ICARUS SENEGALENSIS

Limiter les courants de pensées à quatre avait donné lieu à de vastes contestations. Et la mesure n’avait pas pu empêcher le foisonnement de « partis clandestins » interdits d’activités officielles mais non moins actifs sur le terrain politique et social. Pour la plupart, il s’agissait de batailles d’idées, d’orientations économiques et de choix de partenariats diplomatiques, techniques et politiques où la victoire ne donnait pas droit à des avantages personnels. Ministres ou députés, avocats, instituteurs ou ouvriers, nos héros patriotes et intègres, n’avaient ni voiture, ni argent. Ils étaient riches de leurs idées ; et c’est peut être pour ça qu’on les adorait.

Près d’un demi-siècle plus tard, la nécessité de revisiter la loi fait débat au cœur d’une société victime d’une bombe à fragmentation. Dans le royaume, près de trois cents partis politiques coexistent et curieusement sans aucune forme de courant de pensée. La politique est devenue une jungle où les mâles se battent pour le pouvoir de l’argent et le droit de se reproduire en concevant et/ou en clonant des espèces. Dans une telle situation, les sermons d’un certain clergé également réparti en milliers de courants pour un même dieu, sont loin d’être pertinents. En effet, de l’institutionnalisation des « Khalifa » à la légalisation des « Khalifa de son père », de l’évangile selon … à l’église de …., foisonnent pasteurs, petits marabouts et autres « fous de Dieu » qui tiennent à marquer leurs différences pour des raisons plus matérielles que spirituelles ou morales.

Comment se faire des repères dans cette jungle où les êtres et les choses changent de couleurs au gré des intérêts bassement matériels ? Comment naviguer dans ce circuit sans panneau de signalisation, où les baobabs se transforment brusquement en acacias, les loups en brebis et les lions  en buffles ou en chèvres ? Ce royaume des promesses où tous les calendriers sont désespérément bloqués au premier avril de « naxee mbaay » ?

Dans la nature, les engrenages les plus complexes sont régis par des lois simples qui rendent leurs langages maîtrisables. Les éléments de l’univers sont unis par des relations dont la maîtrise (même relevant de spécialisation) offre des certitudes d’analyses et de déductions objectives. La toile sociale est, quant à elle, rebelle et instable. Les relations qui unissent les éléments entre eux d’une part et entre les sous-ensembles sociaux organisés ou non, sont dynamiques et réfractaires à des projections objectives dans le temps et dans l’espace.

Voila pourquoi, l’homme, ce grand horloger de l’univers se révèle incapable de prévoir son avenir dans les plus brèves échéances alors qu’il est à même de déterminer avec une précision extraordinaire la vitesse et le sens du vent à n’importe quelle heure de la journée et dans n’importe quel coin du globe. Il est capable de prévoir la position et la composition des astres et d’autres éléments de l’univers sur des dizaines de millions d’années sans pouvoir jurer de la couleur de sa chemise du lendemain. Un bruit, un fait réel ou supposé, une information avérée ou fausse, suffit à brouiller ses intentions, à déstabiliser son agenda le plus ferme.

Les conséquences de la guerre en Syrie, sont loin des pronostics de ceux qui l’ont déclenchée. Au pays de l’oncle Sam, la certitude de la victoire d’un président démocrate racé, disons pour être plus précis d’une présidente, contre un excentrique sans parti et sans partisans initiés, a été balayée par les vérités de l’histoire. Plus proche de nous, le capitaine-sorcier qui se prenait pour un demidieu a fini par quémander une porte de sortie honorable en emportant dans ses soutes, les fonds de caisse du trésor de son pays.

Les pronostics politiques ne sont que des jeux de bonni-menteurs, à moins qu’ils ne soient eux mêmes utilisés comme  des stratégies de dissuasion tendant à faire croire à l’adversaire qu’il est attendu.  Si les sondages et les pronostics peuvent donner une idée de la tendance politique à un instant donné « t », ils ne traduisent que des humeurs éphémères, plus fragiles que des gouttes de rosée en plein Sahara. L’illusion des images et des média, écrits et parlés (fonctionnant suivant des mécanismes bien huilés), qui  créditerait une assise populaire aux candidats est un leurre. Bien sûr, il peut y avoir foule à leurs appels. Il y aura toujours foule derrière eux sans être avec eux.

Foules des affamés et des gueux venus rompre l’ennui quotidien –  Foules de « chasseurs de primes » venus assurer une DQ – Foule de fans venus communier avec une star payée d’avance pour les divertir.
Ces « démonstrations de force », qui renvoient à des « baak » de lutte traditionnelle et de sumo, créent certes de l’ambiance, rassurent et divertissent. Mais cela reste du domaine du spectacle. Du spectacle qui augure ou préfigure des combats qu’on peut différer sans jamais les éviter. De toute façon, la mobilisation physique n’est pas un baromètre politique fiable dans l’espace national. Se mobiliser physiquement est même dans une certaine mesure un acte peu compatible avec la sociologie de nos peuples. Ils préfèrent engager leur parole qui a toujours valeur de serment.

