YOONI XAAXAM

Ndoumbélane est sorti des griffes de l’Empereur comme un boxeur sonné, sauvé ou peut être momentanément épargné par le gong d’un arbitre appelé « démocratie ». L’irrémédiable sablier du calendrier dit républicain avait fini de se vider d’en haut malgré les temps-morts, les prolongations et les tentatives de blocage du processus.

Trop de coups, réguliers et irréguliers, pour n’avoir pas su bien apprécier la portée d’une attaque et pour s’être laissé avoir un peu trop naïvement par un adversaire  franchement immoral, avaient fait de lui plus un patient qu’un compétiteur sur les starting blocs…

Le piteux état de Ndoumbélane encore sur le ring avec l’Empereur avait suscité l’émotion des patriotes et la convocation d’un « xooy » historique.

A l’issue de vastes consultations un diagnostic avait été fait, des mesures conservatoires prises et un ensemble d’ordonnances envisagé. Présidée par le « Patriarche », les conclusions du « xooy » apparaissaient comme le remède miracle pour les citoyens traumatisés de Ndoumbélane.

L’originalité de la démarche, la pertinence des conclusions et la participation citoyenne en firent une véritable charte, incontournable pour tous les candidats à la magistrature suprême de Ndoumbélane.

Le Gladiateur en pleine tourmente dans la fournaise bleue qui le vouait à la géhenne, semblait pendant ce temps, plus préoccupé par son sort personnel auprès de l’Empereur.

Dansant encore son yo-yo : « bi tankk du laan bi », et longtemps préoccupé par  le désir de conserver des privilèges quel qu’en soit le prix il finira par lâcher prise et sauter de la barque en pleine tempête.

Atterri en pleine conclusion de séance comme un pèlerin venu d’ailleurs, il bénit la foule, et salua l’initiative sans trop s’engager sur le contenu. Mais la charte était une ligne de démarcation au-delà de laquelle, il ne pouvait ne pas prendre parti.

D’abord nuancé, il finira par adopter les conclusions lorsqu’il fut mis en pole position. Mais cette décision politique, était elle le prix à payer pour s’assurer le soutien des citoyens de Ndoumbélane ou le signe d’une conviction ? Était-elle le produit d’une réflexion scientifique ou une recommandation des cauris.

La question mérite d’être posée, car au pays des « xooy » et des « xamb », les premiers pouvoirs consultatifs sont loin des universités et des académies.

Qu’on l’admette ou qu’on s’y refuse, les « xooy » et les  « xamb» sont devenus de véritables institutions souterraines. Et leurs décisions ne sont certainement pas étrangères à ce qui fait l’actualité à Ndoubélane.

Un « saltigué » qui clame haut et fort avoir été à l’origine de la débâcle historique de nos sportifs les plus adulés. Affirmer avoir contribué sous la direction du Gladiateur à la mise en déroute de nos couleurs nationales (vérité ou affirmation gratuite ?), sans être inquiété par celui qui exige aujourd’hui qu’on se prosterne devant ces mêmes couleurs est lourd de symboles. En tout cas, l’accusation vaut plus qu’un séjour à l’hôtel de la corniche où des places sont réservées aux auteurs d’offenses aux institutions.

Mais pour les grands manitous aux « mains sales », il n’y a pas de quoi fouetter un chat. La certitude de mieux faire (c’est synonyme de la soif de pouvoir) n’est elle pas la mère de tous les bouleversements politiques et sociaux, avec leurs milliers de sacrifices d’hommes et de femmes, de patrimoines matériels et immatériels ?

L’Empereur lui-même, qui aimait chanter sur les toits, ne pas vouloir marcher sur des cadavres, en a englouti deux mille en une seule nuit. Et en moins de deux ans de pouvoir,…. Pour le pouvoir.

Et de toute façon le monde des ombres reste une affaire privée dont on visite nuitamment les sites pour les renier le jour. Les « cartes de visites » offerts par les maitres des lieux sont souvent enfouies sous la ceinture, attachée aux avant-bras, à l’entrée d’un bureau qu’on souhaite eternel. Rappelons toutefois que la canne et les bagues étaient les derniers apparats visibles de l’Empereur avant sa débâcle. C’est peut être un autre sujet.

Plus d’une année après son installation à la tête de Ndoubélane, le Gladiateur semble n’avoir offert qu’une certitude à ses  concitoyens : l’incertitude.

Les acteurs commis à la pêche aux auteurs de détournements de biens publics n’ont jusqu’ici débarqué aucun produit sur nos côtes.

Les coups d’éclat proviendraient de la répression sélective de l’enrichissement illicite. Trop de goorgolus devenus subitement riches à la faveur de la gouvernance du duo « Empereur – Gladiateur », narguent les citoyens et profèrent des menaces à peine voilées à l’endroit du Gladiateur accusé d’avoir participé au pillage de la caverne d’Ali Baba lorsqu’il en détenait la clé magique.

Certains des vaincus épinglés par la justicière de Ndoubélane, ont bénéficié d’une scandaleuse fenêtre diplomatique appelée « transaction » équivalant pour un voleur de poulet à garder les deux cuisses et à rendre le reste pour être blanchi.

Ce n’est pas tout. L’activité débordante de la grande famille ayant pris trop tôt goût aux frasques, est lourde de dangers. Avec des oncles et des cousins aux avant-postes de la république, le griot bombardé député inaugurant une villa de plus d’un demi milliard après cinquante de chômage et un an de flirt avec le pouvoir, le désir inavouable de scotcher les partenaires au rang d’éternels applaudisseurs sans ambitions, est simplement choquant.

Les manchettes diplomatiques telles que la visite d’Obama, plus qu’une caution de l’impérialisme américain de notre démocratie, devrait être perçue comme une OPA sur un espace stratégique qu’une France en pleine crise peine à conserver.

L’actualité à Ndoumbélane c’est certainement ce nouveau triangle des Bermudes avec le syndrome des inondations, le réaménagement de l’équipe gouvernemental et la santé politique de la coalition à la veille des scrutins locaux.

