PRÉSIDENTIELLE 2019 : ARISTOCRATIE MARABOUTIQUE ET LA LIBERTÉ DE CHOISIR

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao 

Une question matinale me taraude l’esprit. Il s’agit du silence des familles maraboutiques face aux dérives démocratiques du pays. Les familles religieuses sont en guerre froide. Il est vrai que nous avons un rapport très ambivalent avec l’aristocratie maraboutique. Nous souhaitons parfois qu’elle intervienne dans les enjeux politiques. Nous les critiquons lorsqu’elles s’immiscent dans l’arène politique. Et nous semblons vouloir les confiner dans leurs rôles et statuts qui ont sociologiquement évolué au fil des siècles. Sans doute, il faut éviter l’anti maraboutisme primaire et contre-productif surtout que cette aristocratie est fortement traversée par des fractures internes et extérieures. Il reste qu’aujourd’hui, les vrais soufis, ascètes étaient les incarnations d’un détachement aux biens matériels. El hadji Omar entre 1794 et 1797, Cheikh Ahmadou Bamba est né en 1853, El Hadji Malick en 1855, Cheikh Ibrahim Niass en 1900. Ils ont selon des procédés différents pu étendre leur territoires confrériques avec les sobriétés qui les caractérisaient. Ces soufis ont laissé place aux sous-fifres qui se battent pour être députés, PCA, DG, détenteurs de passeports diplomatiques. Ils exercent de plus en plus un chantage systématique sur un Etat qui a fini d’accepter leurs caprices de classe. La capture de l’Etat par cette aristocratie est des plus manifestes et les décideurs eux mêmes sont parrainés comme s’il s’agit de loges maçonniques. Voila sans doute pourquoi ils ont des rapports quasiment messianiques s’ils ne sont devenus des démiurges.

Ils sont baroques à souhait. Ils sont à usages multiples. Ils vendent aux réfugiés et reclus sociaux les rêves ou les illusions que les politiciens ont volé aux jeunes. Ils servent de faire valoir aux politiques pour justifier les bourrages des urnes et pour légitimer la décision dite divine qui nomment les “borom reew” (président de la république). Ils se sentent démiurges face à une république de démissionnaires hors des sentiers d’équité et de responsabilité républicaines. Ils peuvent exhiber des milliers de pilons pour menacer d’autres milliers de sénégalais en présence du premier magistrat du pays. Ils peuvent défiler à l’effigie des grades militaires les plus solennels et sacrés d’une armée nationale qui dévie le regard. Lorsqu’on analyse les fonctionnements profonds des ressorts de notre société, on observe bien comment le messianisme a fini de prendre le dessus sur les responsabilités individuelles. De la politique à la religion, tout ou presque est délégué. Nous sommes devenus une société de délégataires. Les sénégalais délèguent leur ici et maintenant et leur au-delà. Voilà, sans doute, pourquoi les bandes Fm et les radios sont polluées par toutes sortes de courtiers. Et sans surprises, les mêmes tentes servent à faire et la religion et la politique.

La posture responsable serait de s’évertuer à bien connaître les rouages et fondement de sa religion (peu importe laquelle ou la confrérie) et de se mettre dans une posture de pratique humble sans prosélytisme ni exhibitionnisme et chercher une “cohérence” optimale entre sa foi vécue et ses actes dans toutes les sphères professionnelles, sociales, politiques. Il est évident que les humains courent plus la rue que les anges. Mais, ces postures nous auraient permis d’avoir moins de tintamarre. Souvent, la trame du discours religieux est infantilisante. Elle fonctionne comme des logiques de manipulation et d’accaparement. Une sorte de mise en scène de soi permanente. Pourtant le Coran nous interpelle directement. «Oh vous croyants…». Il nous met en face de nos responsabilités. Mais fondamentalement tout revient à la responsabilité individuelle pour tout être doté de raison. Et ces démiurges nous traitent d’incompétents et se proposent d’intercéder en notre faveur moyennant une soumission absolue. On peut observer, à l’image de la politique, la violence symbolique de tous les instants qui frappe les normes déviées religieuses. Les violences symboliques sont extraordinaires dans ce pays. Voilà pourquoi aussi ces démiurges arrivent à vendre du vent. Il reste qu’au delà de ces critiques,  il faut reconnaître que dans le fond du Ndoucoumane,  du Fouladou,  du Fouta. ..existent encore de vrais marabouts. Leurs mobilités se réduisent entre les daaras  et leurs champs. Pour apprendre le Coran et la Sunnah aux enfants musulmans. Loin de l’épicurisme maraboutique. Nous devons leur rendre hommage. Et éviter les généralisations abusives d’un système maraboutique qui est loin d’être homogène.

Voilà pourquoi face à la présidentielle qui se profile à l’horizon, nous sommes projetés individuellement et collectivement en face de nos responsabilités. On peut déjà observer même si l’analyse et les données doivent être affinées que les consignes de vote politiques des marabouts sont devenues inopérantes. Les fidèles peuvent mobiliser des milliards au service de la communauté et pour la communauté mais refusent des consignes de procuration de vote en faveur des candidats. Ils souhaitent plus entendre les guides religieux sur les menaces qui pèsent sur le pays que sur des partis-pris politiques qui ont déstabilisé des pans importants des grandes familles religieuses. Des khalifes généraux, détenteurs du principe unitaire de  celles ci, s’engagent de plus en plus et ouvertement à soutenir le président Macky Sall. Fait devenu anodin mais qui installe des malaises profonds au sein des confréries. L’église s’étant toujours abstenue de s’engager dans des consignes de vote.

Quelle est finalement  notre marge de manoeuvre à choisir en dehors de toute contrainte symbolique notre candidat à l’election présidentielle de 2019 ? Macky a investit des milliards dans la “modernisation des cités religieuses”, la construction ou refection de mosquées pour espérer profiter de la plus-value de cette aristocratie religieuse collaboratrice. On lui a jamais d’ailleurs donné ce mandat et il était sans doute plus profitable au développement du pays de construire des écoles, des universités et de recruter des enseignants. Les communautés confrériques étant parfois plus riches que l’Etat pour construire leurs propres lieux de culte. Personnellement,  je ne donnerai jamais cartes blanches à un marabout,  à un khalife général, à mes fétiches le droit de décider de la couleur  de ma carte électorale. L’imposture maraboutique à trop duré dans ce pays. Heureusement que dans leurs lignes de fractures existent encore des interstices de résistance pour continuer à porter le vrai message des soufis fondateurs vendangé par des sous-fifres aux commandes.

NKEN

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