Le débat posé par nos peuples en termes de recherche de développement n’est pas l’accumulation de richesses matérielles, mais bien l’amélioration des conditions d’existence synonymes de bien être à la fois philosophique, matérielle et morale. C’est-à-dire, mieux vivre en restant soi-même. Plus prosaïquement, nos populations veulent : – Porter des blues jeans et danser le mbalax et le wango en combattant  l’impérialisme américain, conduire une rutilante Peugeot dernier cri et dénoncer le capitalisme français. – Naviguer dans le Web pour acheter du  « gejj » ou du nenetetu ». – Porter fièrement le sang de Lat Dior et de Salmone Faye sans devoir renoncer à  construire et à fréquenter des mosquées et des églises, moderniser les réseaux de communication, etc.

Et cette revendication doit reposer sur un support, un levier social  économique et culturel reconnu comme tel.  En d’autres termes, notre pays cherche un rassembleur. Un homme, un programme, ou les deux. Il y a un appel d’offres, beaucoup plus qu’une simple OPA. Les soumissionnaires devront d’abord respecter les cahiers de prescriptions techniques pour éviter de bander les muscles là où le QI est demandé.

Pour les partis politiques coincés entre un calendrier républicain, avec ses échéances fixes (malgré un yoyo tactique assaisonné de couplage et de découplage sur fond de rupture et de réconciliation de « grands bandits au moment du partage du butin »),  et la nécessité de forger un programme porté par un groupe social réellement reconnu, le défi prend l’allure des écuries d’Augias.

La stratégie généralement utilisée consiste à amener les populations à se conformer à une mode outre atlantique faite de marches, de spectacles qui paralyse tout le pays. C’est plus commode, certes. Mais intervient alors la communication et le style de discours, c’està-dire le facteur humain intrinsèque. C’est un apprentissage pénible où les acteurs politiques temporairement travestis en comédiens peinent à maîtriser leurs rôles.

Les partis politiques sont également confrontés au choix d’un meneur d’hommes écouté pour asseoir un leadership. Or le leadership en politique ne se décrète pas. Il résulte plus d’une adhésion individuelle et ou collective, d’une somme de comportements qui suscitent l’admiration et forgent l’intime conviction qu’il est possible de se confier et de se fier à un tiers.

A défaut de leader naturel, le choix d’une équipe représentative est aussi une alternative. Mais nos dirigeants ont étalé toute leur carence en la matière. A la place des puissants mouvements politiques capables de porter des programmes mobilisateurs, on assiste à la création de lobbies, de groupements d’intérêt économiques baptisés partis politiques, à des regroupements basés plus sur des instincts grégaires et de conservation.

Un célèbre entraineur de football de Ndoumbélaan aimait à dire : « je ne cours pas derrière le ballon, mais derrière ceux qui courent derrière le ballon ». Et un commentateur sportif d’ajouter : « à Ndoumbélaan, nous avons autant d’entraineurs que de citoyens ». Le charme et le succès de la compétition de manière générale (sportive, politique, économique ou culturelle, etc.), reposent sur la répartition des rôles et l’acceptation de la place que la logique de la subsidiarité nationale nous impose. Assis dans les tribunes ou confortablement à l’aise devant nos écrans, nous nous arrogeons le droit de critiquer les choix tactiques de nos entraineurs, le comportement de nos sportifs sur les terrains et en dehors, parce qu’ils nous représentent. Volontaires ou conscrits, le comportement de nos armées suscitera toujours nos critiques, parce que leurs faits et gestes nous engagent, nous honorent ou nous couvrent de honte.

La critique des faits et gestes de nos représentants (politiques, culturels, sportifs, religieux etc.) peut nous valoir une certaine sympathie populaire.  Proposer de les remplacer ne manquera pas de poser un débat. Se proposer ou se poser en postulant engendrera forcément des critiques et des inimitiés justifiées. Le patriotisme d’un supporteur, la compétence avérée d’un analyste ou d’un technicien sportif ne suffit pas à faire de lui un compétiteur de choix. C’est pourquoi, l’idée de voir une partie de la société civile en tant que telle, aller à l’assaut des électeurs serait une grossière aberration, une faute politique à ne pas commettre.

Les humeurs de la société civile épousent bien celles du peuple, déçu par ceux en qui il avait confiance, ou conforté dans ses prévisions que les héritiers de l’Empereur sont des médiocres et des malfaisants dangereux. Mettre fin à leur règne ou les empêcher de continuer comme un cancer à  ronger nos valeurs culturelles et morales, nos ressources est une demande sociale qui ne souffre d’aucune ambigüité. Mais comment les arrêter et par qui les remplacer ?