  • Si la capitale est mise en épingle pour ce qu’elle représente en terme de prestige, de capital socio politique et économique, c’est bien l’ensemble du territoire national qui est fortement ébranlé par un hivernage très productif mais aussi et surtout par :
  • La mise en place aléatoire et hasardeuse d’infrastructures sans référence à un plan d’aménagement rigoureux
  • La concentration de populations autour de grands centres sans urbanisation
  • L’absence d’un leadership politique à l’échelle des collectivités locales
  • Le récent remaniement à Ndoumbélane a été interprété par certains comme un divorce avec la république des banquiers pour une seconde noce avec celle des percepteurs. D’autres y voient une volonté politique d’affirmation du camp rapproché du Gladiateur dont la formation boxe encore en seconde division à coté des partis de sa coalition actuelle. On serait tenté de dire avec toute la réserve qui sied, qu’un coup de pouce à l’aile gauche, avec la promotion d’anciens compagnons de jeunesse radicaux humanistes pourrait déboucher vers une politique plus sociale. A moins, comme le dit Poutine: « Ne pas être de gauche à 18 ans, c’est manquer de cœur ! Si on est à gauche après quarante ans, c’est qu’on ne jouit plus de toutes ses facultés » Comprenne qui voudra !
  • La coalition au pouvoir à Ndoubélane n’a pas été conçue autour d’un programme théorique pensé et amandé par la base. Elle s’est imposée à la suite de successions d’événements regrettables ayant marginalisé des leaders politiques numériquement majoritaires, porteurs d’un programme commun dont l’épine dorsale tourne autour des conclusions des assises nationales. Leur incapacité à s’entendre pour des raisons de préséances, les a contraints à un « yékalé» de principe. Elle est donc d’essence conjoncturelle.

Si beaucoup de leaders affirmaient ne rien attendre de cette opération, l’engagement du Gladiateur à reconnaitre les conclusions des assises s’imposait à lui pour mettre à l’aise la nouvelle équipe chargée de la campagne du second tour. Il n’était manifestement pas logique que des leaders, malgré l’aversion de la méthode de l’Empereur, puissent dire à leurs militants : « votez pour celui qui méprise notre vision ».

Ce « yékale » au forceps, le Gladiateur le doit surtout au respect des leaders par leurs bases politiques et affectives prises isolément, ou tout au plus soudées autour des coalitions primaires. Il n’y a donc pas de coalition à la base et c’est une des tares congénitales de cette coalition.

Une structuration de la base et plus précisément des bases est elle possible ? Et comment ?

Deux difficultés majeures seraient alors à surmonter :

  • La cadence des échéances républicaines ne milite pas en faveur de sa genèse et les récentes sorties malheureuses de certains leaders prônant « une nouvelle alliance autour du Gladiateur » ne sont autres que des germes de division.
  • Le camp du Gladiateur voudrait logiquement une photocopie de l’architecture organisationnelle des leaders. Entendez, toutes les composantes unies derrière le leader local du camp du Gladiateur. Mais, sur le terrain, la diversité des bases et en particulier l’hétérogénéité des représentativités locales des uns et des autres, l’équité politique, en impose une autre. D’ailleurs la représentativité des dirigeants à la base n’est pas toujours le reflet fidèle de la représentativité nationale des leaders respectifs.

En tout état de cause, à l’exception de l’ancien spermatozoïde… peut être déjà cadavre politique, la coalition autour du Gladiateur, tient toujours debout. Cette longévité relative n’est cependant ni preuve de bonne santé ni d’entente cordiale et de complicité. Elle tiendrait à deux faits essentiels assimilables à des entraves si solides qu’aucune formation ne sortirait indemne du troupeau.

  • L’unité d’action sur le quotidien. On se contente d’apprécier la réponse apportée aux questions politiques, économiques et sociales du moment en évitant soigneusement les débats de fond sur un projet de société, sur le passé et sur un avenir proche ou lointain de Ndoumbélane, mais aussi des uns et des autres.
  • La mise au chaud des patriarches des formations politiques dont l’aura suffit à tempérer les ardeurs des jeunes loups loin d’être à l’aise dans ce schéma pour eux, sans lendemain.

Vers quel type de société veut donc nous mener le Gladiateur ? Que dira-il s’il venait à demander un second mandat ?

Un éventuel bilan ne saurait se résumer à la somme d’actions et d’activités fussent-elles louables, mais plutôt en pourcentage de réalisation par rapport à des objectifs connus d’avance (en particulier les recommandations du « xooy national »), et qui mettraient les citoyens plus à l’aise.

Le Gladiateur n’est pas à l’aise dans ce genre de débat. Il n’est manifestement pas d’accord avec les recommandations du xooy national. Il ne se hasardera pas aussi à décliner théoriquement un programme parallèle. Ce n’est d’ailleurs pas une offense de le dire, mais il ne dispose pas de ressources humaines pour un tel projet.

Pour ne pas se montrer hostile, c’est à une « relecture Gladiatorienne » qu’il veut procéder. Le « Toubib-Patriarche » couvert par son immunité gérontocrate, son aura et son patriotisme à toute épreuve, servira de caution dans cette délicate manœuvre.

Pour nous administrer la preuve de sa bonne foi, le Gladiateur va certainement réduire la durée de son mandat à la tête de Ndoumbélane, peut être pour s’assurer un second de tous les dangers.

Nous assistons sans le dire à un patchwork, une sorte politique de « njaxas bay fall » où les genres et les nombres se confondent pour l’habit du pauvre. N’est ce pas cette situation inqualifiable qui amène Goorgorlu à inventer ce néologisme magique en référence au Gladiateur, pour décrire des faits pas toujours glorieux ?

Malgré leur humour à toute épreuve, l’incertitude est la seul certitude des citoyens de Ndoumbélane en proie à une promenade d’aveugle sur un champ de mines. Le Gladiateur doit décliner et vulgariser ses objectifs autrement qu’en terme de grands projets et de slogans.

