CONTRIBUTION : REPONSE AU DR AHMED APAKENA DIEME

Moustapha DIOP

Géographe

Illogique pour illogique ? Transgression pour transgression ? Comment peut-on blâmer le soufisme au point de faire l’éloge d’un salafisme « violent ? Comment peut-on dire que le salafisme s’oppose à des conservatismes ? L’idée première de Dr Diémé était de répondre à Mr Sène sur le problème casamançais, de décrire la configuration du conflit, mais dommage dans une autre échelle l’on décèle dans son texte une somme énorme d’amalgames et de contre-vérités sur le salafisme, le soufisme ou le malikisme. Naturellement, dans une certaine mesure l’on peut comprendre ces amalgames, mais il est très difficile de comprendre l’excuse sur Bokko Haram au point dire qu’il fait sens dans le contexte Nigérian. Ou, encore mieux « la principale cible idéologique du salafisme au Nord Nigéria c’est le Bidda (innovation).

La vision des choses par Mr Diémé est radicalement romantique et souffre d’un trouble de vision qui lui fait percevoir les couleurs différemment des autres. Non pas qu’il les confonde, le problème de Mr Diémé est ailleurs : sa rétine n’est sensible qu’au problème casamançais. Sur le fond et sur la forme. C’est pour ça qu’il n’hésite pas à coloriser de manière binaire des mots qui lui échappent comme celui de soufisme, de Tarikha, ou de malikisme. Il est obsédé par la question casamançaise. Selon lui, le soufisme ou le malékisme est « alliée de la France dans la domination des noirs y compris en Casamance, où la Tidiania des chérifs furent un allié de l’économie arachidière extravertie à laquelle Alin Sitoe Diatta voulait opposer l’économie vivrière de la souveraineté ». Et lui est là, fier soldat prêt à affronter tous les obstacles qui se mettent sur le chemin de la vérité, car il souffre de voir la Casamance ou la  lutte mourir ou s’effondrer. Alors, c’est pourquoi il dérape  et surfe sur les peurs, mais c’est bien le moindre mal d’un « discours de vérité ».

Si Mr Diémé est obsédé par le soufisme c’est par rapport au salafisme qu’il encense tant, au point de dire que « ce nouvel islam (salafisme) est pourtant très républicain sur un seul point, à savoir la fin des féodalités soufies par exemple ou Malékite ou même monarchistes des sauoud ». Mr Dièmé ignore  de manière terrifiante que le salafisme vers wahabisme est né de la transaction connivente « contractée » par Mouhammad Abdel Wahab et Mouhammad Al Saoud vers 1745, ce qui a donné non seulement  naissance à l’entité politique saoudienne mais permet également à chacun des deux entités partenaires de consolider ses positions et d’étendre  sa sphère d’influence. Grâce au soutien de la salafiya, les souverains saoudiens ont pu adopter une démarche impériale et mener une politique hégémonique dans l’ensemble de la Péninsule arabique et ses environs. Cette dynamique s’est soldé, après moult vicissitudes la création du royaume d’Arabie Saoudite. En effet, les oulémas ont mis à la disposition du pouvoir politique toutes les ressources symboliques et les outils idéologiques à même de lui assurer une légitimité religieuse, une profondeur historique et une dimension salutaire conformément  à un schéma bien connu dans le monde musulman depuis le Haut Moyen âge. De son coté, le pouvoir politique a offert aux oulémas toutes les ressources matérielles nécessaires à l’épanouissement et à la diffusion du salafisme. Alors, suite à ces considérations comment peut-on dire que le salafisme mettra fin au monarchisme des Saoud ? Mr ignore que le salafisme et le monarchisme des Saoud se soutiennent mutuellement. Donc la réputation d’un salafisme qui mettra fin au monarchisme des Saoud est totalement fausse ; et ce n’est pas  la seule contre-vérité qu’on peut relever dans le texte.

Dans une  autre manière, Mr Diémé ignore que le salafisme n’est ni un dogme, ni une école juridique, ni une voie (Tariqa) mais un projet politique. Il est tout simplement un support de légitimation d’une démarche politique est la religion est là pour lui donner une profondeur historico-salutaire, ainsi que comme on peut le constater dans la quasi-totalité des courants politico-religieux.  Dans une autre échelle, Mr Diémé se sert de mots, sans être conscient, en quelque sorte du sens des mots. Mr Diémé connait-il le terme Malékisme ? J’en doute sinon il ne dirait que malékisme repose sur de l’innovation (bida) ? Encore qu’il ignore que le soufisme est reconnu dans l’Islam. Ne savez-vous pas que le salafisme originel ne s’oppose pas au soufisme. Contrairement à une idée répandue, tous les grands ténors du salafisme originel n’ont jamais été hostiles au soufisme en tant que principe. Ils condamnent uniquement les pratiques qui remettent en cause l’orthodoxie et l’orthopraxie.

L’enseignement soufi s’inspire du Coran et de la Sunna, des traditions et les exercices religieux qui y sont recommandés parce que le seul objectif de ce vous traitez de bid’a (innovation) c’est-à-dire le soufisme qui s’inscrit réellement sur une logique de jihad intérieur c’est-à-dire un jihad contre ses propres désirs et plaisirs car l’homme n’est que plaisir et désir. A chaque fois qu’un désir est satisfait, il en recherche un autre. L’obéissance d’ALLAH (SWT) ne se fait pas seulement avec l’extérieur mais l’intérieur y joue un pan important. Toutes nos pratiques religieuses se rapportent aux cœurs, aux secrets et à la spiritualité. Le soufisme c’est fuir vers ALLAH (SWT), se détacher des créatures pour se relier définitivement à ALLAH (Swt). Cela ne signifie que le renoncement n’apparait pas à l’extérieur, non il met en pratique le culte. C’est ce que Serigne Touba (rta) dit dans un vers « le vrai sufi est un savant mettant réellement son savoir en pratique sans transgression d’aucune sorte » (Massalikal Jinane) et c’est ce que confirme Cheikh Abdou Khadre Jilani (rta),  quand il dit que le soufisme n’est rien d’autre que l’abandon de «  l’illicite, l’abandon de l’association d’ALLAH (SWT) avec ses créatures, l’abandon de la protestation face à Son Décret, l’abandon de l’obéissance aux créatures dans leurs volontés propres  et désirs contraires aux commandement divins et l’abandon de l’opposition à l’ordre d’ALLAH (SWT) » Au regard de ceci , comment peut-on dire que le soufisme est producteur de bid’a (innovations) ? Comment peut dire des énormités sur le soufisme ? Mr Diémé ignore ce qui est le soufisme, alors comment peut-il disserter sur cette chose au point d’affirmer gratuitement des fausses idées  aussi insensées pour un esprit doué de raison. Ce qu’il devrait d’abord faire c’était de travailler les mots. L’Islam est une religion fondée, c’est-à- dire que toute réforme ou pensée devrait s’inspirer ou être perçu comme une incarnation du message originel, le cadre de référence de tout le musulman. Le soufisme est une partie intégrante de l’Islam depuis ses origines. Il est un pan central comme le sont la jurisprudence et la théologie. Les questions qu’il faut se poser sont celles-ci : pourquoi l’acharnement du salafisme version wahabiya sur le soufisme ? Pourquoi la wahabiya s’arroge le droit de diviser, classifier, d’hiérarchiser et de différencier les musulmans ou bien les penseurs musulmans ?

 

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