qui leur a permis de disposer pendant longtemps d’une main d’œuvre taillable et corvéable à merci et de construire à moindre coût et contestation les conditions matérielles de leurs émergence et développement.

Ici  l’adhésion  est acceptée par une partie du peuple, mais imposée pour l’autre.

De ces quatre systèmes de  solutions qui ont en commun l’existence d’une direction de conduite appliquée par tous et un objectif visé et programmé  pour être  réalisé dans des délais séquentiels fixés, avec des moyens de toutes natures  mobilisés conséquemment, il reste évident que le troisième est le plus indiqué pour le Sénégal, car c’est lui qui peut permettre de gérer le mieux la contradiction entre la demande sociale basique et la demande sociétale, ainsi que celle qui ouvre des luttes politiques fratricides autour du pouvoir, et qui sont toujours source d’exclusion de compétences et d’expertises parmi les meilleures pour la gouvernance vers le développement. Dans cette démocratie consensuelle à construire, un  programme sociétal pour l’émergence, qu’on peut encore appeler le pacte social pour l’émergence, devra été soumis au referendum à tout le peuple pour recevoir la légitimité populaire et toute la  durabilité requise pour être applicable durant 15, 20 ans ou davantage par tous les régimes qui passent. Alors, dans cas, les Sénégalais pourraient avoir l’espoir de voir leur pays se rapprocher en développement, en l’espace seulement d’une vingtaine d’année, de la France, le pays colonisateur. Ce que les Chinois et les Coréens ont pu faire, les Sénégalais réputés d’être un peuple ingénieux doivent également  pouvoir le faire, si la gouvernance partagée des affaires du pays est bien coachée en vue de l’émergence.

Que Dieu sauve le Sénégal !

Pr Abdoulaye NIANG, 

Sociologue, UGB, Saint-Louis, Sénégal

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