Ni la bonne foi du guide ni son expertise ne rassurent…. « yooni xaaxam danu koy tegi »

 BANDIA, SEPTEMBRE 2013

Illustrations photographiques : Matar Ndour

COMPROMIS HISTORIQUE

“Les nations européennes se vautrent dans l’opulence la plus ostentatoire. Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. Le bien-être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes. Cela nous décidons de ne plus l’oublier.”  (Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 94)

La bataille citoyenne et politique devrait être une confrontation d’idées, un étalage philosophique de morales de vie où l’idéal des rapports des hommes entre eux et entre les hommes et leur environnement serait au cœur du débat. Elle ne saurait donc se résumer en un duel se clôturant par la mort physique ou morale de l’adversaire. C’est peut être la plus grande leçon à tirer de l’exercice du pouvoir après la grande révolution d’octobre (héritière de la commune), dont l’avènement restera à jamais une des plus grandes sources de transformation sociale de l’humanité.

La « dictature du prolétariat » était bien légitimée par l’histoire de la lutte des peuples pour leur émancipation. Elle a débouché sur la remise en cause du capitalisme comme seule et unique forme de rapport économique et sociale entre les hommes d’une part et entre les hommes et leur environnement d’autre part, ébranlé puis abattu le mythe de la « supériorité naturelle » de groupes d’hommes sur d’autres groupes d’hommes, de peuples sur d’autres peuples. Elle a démasqué la religion complice des gouvernants qu’elle a aidé à imposer des rapports de domination comme un fait inviolable de Dieu et des dieux.

Mais en refusant l’expression d’une offre économique, politique et sociale différente et contradictoire aux vaincus fussent-ils minoritaires, elle a contribué à créer le mythe de la foi opprimée,  du capitalisme attractif en minorant ses terreurs, ses dictatures sanglantes avec son expression ultime l’impérialisme, qui légitimait l’accaparement des richesses d’autres peuples pour faire briller un pôle d’excellence nommé Occident.

La lutte pour le droit à l’expression de groupes sociaux fussent-ils porteurs d’idées jugées malveillantes, centrée autour du slogan de « la liberté et de la démocratie » a enrôlé des masses d’horizons divers ayant parfois des intérêts contradictoires. Sans renier leur mérite aux peuples travailleurs confinés dans ses limites géographiques, on peut dire sans risque d’être démenti que chaque lumière, chaque accumulation de richesses, chaque progrès scientifique et technique de l’Occident n’aura été que le produit fini de matières premières faites de sang, de sueur et de larmes, de ressources humaines, intellectuelles et matérielles, de parties de terres et de sous-sol de peuples opprimés d’ailleurs.

Autoproclamé vainqueur dans sa confrontation avec le bloc de l’Est depuis la chute symbolique du mur de Berlin en 1989, l’Occident a tenté de redessiner le monde au propre et au figuré, en pauvres et en riches, en barbares sous développés et en civilisés triomphant de leurs valeurs matérielles et immatérielles.

Les millions de victimes au Vietnam (mortes, violées, estropiées,  brulées au napalm), la promotion de dictatures féroces en Amérique Latine, en Asie et en Afrique, les massacres quotidiens de palestiniens, n’était-ce pas aussi au nom de « la liberté et la démocratie » ? Aujourd’hui, la meute des migrants, dont près de la moitié est quotidiennement engloutie dans les mers, ne ressemble t-il pas  à des spoliés qui suivent la trace de sang laissée par les prédateurs et qui mène vers cet Occident qui veut briller seul tout en restant inaccessible au monde de désolation que sa cupidité a engendré au cours de  siècles d’histoire macabre ?

L’existence d’un différend historique jamais réellement posé à son échelle, surgit ainsi de temps à autre sous la forme de conflits plus ou moins violents que l’on s’empresse de circonscrire comme on colmaterait la brèche d’un navire en pleine mer en attendant un éventuel accostage pourtant jamais programmé. L’indispensable dialogue entre les peuples et les nations au prétoire de ce « Truc des Nations que l’on dit Machins » n’aura jamais servi autrement qu’en antalgique aux effets éphémères auquel l’Occident fait recours chaque fois que l’horreur venait à être franchie car « dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas trop important », comme le disait François Mitterrand. (Propos rapportés par Patrick de Saint-Exupéry dans le Figaro du 12.01.98)

  • En substituant la colonisation avec ses valets à la traite négrière toujours avec des complices locaux, puis le néocolonianisme au colonialisme bâti sur une classe autochtone corrompue,
  • En mettant en place des groupuscules fascisants pour contrer la lutte des peuples contre la dictature des multinationales au Nicaragua, au Salvador, en Colombie, et dans bien d’autres contrées du monde,
  • L’hydre islamiste reconnu comme le plus génocidaire des nations de l’islam au propre et au figuré, n’est-il pas que le mutant de cette créature in vitro fabriquée dans les laboratoires de la « liberté et de la démocratie» pour abattre les héritiers de la grande révolution d’Octobre stupidement piégés en Afghanistan ? N’est-ce pas au nom de « la liberté et de la démocratie» qu’elle a été nourrie, entretenue, entrainée au pillage des infrastructures économiques, à imposer dans la terreur, l’adoption d’un calendrier à rebours à des peuples en leur refusant l’accès à l’éducation et à la formation.
  • En décrétant l’isolement de plus de la moitié de l’humanité mise en quarantaine pour cause de mal endémique nommé pauvreté,
  • En menaçant d’exclure de ses rangs les nations fondatrices de sa civilisation pour raison de pauvreté,

L’Occident est en passe de franchir un pas historique lourd de danger.

La vague de migrants « illégaux » qui a déferlé cette semaine à travers les frontières de l’Europe est un signe. Il ne s’agit plus en effet de clandestins ayant conscience d’avoir commis un délit en franchissant sans autorisation les frontières de l’ « Eden », mais bien des hommes et des femmes qui réclament leur droit à prendre leur part du trésor de la caverne d’Ali Baba, héritage de richesses accumulées au fil de siècles par des prédateurs venus d’ailleurs. Ce faisant, ils reprennent en l’ignorant pour la plupart d’entre eux, ces vers de l’Internationale :

« ……………………………………
Debout! Les damnés de la terre!
Debout! Les forçats de la faim!
Pour vaincre la misère et l’ombre
Foule esclave, debout ! Debout!
C’est nous le droit, c’est nous le nombre:
Nous qui n’étions rien, soyons tout 
»:

Et qui disait que la lutte des classes était morte ? Reconnaissons-lui tout de même un nouveau nom et un nouveau visage encore mal définis, peut être aussi, la difficulté à identifier les acteurs et donc les protagonistes d’une lutte à l’issue de laquelle, le monde va certainement changer de base.

