HOMMAGE A ABOUBACKRY MBODJ : UNE SOCIETE POSTHUME

Abdou Ndukur Kacc Ndao

Socio-anthropologue

Aboubackry nous a quitté. Un homme engagé. Discret et qui savait souffrir dans sa chair. On oublie souvent qu’il fut aussi avant son engagement auprès des droits humains, un brillant anthropologue qui a travaillé sur les représentations des maladies en pays sérères. Toujours présent, Mbodj savait partager et se rendre disponible pour faire face aux injustices multiformes. Sa disparition au-delà de l’émotion pose l’épineuse question des limites de l’engagement par procuration. Les vrais militants sont devenus de vraies victimes expiatoires des régimes successifs. Soit on les laisse à la merci des bailleurs qui les instrumentalisent. Soit ils finissent entre les mains de quelques personnes qui détournent la mission pour monnayer d’autres choses. Soit ce sont des gens qui payent de leur personne pour porter les causes.

Dieu sait ce qu’ils endurent dans le secret de leur conscience militante. On les voit prendre l’avion. Participer à des forums mondiaux, mais souvent on imagine mal le mal être de ces incompris militants qui payent le prix cher de leur engagement. Certains meurent dans la misère et le dénuement. Oui parce les autres ont transhumé littéralement. Laissant des gens comme lui souvent esseulé malgré les apparences. Ils font légion dans ce pays de messianisme contre productif. C’est trop injuste, mais cela met la lumière sur le sort réservé  nos “militants”. Et quand ils passent dans l’autre camp on les traite de traîtres. Pire, on est même plus intolérant vis à vis d’eux que des gens qui ont leur vie dans le camp qui règne. C’est très révoltant.

Il y a une forme d’engagement qui n’est pas récompensé. Au point que dans l’opinion populaire, entrer en politique veut dire joindre le camp du pouvoir ou s’y préparer. Et nos militants de continuer à mourir comme des chiens. Il faut qu’il meure pour que les témoignages fleurissent. C’est obscène. On a vu ces dernières semaines les appels pour évacuer Mbodji. Au moment où certains sont systématiquement et discrètement envoyés à Pitié salpêtrière en France. Au frais souvent des contribuables. Nous sommes devenus depuis très longtemps, une société posthume.

Au delà des émotions. Il y a des faits qui renseignent sur la mentalité sénégalaise. Il faut aussi admettre que presque personne d’autres ne mobilisent pour cela non plus. Y compris tous les défenseurs de grands principes. “Mort pour rien ” ?  Et cela devient une corrida sans fin.  On leur dit allez affronter les barricades. On est derrière. Oui on aime laisser les fous du village aller au combat et on s’en délecte. Ou est Sonko et tous ces gens qui avaient juré qu’ils allaient le défendre, le protéger et l’aider financièrement. Ils sont peu vraiment à respecter leurs engagements moraux. Le pays se contentera de lui octroyer une misérable et fausse distinction. L’homme de l’année pour se faire bonne conscience.

Repose en paix Mbodj. Tout comme ces milliers de militants oubliés dans les mémoires collectives alors qu’ils ont tant donné pour nos libertés individuelles et collectives. Mbodj fut simplement un homme bien. Il mérite sans doute nos hommages. Mais quand est ce qu’on va arrêter aussi de célébrer nos héros souvent dans le dénuement crasseux que quand ils nous quittent ? Une vraie société obscène.

ANKN

 

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