“MIISS JOBAAY” : LA CONFRÉRIE SERERE DES CHASSEURS DANS LA FORET DE JOBAAY

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao, Anthropologue

Matar Ndour, Ethno-photographe

Procession des chasseurs chez les Sérères du Sine, Sénégal. Photo : Matar Ndour

FATICK. 2018. Entre 6 h du matin et 17 heures. La 715ième édition de “Miiss Joobay”, la chasse dans la “forêt” de Joobay a vécu. Cette “foret” plus mythique que réelle a mobilisé les savoirs, les représentations et les techniques ancestrales des protégés de Mindiss. Pour se faire du gibier. Pour conjurer les sorts. Pour appeler “Rog” (divinité universelle suprême chez les Sérères) à la clémence et à ouvrir les larmes d’un ciel intraitable. Du moins pour le moment. Très tôt, le matin, enturbannés de Suufarnaak (lianes vertes protectrices), de fusils de chasse, de machettes, la cynégétique ou l’art de la chasse pouvait commencer. Dans une “forêt” qui fait les frais de l’urbanisation et des friches agricoles. Les rituels mystiques préalables ont été respectés : prédictions des xoy et bains mystiques dans le salon fluvial de l’ancêtre totémique du Sine, Mindiss.

Procession des chasseurs chez les Sérères du Sine, Sénégal aux cadences des tam-tam. Photo : Matar Ndour

L’histoire de la chasse a d’ailleurs toujours été une histoire mêlée à la fois de mysticisme, de techniques imbriquées dans une sorte de dialectique tueuse de gibiers. La relation ontologique est clairement définie entre le sacrifié et le jouisseur du sacrifice. Entre le bien et le mal. Entre le sort et la félicité. Entre la Sécheresse et l’hivernage. Voila que la chasse nous replonge au cœur d’un manichéisme dont l’exclusivisme interprétatif relève de la seule puissance de l’Homme. Pourtant, cette unilatéralité n’est que du construit social. Elle ne correspond pas à la complexité souvent décrite des rapports entre le chasseur et le gibier. Entre la proie et la victime. Entre le chasseur et le chassé. La relation est ambivalente. Elle est liée aux rapports de force. Du moment. A l’incurie stratégique des uns et des autres. Aux limites tactiques à la De Certeau (Philosophe français) des uns et des autres. C’est cette ambivalence qui fait que l’homme devient proie et la proie homme. Comme dans une tauromachie sublimée, l’un devra mourir à la place de l’autre. La cynégétique révèle aussi une autre facette des rapports entre l’homme et l’homme. En effet, le monde a connu la chasse aux “sorcières”. Les sorcières-femmes-hommes étaient des proies. Elles étaient brûlées aux bûchers ou livrées aux vindictes populaires selon les lieux et les moments pour exorciser la sorcellerie de la peur. Pour rétablir l’ordre cosmogonique de la normalité, de la tranquillité et la sécurité d’hommes et de femmes habités par la hantise et le spectre de la peur. La cynégétique, c’est aussi une école d’apprentissage de la nature : la faune, la flore, la connaissance des vertus du Suufurnaak, et plus globalement des plantes médicinales, la maîtrise des cosmogonies, des tabous et des interdits. C’est l’apprentissage de la bravoure. C’est pourquoi, de la Préhistoire à notre époque contemporaine, la chasse a toujours été l’affaire des “nobles”, des “guerriers”. Elle a parfois aussi traversé les systèmes des castes et des ordres. Ceci est valable pour les Mandingues, les Bobos, les Bwas, les Sénoufos, les Bantous d’Afrique centrale. Bref, la chasse est une véritable culture chez “La confrérie des chasseurs africains” que Y.T. Cissé nous a décrit avec profondeur et finesse dans son ouvrage intitulé “La Confrérie des chasseurs Malinke et Bambara. Mythes, rites et récits initiatiques, 1994. Cette cosmogonie, cette ontologie, ces pratiques rituelles sont repérables également chez ces Sérères, qui en ce jour du Lundi 23 Juin 2014, se sont retrouvés à Joobay, pour chasser du gibier, pour exorciser les heurts et les malheurs.