Si nous ignorons le fond de sa pensée, les déclarations de notre Gladiateur National dans son discours en marge de la 33eme session du Comité d’orientation du Nepad, ont peut être résumé ce qui devrait être une position de principe pour l’ensemble des dirigeants africains et du monde en général. «  …la barricade seule, le Frontex seul ne suffiraient pas à fermer l’Europe. Sinon l’histoire rattrapera l’Europe. (…) Aujourd’hui tout ce que nous demandons, c’est un traitement avec la dignité requise et une collaboration internationale pour que l’Afrique assure l’avenir de sa jeunesse. Nous ne pouvons pas accepter qu’on traite l’Afrique avec mépris. Ce continent a trop payé pour des bêtises de l’humanité à travers la traite négrière, la colonisation. Nos ressources continuent encore à être pillées. Il faut mettre fin à l’injustice dans les relations d’affaires… » (Sic)

Dans des contributions antérieures (toute idée partisane mise à part), nous avons souvent regretté une absence d’engagement conséquent aussi bien de ses amis et alliés que des simples patriotes aux cotés du Gladiateur chaque fois qu’il s’engageait dans une bataille d’intérêt national difficile, dont nous sommes bien souvent les demandeurs et les bénéficiaires exclusifs. Ce fut le cas sur la traque des biens mal acquis qu’une certaine presse a contribué à transformer en un duel entre lui et les prédateurs. Le sur-place noté ici et qualifié d’hésitation ou pire, de volonté de négociations politiques bilatérales, ne serait-il pas une alternative stratégique pour un combattant peu ou mal soutenu ?

Nous avons dénoncé en son temps cette attitude politicienne en ces termes : « Quels que soient par ailleurs les griefs qu’on pourrait nourrir à son endroit, ses intentions avouées et inavouées, quel que soit le gain politique qu’il pourrait tirer d’une telle opération, n’est il pas que  le chargé d’une mission collective peut être trop ingrate dont les médias en particulier, ont écrit les termes de référence et défini le cahier de charges ? » (In « les jalons de l’Empereur » ; Bandia, Février 2015).

La bataille citoyenne et politique à Ndoummbélaan est et doit rester une question interne. Politiciens et simples citoyens doivent en faire une question de principe et d’honneur. Les institutions internationales invitées au débat avant et après la condamnation du rejeton de l’Empereur, prince héritier du trône de Ndoumbélan « injustement occupé » par le Gladiateur, a encore fait la « Une » des média. Curieux Ndoumbélaan où nos experts juristes et humanitaires si proches des institutions internationales, sont inaudibles pour demander la liberté des hérétiques  condamnés à mort en Arabie Saoudite, des auteurs de détournement de deniers publics exécutés en chine, des lapidations de supposés auteurs d’adultère, pour dénoncer la traque yankee de Edward Snowden ou pour exiger la libération de dizaines de milliers de nos frères palestiniens privés de leurs terres et embastillés dans les prisons sionistes. Aujourd’hui, ils agissent sélectivement, pour libérer le prince en faisant brandir et en encourageant des sanctions internationales dont une improbable mise en exécution n’affecterait autre que Gorgoorlu qui demeure le citoyen le plus vulnérable à la périphérie.

Mais si nous sommes signataires de conventions internationales, c’est parce nous l’avons voulu. Peut-on concevoir que ce « Truc des Nations que l’on dit Machins » nous oblige à libérer des prédateurs de nos deniers publics condamnés par nos propres lois et en toute souveraineté? Doit-on au nom d’une volonté partisane affaiblir nos institutions pour la liberté des voleurs de milliards retenus dans des palaces en oubliant le sort de milliers de voleurs de poules qui croupissent dans des conditions inhumaines ?

Le recours à des ressources extérieures de quelque nature,  pour venir à bout d’un adversaire politique est simplement anti patriotique. Apanage des hommes politiques pressés et des nostalgiques de pouvoir renvoyés à leurs alphabet, ces pratiques s’apparentent à un mercenariat politique, juridique ou économique inacceptable pour régler nos différends.

Nos préoccupations partisanes suspendues aux prochaines échéances présidentielles dont la date pendulaire oscille entre le légal et le moral ne devrait pas nous empêcher de nous prononcer enfin sur la dramatique question de l’émigration. Aurons-nous le courage de manifester malgré nos différends, notre soutien au Gladiateur dans cette bataille à haute dimension patriotique et humanitaire? En tout cas :

  • Si la sortie du Gladiateur ne trouvait pas un écho auprès des acteurs locaux,
  • Si les partis politiques, les associations, y compris les clergés ne lui apportaient pas bruyamment un soutien,
  • Si son discours se résumait en une allocution formelle d’un participant à un colloque,

Ses propos risqueraient fort d’être interprétés par ceux à qui ils sont destinés comme un geste volontariste à ranger au placard des faits divers. Parce qu’une allocution formelle venant de « ces pays là, ce n’est pas important ».

BANDIA, JUIN 2015

Illustrations photographiques : Matar Ndour. Masque d’initiation Bassari, Ethiolo, Kédougou, Sénégal

NDOUMBELAAN TEL QUEL

Quand des hommes modestes n’ayant jamais rien produit ou investi dans les secteurs jugés lucratifs, s’enrichissent brusquement sous nos yeux, nous les envions en nous mettant à leurs services pour la conquête d’autres pouvoirs que seul l’argent permet d’acquérir presque légalement à Ndoumbélaan.

  • Quand nos idoles sombrent dans la dérive,
  • Quand ils font ce qu’ils nous ont toujours déconseillé,
  • Quand les moralisateurs qui ont bercé notre jeunesse, guidé nos pas dans un monde jonché de tentations morbides,
  • Quand un grand idéaliste de Ndoumbélaan s’abandonne à la cupidité du roi argent au prétexte d’un inexplicable envoûtement,

Nous répondons fatalistes et magnanimes qu’il a succombé humainement à la tentation de Satan, comme notre ancêtre Eve.