Aujourd’hui, la communauté conjoncturelle d’intérêt entre la société civile et les postulants à la conquête et à l’exercice du pouvoir rend opportunément  possible des échanges de civilités. Est-il possible pour autant d’envisager un compagnonnage structurel ou un divorce né de la volonté de la société civile  d’aller à l’assaut des suffrages des citoyens ? Acteurs non partisans, comprenez n’ayant pas pris partie pour un parti politique, la société civile va-t-elle prendre le pari fou de la conquête et de l’exercice du pouvoir ? Quelle lecture faire de ses sermons attrayants et, oh combien, mobilisateurs d’un peuple déçu et abusé par une classe politique moribonde aux valeurs décadentes ? Animée par la quête de la vérité et de la justice ou grisée par l’applaudimètre d’un peuple qui en a marre, la société civile ne risque-t-elle pas de se bruler forcément les ailes comme Icare, si elle tentait d’aller à la conquête du pouvoir ou aspirait à son exercice ?

Mais qu’est ce que la société civile ? Généralement admise comme la frange de la société qui n’a pas pris partie pour un parti politique, elle désigne au moins deux pôles distincts.

Il y a d’abord la société « civile en soi ». C’est cette frange de la société,  libre et libérée de tout contrat moral de fidélité à des formations politiques. Volontairement ou involontairement en marge de l’agitation partisane inconditionnelle pour des raisons diverses, elle ne s’identifie point comme un bloc  régi par des règles de conduite partagées par l’ensemble de ses membres. Son choix relève de convictions personnelles.

Il y a ensuite ” la société civile pour soi”, composée d’individualités et de collectifs (appartenant à des organisations) apolitiques dont la non-appartenance à des partis politiques relève plus généralement d’une volonté assumée de démarcation par rapport à ce qui est considéré comme un enrôlement moral et réducteur de leur libre arbitre. Majoritairement très instruite et engagée dans des secteurs jugés insuffisamment pris en charge par les pouvoirs publics (droits humains, environnement, santé, pauvreté etc.), la société civile pour soi, sans être porteuse d’un “projet  de société”, revendique, “un état de société”.

C’est la frontière ténue, entre l’état de société et le projet de société qui bascule souvent et projette des candidats issus de la société civile dans la conquête du pouvoir politique. L’expérience des mouvements écologistes particulièrement en Europe, prouve qu’aucune frange de la société civile n’a réussi le pari sans renier un ensemble de valeurs fondatrices, synonyme de rupture avec sa base affective. S’engager dans la lutte pour la conquête et l’exercice du pouvoir, à titre individuel ou collectif, est synonyme  de reniement des valeurs de la société civile. Les associations et individualités issues de la société civile qui ont franchi le pas ont généralement été excommuniées par de nouveaux mouvements et individualités sortis de leurs flancs.

Le politique, en général, et le candidat à la pêche aux voix en particulier, ont une claire conscience de ces deux pôles. Conséquemment ils ajustent leur approche et la modèlent en fonction de leur cible. Or, La société civile en soi, est généralement une cible passive n’engendrant pas de débat contradictoire. Ne disposant pas de suffisamment de ressources techniques, intellectuelles et autres, elle peut être happée par la nasse sous la forme d’un discours séduisant, d’un show médiatique, ou d’un geste humanitaire. Elle peut succomber à des présents matériels ou à une affection sentimentale.

La société civile pour soi est, quant à elle,  perçue dès l’origine comme un concurrent potentiel, pour deux raisons : 1. Elle dispose de suffisamment de ressources et de capacités matérielles (supports audiovisuels), humaines et intellectuelles pour analyser les offres et brouiller le champ de tir des candidats. 2. Elle est en mesure dans certaines conditions (même critiquables), d’endosser  une tenue de combat pour accompagner les prétendants à la conquête du pouvoir politique qui s’engagent à enrôler leurs désirs dans leurs programmes.

Généralement humanistes, ils apparaissent aux yeux des politiques comme des utopistes qui demandent l’impossible. C’est peut être pourquoi, même en dehors des échéances électorales, beaucoup de  gouvernants en difficulté s’acharnent à la qualifier de porte- voix de partis politiques souterrains. Le danger serait une trop forte implication assimilable à un parti pris alors que les honorables citoyens  font d’elle le porte-parole averti et impartial  n’ayant jamais été impliqué directement dans la gestion des affaires publiques.

C’est en bien la position d’externalité par rapport à la chose politique qui fait de la société civile un mirador à partir duquel l’alarme peut être actionnée à chaque fois que de besoin. Une prise de parti supposée ou réelle, ne serait  donc pas de nature à faciliter sa tâche de juge éclairé et ayant pour but l’effectivité d’un état de société propice. C’est pourquoi l’allusion à « la mare aux crocodiles » évoqué par la presse de Ndoumbélaan pour qualifier le terrain de jeu des partis politiques doit être prise comme un avertissement à prendre au sérieux. « Ku ndobin rey sa maam…. » .

Les chroniques de Bandia, avril 2017

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