Ils sont une cinquantaine. Ils ne sont plus munis des “Outils de la Préhistoire” (2,6 millions d’années BP jusqu’à 5 500 ans BP) : outils de pierre taillée, outils de matières dures et animales, etc. Il est vrai que l’histoire de la chasse révèle le passage de la pierre au fusil à lunette, en passant par le bronze, le fer, la lance, l’arc, le couteau. Ces chasseurs là, en pays Sérère, étaient munis de fusils “deux bouches” ou “deux ñeebe”; de “makhdoom”, sortis tout droit de la grande époque de la guerre. Les familles se sont fait le devoir de mémoire de les conserver. Ils sortent le jour de Jobaay. Ils sont transmis aux plus jeunes qui les arborent fièrement. Ces chasseurs la, en pays Sérère, portaient, curieusement, des treillis militaires et tout l’arsenal uniformologique connus des Forces de Sécurité et de Défense. On dirait un défilé du 4 Avril sur le Boulevard du Centenaire. Ces chasseurs, en pays Sérère, étaient costauds. Ils avaient la psychologie formatrice des militaires en activités ou simplement réformés. Ces chasseurs, en pays Sérère, et d’autres anonymes de ma trempe, ont marché des heures. Sous un soleil peu sympathique. Aux rythmes des Djoung Djoung et des sonorités sérères. Aux cris stridents des septiques qui ont fini par rallier un cortège de plus en plus ouvert aux “profanes”. Ces chasseurs, en pays Sérère, n’avaient pas accepté que des “profanes” se joignent à eux, dans le “forêt” de Joobay dans cet exercice mystique et dangereux. Ces chasseurs, en pays Sérère, et d’autres anonymes de ma trempe, portaient des chapeaux et des bonnets en tous genres. J’en ai compté une soixantaine. De couleurs différentes, de géométrie variable, de taille inégale, de posture différemment ajustée, de profil bisexuel. Ces chasseurs, en pays Sérère, et d’autres anonymes de ma trempe, portaient des chaussures tout aussi différentes. J’en ai compté plus d’une soixantaine. Aux rythmes des Djoung Djoung, ces chaussures, ont “tapé” un sol inerte ou qui a perdu l’usage de la parole, pour protester contre les coups de pas violents sur son dos. Ces chasseurs, en pays Sérère, et d’autres anonymes de ma trempe, ont magnifié, honoré les deux grands fromagers mystiques, sur le chemin de la procession. Ces chasseurs la, en pays Sérère, et d’autres anonymes de ma trempe ont fait 7 fois le tour de chacun d’eux, respectant une tradition séculaire et constitutive de ce package mystique de conjuration des heurts et malheurs des protégés de Mindiss. Positionnés au cœur de la ville, ses fromagers mythiques et mystiques n’ont pas encore fait les frais de cette planification urbaine implacable destructrice de nos survivances culturelles. Entre la planification urbaine et les objets mystiques, se joue depuis des siècles, dans cet espace réduit, un modus vivendi de contournement. Au nom de l’Ordre. Pour se prémunir du Chaos!!!

Au fur et à mesure que ce cortège bigarré avance, jeunes hommes, jeunes filles, circoncis ou non, chasseurs ou non, Saltigués ou non, ont rallié cette procession de plus en plus démocratique. Elle va “s’échouer” deux heures plus tard, sur l’Arène des lutteurs qui accueille déjà près de 3000 participants, les uns tout aussi excités que les autres. Quoi retenir de cette belle procession annuelle ? D’abord, la beauté des costumes, des déguisements, la singularité des outils de chasse, une pointe de “mixture” entre le moderne et le traditionnel, une communauté ancrée dans ses valeurs mais ouverte aux autres, une volonté de sauvegarder un patrimoine et de préserver la mémoire des anciens et des ancêtres. Quoi retenir de cette belle procession ? Que la chasse et les rituels qui y sont attachés sont très peu étudiés dans notre espace de recherche.  Elle est encore considérée dans sa dimension et ses fonctions folkloriques. Elle n’est pas encore considérée par notre anthropologie comme un objet d’étude. De façon générale, notre anthropologie de la cynégétique en Afrique est restée embryonnaire, même si des monographies, de grande valeur scientifique ont été réalisées notamment au pays Mandingue. Puissent ces Xoy et Miiss Joobay, révéler des vocations auprès des jeunes sociologues, anthropologues, historiens, etc. encore enchâsses, dans des problématiques institutionnelles et individuelles souvent loin des nos exigences de productions de connaissances.

@ Projet ethno-photographique. Signes et symbols. Entre imaginaires et réalités. Matar Ndour et NKEN, août 2018

ONOMASTIQUE SÉRÈRE : AU COEUR DES LIENS PATRONYMIQUES

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao Anthropologue
Matar Ndour, Photographe
www.ndukur.com
www.ndourawaly.com

Le constat est généralement fait et admis est que nous ne connaissons que très peu nos ethnies, nos sous-groupes et nos noms traditionnels. Le christianisme et l’islam auront sans doute joué un rôle prépondérant dans cette disparition presque irréversible de notre onomastique nationale. Outre les ethnies classiques connues tels que les Wolof, les Sérères, très peu savent que nous avons dans nos registres ethniques, les groupes et sous-groupes suivants avec leur localisation géographique.