Une bonne partie du Ndoumbélaan audible se refuse aujourd’hui, à reconnaitre en « ce symbole de droiture » qui a toujours incarné en théorie et à travers une romantique litanie le sage, le modeste et l’humble, un tricheur même présumé. Vite donc à nos mosquées, nos églises, et nos autels pour que le dieu et les dieux le couvrent de leur clémence et le laissent impuni pour l’éternité. L’autre Ndoumbélaan sans voix se terre dans un silence gêné ou s’époumone dans les grand ‘places privées pour exprimer sa déception.

On peut toujours se refugier derrière le principe qui veut qu’un présumé soit considéré comme innocent tant qu’il n’a pas été reconnu coupable par la justice. Mais n’est ce pas là qu’un néo postulât venu d’ailleurs qui ne nous a jamais empêchés d’approuver ou de condamner des actes et leurs auteurs présumés au cours de l’histoire turbulente, passée et présente de nos sociétés ? En plaidant la clémence de Dame Justice ou en évoquant des circonstances atténuantes en faveur de l’idole déchu « le Ndoumbélaan compatissant » ne reconnait-il pas  implicitement les faits qui lui reprochés avant le verdict ?

Certains se mobilisent déjà pour sauver la réputation du « prophète » dont la cupide culpabilité ruinerait tous leurs espoirs et affecterait à jamais leur foi. D’autres comme des charognards ayant humé l’odeur de l’argent illicite, se frottent les mains ou se rincent la gorge pour happer leur part du gâteau dans un éventuel procès.

A travers notre « presse plurielle, démocratique et objective », rare sont ceux qui ont condamné les faits, même en usant du conditionnel. Ceux qui ont plaidé la cause des auteurs d’enrichissement illicite seront donc à l’aise de se retrouver côte à côte avec ceux qui les combattaient pour faire face à ce dossier d’un type nouveau. Mais le drame est aussi ailleurs.

Lorsqu’un homme politique aux affaires s’arrête pour dire publiquement à ses compagnons : « messieurs nous faisons fausse route ! », nous crions au scandale comme s’il y avait du mal à tirer sur la sonnette d’alarme quand ses amis et compagnons prennent une mauvaise direction.

Ouvrons bien les yeux. Même s’il y a eu des actes positifs, rien du programme pour lequel le Gladiateur s’est vu confier les rennes de Ndoumbélaan n’a été réalisé. Il ne semble manifestement pas disposé à s’attaquer au système tel quel, parce qu’il se  le représente comme la clé de ses succès passés et peut être le garant de ses arrières dans un futur quinquennal ou septennal.

  • Ndoumbélaan est resté tel quel, avec ses institutions anachroniques porteurs de tous les dangers dénoncés par les Assises Nationales pendant que les réformes souhaitées à travers la CNRI sont royalement mises sous scellés.

Ceux qui répliquent en disant qu’il n’y a rien à toucher au prétexte que « nos institutions fonctionnent normalement », n’ont pas le niveau du débat. Parce que ce dont il est question dans les réformes souhaitées, ce n’est pas de la fonctionnalité mais de la nécessité d’une amélioration qualitative des systèmes de gestion pour faire face à des contraintes et aussi à des opportunités inhérentes à un monde dynamique.

Le débat d’une amélioration qualitative ne se pose d’ailleurs pas qu’aux états mais bien à tous les organismes : les partis politiques, les associations, les entreprises humaines. Il faut aborder la question sereinement plutôt que se voir se l’imposer par les crises inévitables qui affectent tous les systèmes vieillissants.

  • Les niches d’impunité ayant permis à des hommes et des femmes au sommet de l’état de s’accaparer d’immenses richesses n’ont pas été remises en cause. Et les poursuites sélectives des nouvelles autorités ne garantissent en rien les récidives. Un présumé ne vient-il pas de déclarer devant la barre que tous ceux qui ont occupé son poste sont milliardaires ? Nous pouvons ajouter que tous ceux qui lui succéderont à ce poste seront milliardaires parce que le système le permet en le rendant possible tel quel.
  • La question de la durée du mandat pourtant réglée par la CNRI se révèle comme un boulet au pied du Gladiateur, déchainant chaque fois qu’elle est évoquée, des passions à la Dreyfus au pays de Kocc.

Sporadiquement, le Gladiateur fait dire ou laisse dire à des voix très autorisées de son entourage sa préférence pour l’exercice de sa durée légale contre la durée morale à laquelle il s’est engagé avant de décréter l’omerta sur le sujet dès que les choses s’enveniment.

Cette pratique malsaine ne fait que renforcer le doute dans le camp des sceptiques vis-à-vis d’un homme politique phénotypiquement moulé dans un océan de mystères. Souvenons-nous ainsi! Des faits majeurs de générations politiques distinctes n’ayant apparemment aucun lien affectif ou idéologique entre elles, ont marqué de façon significative les trois années de règne du Gladiateur.

  • C’est d’abord le départ feutré d’un vieux sage à l’aube du quinquennat/septennat pour « convenance personnelle ».

A l’époque, beaucoup d’initiés avaient suspecté dans ce divorce par consentement mutuel, un doute raisonnable émis par le partant sur la sincérité du Gladiateur ou sur sa capacité à imprimer les ruptures souhaitées.

  • Vint le tour d’un jeune idéaliste appelé à la cour qui exprima publiquement ses réserves sur les limites morales et techniques du Gladiateur à traduire en actes le programme pour lequel Goorgorlu l’avait choisi ne serait ce que par défaut.

Démission ou défénestration, l’histoire le dira, mais ce fut en tout cas le symbole d’une rupture plutôt fracassante avec une génération de patriotes qui n’avait pas acquis l’humilité du sage ou la capacité d’avaler des couleuvres en espérant des jours meilleurs.

  • Le fauchage brutal mais réglementaire, comme dans un match de calcio florentin du premier chef de gouvernement avec son ministre des finances jugés trop techniques et un peu trop libres, est aussi une pièce importante du puzzle en gestation.
  • Sa remplaçante créditée pourtant très brillante sera répudiée et humiliée après avoir été contrainte à briguer une mairie d’arrondissement là où tous les paramètres sociaux, politiques et sociologiques la donnaient perdante. Son recasement dans les couloirs ressemble plus à un « ndapaay » qu’à un appel à ses compétences.
  • Les scandales révélés au sein de nos forces de sécurité par des voix autorisées et le lynchage médiatique à l’endroit de notre sociologue national bombardé ministre-conseiller (contre un silence qu’il n’a pas su ou pu respecter), et passés pour des épiphénomènes, n’en constituent pas moins des pièces à conviction à verser au dossier.
  • Aujourd’hui, les déclarations d’un vieux briscard chevronné qui a déjà payé un lourd tribut affectif et idéologique (il n’est pas le seul dans son cas) à travers son compagnonnage jugé hérétique, marque un tournant important dans le mode de gestion du Gladiateur. Pour ceux qui le connaissent, ses déclarations publiques ne sont que l’écho audible à partir des couloirs, de propos longtemps tenus et en vain dans les bureaux feutrés du palais.
  • La volonté du Gladiateur ou plus exactement son absence de volonté à discuter d’un programme consensuel avec ses alliés tout en les invitant par personnes interposées à se ranger derrière un écran de fumée et à renoncer à toute ambition est politiquement inacceptable.

Nous sommes donc au tournant de l’histoire. Aujourd’hui, le Gladiateur devra faire un choix : Tenir compte des critiques (publiques et privées) et  aller dans le sens des orientations indiquées, initier des consultations autour d’un programme consensuel avec des indicateurs objectivement vérifiables pour une éventuelle alliance, ou entamer une procédure de séparation en manifestant plus explicitement son intention de renier les fondements premiers de cette large coalition qui semble se lasser d’avaler des couleuvres.

Mais Ndoumbélaan est cette société officiellement puritaine, moralement, idéologiquement et spirituellement bien charpentée, où les contradictions entre les faits et les gestes, les théories et les pratiques sont une marque de fabrique dont personne ne lui contesterait le brevet.

  • Toutes les fautes (vol, viol, crime, etc.) se rangent au casier des pertes et profits sans choquer personne. Mais mesurons-nous les effets pervers de cette attitude nationale sur l’éducation de nos enfants ? Pour combien de temps sommes-nous encore disposés à cultiver l’impunité, le vice et la démagogie ?
  • Tout laisse croire qu’à Ndoumbélaan les alliances politiques sont considérées comme des ententes mafieuses autour d’une omerta tropicale où les parties et partis engagés ont l’obligation de taire leurs frustrations, de s’abstenir de dénoncer les pratiques qu’ils jugeraient à un moment ou à un autre peu conformes avec leurs idéaux ou attentes.

La virulence de certains propos qui répondent au vieux briscard dénotent comme à eu à le regretter un membre de la coalition, du « manque d’intelligence politique » des partisans du Gladiateur. Beaucoup d’entre eux, trop limités ou peut être trop zélés dans la défense du maitre du jeu, peinent dramatiquement à distinguer la graine de l’ivraie. D’autres ayant toujours manifesté une haine viscérale vis-à-vis de cette coalition perçue comme un obstacle à leurs ambitions de pouvoir, ont trouvé ici l’occasion de réclamer des têtes pour faire place nette aux inconditionnels.

Dans cette atmosphère, les appels encore timides et désordonnés de la gauche ou des gauches de Ndoumbéaan, l’affirmation clairvoyante du vieux briscard qu’aucune formation politique ne saurait gouverner seule, va-t-il sonner le départ d’une recomposition ou  d’une reconduction des alliances dans un futur proche ? Pourvu seulement qu’elle se fasse enfin autour de programmes et ou de leaders crédibles capables de traduire en actes les espoirs toujours reportés aux calendes grecques d’une génération qui « en a marre » du « naxee mbaay » institutionnel.

BANDIA, JUIN 2015

Illustrations photographiques : Matar Ndour

 

L’EXOLE, NOS AMBITIONS, NOTRE POSTURE

Lorsqu’un laïc parle de l’école, il est souvent lu comme un profane qui se promène sur le jardin des initiés. Son propos peut déchainer des passions, ou faire l’objet du mépris réservé aux déficients mentaux et aux ignorants dans une assemblée de savants. Mais le risque de choquer ou d’être traité de naïf, ne pourrait nous empêcher :

  • D’exercer notre droit de citoyen en disant la forme dont nous souhaiterions être gouvernés.
  • De donner notre avis de parent d’élèves en criant haut et fort ce que nous attendons de l’éducation et de la formation de nos enfants.

A Ndoumbélaan, tout laisse croire que le débat autour l’école est une affaire « d’initiés », entendez un sujet réservé aux politiques et aux pédagogues. La société dans son ensemble (parents d’élèves, clergé, associations diverses, opérateurs économiques privés etc.), n’intervient généralement qu’en tant que médiateur de conflits dont l’influence ne va pas au-delà de l’obtention d’une trêve entre belligérants invités à prolonger un statu quo en laissant l’école telle quelle. De toute façon, les trêves obtenues ne sont jamais autres que des traités armistices dont l’objectif est toujours le même : « sauver l’année scolaire ». Mais peut-on garantir la qualité d’un repas après en avoir interrompu plusieurs fois la cuisson ? Quelle crédibilité accorder au résultat d’un match après avoir comptabilisé plusieurs arrêts et incidents?

Le débat technique autour de la prolongation des enseignements pour « respecter » le quantum horaire (histoire de combler un gap) est un simple calcul d’épicier qui ne répond pas à la question. Son application soulève d’ailleurs d’autres revendications légitimes et ou illégitimes de … sous.