DIVERSITÉ ETHNIQUE. Les Badiaranke (Tambacounda, Département de Kedougou), les Bainounk (Kolda, Ziguinchor), Balante (Kolda, Ziguinchor), les Bambara (Tambacounda), les Bassari (Tambacounda, Departement de Kedougou), les Bedik (Tambacounda, Département de Kedougou), les Boin (Tambacounda, Departement de Kedougou), les Cognagui (Tambacounda, Département de Kedougou), les Créoles (Ziguinchor), Diola (Kolda, Ziguinchor), les Lebou (Dakar), les Mankagne (Kolda, Ziguinchor), les Mandingue (Kolda, Sédhiou, Ziguinchor), les Manjaque (Kolda, Ziguinchor), les Manoj (Kolda), les Pépel (Ziguinchor), les Poular (Peulh et Toucouleur) : Kaolack, Kolda, Louga, Saint-Louis, Tambacounda), les Sérères (Dakar, Diourbel, Fatick, Kaolack, Thiès), les Soninké (Saint-Louis, Tambacounda), les Wolof (Dakar, Diourbel, Fatick, Kaolack, Kaffrine, Louga,
Saint-Louis, Thiès, Ziguinchor).

DIVERSITÉS PATRONYMIQUES SERERES. Apres l’onomastique des noms des rois Diolas, abordons celle des Sérères très riches en enseignements. En Afrique, le nom revêt une signification particulière qui n’est pas nécessairement des occidentaux. En effet, une des fonctions essentielles “d’un nom est de traduire la personne, d’une manière ou d’une autre” (Agossou, M.J. Nom africain, baptême chrétien. Forets et savanes pp. 6-20 – n° 22, 1972-1973). Ceci est valable aussi chez les Séreres. Avant d’aborder plus spécifiquement les sens et significations des patronymes Séreres, observons ceux qui sont les plus connus : Ɓaaxum, Baas, Ɓooɓ, Siis, Jaaxam, Jegem, Jeen, Jeŋ, Jogoy, Joox, Joom, Jon, Joob, Juu, Fay, Gunjaam, Ñiŋ, Gomar, Kama, Kital, Lum, Maane, Maar, Maroon, Mbooj, Mbuum, Ndeene, Njaay, Ndiim, Njoon, Njoor, Ndoŋ, Nduur, Ngom, Ñaan, Ñangaan, Sañ, Saar, Saac, Seen, Seeŋoor, Candum, Caw, Careen, Coor, Cakaan, Tin, Top, Yum

ONOMASTIQUE ET PHILOLOGIE. L’onomastique Sérère révèle des prénoms qui correspondent à la personnalité et au statut du concerné. C’est ainsi que nous pouvons en citer quelques-uns. Felwiin signifie celui qui est aimé, Waag Gendum, celui qui est le plus fort parmi ses paires. Jegaan, un homme riche. Waagan, l’invincible. Jig-Naak, le détenteur d’un riche troupeau. Lamaan, le propriétaire des terres. On peut noter aussi des prénoms qui renvoient à quelqu’un qui perd souvent ses enfants tels que notamment Herame, Mbasa, Fata waasel. De même, le Sérère a des patronymes qui désignent des jumeaux : Ngoo-ndeɓ et Ngoo-maak. Jokel, celui qu’on aperçoit au loin. Simel signifie celui qu’on remercie. Ngoor, l’homme, Ndew, la femme. Jogoy, le lion. Mosaan, la plus belle. Ñoxor, bataille. Ndiig, un prénom qui renvoie à quelqu’un qui est né durant l’hivernage. Sonar, celui qui ne se fatigue jamais. Celem qui signifie le fer. Sedar, celui qui n’aura jamais honte.

Par ailleurs, en observant les prénoms féminins, on est frappé par les étymologies arabes qui renvoient souvent à des jours de la semaine. C’est ainsi que nous avons lundi qui signifie Altine en Arabe qui correspond en Sérere au nom de Tening. Mercredi, al larba en arabe revoie à Daba. Jeudi, al xemes correspond au nom Xemes, Vendredi qui signifie Al juma renvoie au nom Juma. Samedi nous donne Gaaw et dimanche Diber qui correspond au nom Diiboor. D’où proviennent ces proximités patronymiques liées notamment au jour de semaine et appliquées aux femmes ? Une analyse philologique plus fine devrait permettre de répondre de façon plus précise à cette question.

SAVOIRS ENDOGÈNES. Voilà qui devrait inciter à réfléchir sur la profondeur et la diversité exceptionnelles qui caractérisent notre peuple; diversité souvent ramenée, hélas, à nos urbanités dakaroises ou wolofophones. Cette pensée unilatérale voire essentialiste de nos diversités impacte très négativement sur la valorisation d’un patrimoine culturel riche mais souvent réduit à sa plus simple expression. Elle a souvent sclérosé nos modes de pensées, d’enseignements et de recherches encore arrimés – sous plusieurs rapports – à des épistémologies mimétiques. Combien sommes-nous à utiliser notre patrimoine culturel riche et varié dans nos enseignements, nos travaux de recherche, nos modèles éducatifs ? Sans doute très peu car happés encore par d’autres patrimoines – certes utiles et instructifs – mais souvent en décrochages profonds avec nos priorités. Il y’a là, sans sous-estimer le travail remarquable réalisé par certains de nos concitoyens, un challenge scientifique et culturel qu’il faut relever.

Projet ethno-photographique. Signes et symboles. Entre imaginaires et réalités. Matar Ndour et NKEN, juillet 2018.