Où est la performance quand on fait en douze mois ce qui était prévu pour être fait en six mois ? Cette pratique qui consiste à créer des pauses artificielles à instaurer des périodes de congé et de « repos » à travers des grèves (légales et ou illégales) pour nos potaches a certainement contribué à tuer le goût de l’effort et de l’endurance. C’est devenu une habitude pour nos potaches de décréter une grève pour anticiper des vacances. La banalisation d’un tel fait par la plupart d’entre nous sous la forme d’excuse : « xale yi dano sonn rek » est scandaleux. La  tendance à bâcler les fins de réunions chez nos concitoyens, à quitter les lieux de travail avant l’heure, et même à se faire battre à la limite du temps réglementaire lors des compétions par nos sportifs, etc. n’est-il pas le fruit de ces pratiques de hachage de l’éducation et de la formation devenue institutionnelle ? C’est une question à laquelle il faudrait certainement réfléchir sérieusement. En attendant nous regrettons  pauvres nostalgiques, la perte d’un ensemble de valeurs peut être pour toujours enfouies dans les secrets des bois sacrés, des cases d’initiation et des daara que cette école a insidieusement dévoré.

Le scandale ce n’est pas que l’école soit agitée. Elle est par essence le centre de convergence de toutes les couches de la société, elle est donc et subséquemment, l’épicentre dynamique et magmatique de nos contradictions, où toute solution prend la forme maïeutique de nouvelles questions, de nouveaux défis à relever. Et c’est heureux !! Car c’est cela qui nous pousse à toujours aller de l’avant, à sauter toujours plus haut. Si notre école épousait la forme tranquille d’un élevage où les élèves deviendraient des sujets vertueux satisfaits de leurs prairies et de leurs étables, les enseignants des bergers rassasiés de leurs récoltes, notre société serait une société statique, une cellule dégénérescente.

Par contre, force est de constater que l’école de Ndoumbélaan ne façonne plus, sa forge ne trempe plus son acier. Difficile donc pour elle de sortir des produits compétitifs dans un monde où la concurrence est pourtant de plus en plus rude. En réponse, des parents d’élèves dépités choisissent de plus en plus l’éducation privée qui n’offre certainement pas mieux, mais entretient l’illusion de performance grâce à la régularité dans le travail même si l’assiduité seule n’est pas une condition suffisante de performance. Le laxisme et la paresse, la perte de plus en en plus marquée de l’altruisme, les tricheries en tout genre, la primauté du droit sur nos devoirs, menacent de crétiniser un peuple réputé intelligent. Pourtant la semence est encore là, et les performances scientifiques et techniques, culturelles et sportives de nos citoyens dans des environnements différents le prouvent.

On dit que l’école est le produit de la société. Il serait plus juste de dire que notre société telle quelle est le produit de cette école moribonde. Notre école est devenue l’otage de ses serviteurs au grand dam de ses utilisateurs et de ses bénéficiaires. Pourtant l’école n’est ni le fruit ni la propriété exclusive des pédagogues et des politiques. Bien aux contraires, ceux-ci ne devraient se considérer que comme les « agences de mise en œuvre » d’une volonté nationale exprimée et maitrisée d’éducation et de formation d’un peuple.

Cellule de convergence de tous les membres de notre société, n’est ce pas vers cet endroit que se tournent nos regards et nos espoirs mais également nos angoisses de tous les jours ? N’est pas ici que se dessine et se mire notre futur proche et lointain ?

L’idéal de l’éducation et de la formation c’est de bâtir et de promouvoir une société moderne mais aussi une société juste et démocratique où les performances  seront récompensées à leur juste valeur et les efforts constamment encouragés.

L’orientation stratégique de l’école se confond avec la recherche d’un équilibre statique et statistique des composantes des sociétés humaines. Autrement dit, plus que le nombre et la qualité des infrastructures, il faut bien un certain nombre d’hommes et de femmes, une certaine qualité d’ouvriers et de paysans, de médecins et d’ingénieurs, de sportifs, de policiers et de militaires etc. proportionnellement agencés pour garantir l’avènement de tel ou tel stade de développement, pour telle ou telle qualité de vie?

Certes, l’école n’est pas un moule produisant des stéréotypes, mais elle n’en demeure pas moins la solution politique et sociale, économique et culturelle à travers laquelle doivent être plongés les acteurs d’un développement maitrisé.

Les projets et programmes, la qualité des acteurs   chargés de les faire vivre renvoient au type et à la qualité des formations dispensées. Si nous reproduisons les acteurs et les pratiques d’aujourd’hui, nous reproduiront forcément demain, les mêmes rapports et le même stade de développement. Or, notre école n’a visiblement pas encore produit les ressources humaines scientifiques et techniques capables d’entretenir une bombe nucléaire même si on nous en ferait cadeau. Elle n’a pas aussi produit les ressources morales pour gérer les milliards potentiels que fait miroiter un illusoire PSE. La zone de turbulence qu’elle traverse depuis des décennies ne lui permet pas de réfléchir sereinement sur les voies et moyens d’aménager et de structurer les bases d’accueil pour de tels investissements.

Croyons-nous sérieusement que Ndoumbélaan soit en mesure d’assurer son autosuffisance alimentaire dans un an ? La réponse est sans aucun doute oui. Mais si on nous posait la question : peut-on être autosuffisant à partir de 2017, nous dirions sans hésiter: impossible, parce que les ressources scientifiques et techniques, matérielles et morales d’une repicabilité d’une récolte record qu’un volontarisme politique rendrait possible ne sont pas réunies pour en pérenniser les fruits. S’il est possible d’acquérir (abstraction faite de la rentabilité) tous ingrédients nécessaires à une telle performance, nous ne disposons pas des ressources à même de la soutenir. Notre école n’a pas produit ni envisagé la mise en place de l’armée opérationnelle pour soutenir une telle cadence. De grâce, ne mettons pas la charrue avant les bœufs ! C’est l’éducation et la formation qui fera le développement et non les milliards, fussent-ils empruntés ou issus de gisements potentiels vers lesquels se tournent de plus en plus nos regards.

L’enseignement des sciences et des techniques est au cœur cette problématique. Il introduit un débat très actuel qui agite notre conscience.

Il est peut être nécessaire de lever toute ambiguïté tendant à faire penser que tel type d’enseignement serait plus utile que tel autre. La langue ou plus exactement le langage est le premier support de la science et de la technique. Elle est également le moyen le plus usuel de transmission des connaissances entre les hommes.

Mais il faut aussi convenir de l’importance de la science et des techniques comme support principal et exclusif de tout le progrès humain. Si la littérature a fait des pas de géant, c’est parce que Gutenberg a inventé l’imprimerie. Si l’Occident nous déverse ses produits en tout genre, c’est grâce à la qualité de sa science et de sa technique, sa médecine, son agronomie, sa physique et sa chimie, ses mathématiques.

Ce sont des ingénieurs qui façonnent les barrages et maîtrisent les ressources hydriques et hydrauliques, domptent l’atome, nous fournissent l’énergie indispensable à toutes les activités productives etc. Les performances même des sportifs sont aujourd’hui, conditionnées par la qualité des physiologistes, des anatomistes, des nutritionnistes, des agronomes, des géomètres etc. qui savent si bien manager les corps, choisir les éléments nutritifs les plus adaptés, sélectionner les matériaux des pistes, les gazons etc. Même l’ « art primitif » doit s’adosser sur la science et la technique pour s’exprimer.

Il nous faut donc des scientifiques de grande valeur pour nous hisser au rang des grandes nations.

Si les décideurs politiques étaient convaincus de la place que doit occuper impérativement l’enseignement des sciences et des techniques, ils procèderaient à une réforme en profondeur du système en mettant en avant les conditions matérielles et morales pour son épanouissement par rapport à l’enseignement général qui a constitué jusqu’ici la règle de valeur.

Mais, malgré leur importance tant du point de vue de leur place que de leurs finalités, l’enseignement des sciences et des techniques se heurte à de nombreux obstacles qui s’opposent à leur promotion. Ainsi notre système éducatif souffre de maux tels que (supports didactiques, professeurs, salles équipées etc.…). Mais l’apport de ressources pédagogiques matérielles et humaines, est-il une condition nécessaire et suffisante pour massifier nos classes scientifiques ?

Est-il possible, une fois les conditions pédagogiques réunies, d’obliger nos enfants à fréquenter les séries scientifiques ? La question n’est sûrement pas de concevoir l’enseignement des sciences et des techniques comme une camisole de force contraignante mais nécessaire à imposer à nos enfants. Il est plutôt question de le rendre attractif, peut être discriminatoirement attractif tel, que ceux qui le choisissent puissent singulièrement et spécifiquement s’épanouir.

Si l’enseignant peut concevoir l’école comme un endroit peut attrayant et lui consacrer  malgré tout, son énergie par nécessité et par devoir, l’adolescent, aura une toute autre réaction.

Certes, l’apprentissage est forcément contraignant. Et ceci d’autant plus que le degré ici en question invoque beaucoup plus l’obligation de se familiariser avec des outils dont l’utilisation est forcément différée, aléatoire pour l’adolescent.

La notion de séduction passe avant les perspectives et les débouchés qui ont une connotation économique pas toujours pris en compte par l’enfant. Si nous nous plaignons aujourd’hui, de la prédominance de l’enseignement littéraire et plus précisément de l’enseignement des sciences humaines et des lettres, sur l’enseignement des sciences et des techniques, c’est bien parce que ceux-ci sont plus attrayants.

Nous évoquons souvent des raisons de facilités pour justifier le rush des potaches sur l’enseignement des sciences humaines et des lettres. Mais il y a une nuance. Et elle est de taille !!!

Ce n’est pas que les lettres et les sciences humaines soient plus faciles naturellement mais parce que la pédagogie ici utilisée les rend plus digestes pour la majorité des élèves.

Grâce aux supports sociaux et culturels, l’enseignement des sciences  humaines et des lettres a réussi à se prolonger sur toutes les sphères et les activités de la vie courante.

Le cours de géographie et d’histoire est prolongé par le journal télévisé, le cours d’art dramatique par le théâtre et le cinéma, pendant que Hegel et Platon, Chinua Achebe ou Ousmane Sembene  se révisent autour des séances de thé, les leçons d’instruction civique par les contes de grand-mère etc.

Or, les modes de diffusion de ces supports obligent forcément l’élève à fermer son cahier de physique, de mathématique et de sciences naturelles, ou à s’isoler donc à se marginaliser par rapport à un ensemble de valeurs où la réunion et le partage sont les valeurs cardinales. Et la marginalisation fait peur. Elle peut se révéler plus angoissante que les difficultés supposées ou réelles des options scientifiques.

C’est pourquoi, il est important sans chercher à imiter les formes usitées par l’enseignement des lettres et des sciences humaines, de réfléchir à des initiatives originales qui valoriseraient spécifiquement l’option scientifique en dehors d’un prix symbolique tous les douze mois.

Ici encore, ce ne sont plus exclusivement les pédagogues et les décideurs politiques qui sont interpellés mais toute la société. Pourquoi en effet, les opérateurs économiques, les services publiques et privés n’offriraient ils pas de possibilités de stages aux élèves durant les vacances scolaires pour les aider à se familiariser avec l’entretien des infrastructures, l’exploitation des mines, les statistiques démographiques etc.? Pourquoi n’offrirons-nous pas des voyages scientifiques aux élèves au cœur des centres de production et de recherches d’ici et d’ailleurs ? Ce sont là des pistes non exhaustives à explorer.

Pourquoi interpeller uniquement l’état et les élus locaux pour l’assistance sociale des nécessiteux alors que moins de 1% des bénéfices d’un opérateur économique moyen peut aider un enfant à manger à sa faim, acheter ses fournitures et accomplir des performances à l’école ?

Les sciences sont à la portée de chacun d’entre nous, il s’agit seulement de créer les conditions favorables à leur enseignement et apprentissage, de combattre les mythes qui les entourent, de lever les stéréotypes de « génie » qui découragent à priori.

BANDIA, MAI 2015

Photo : Matar Ndour, 2015

L’ECOLE, NOS AMBITIONS, NOTRE POSTURE

Lorsqu’un laïc parle de l’école, il est souvent lu comme un profane qui se promène sur le jardin des initiés. Son propos peut déchaîner des passions, ou faire l’objet du mépris réservé aux déficients mentaux et aux ignorants dans une assemblée de savants. Mais le risque de choquer ou d’être traité de naïf, ne pourrait nous empêcher :

  • D’exercer notre droit de citoyen en disant la forme dont nous souhaiterions être gouvernés
  • De donner notre avis de parent d’élèves en criant haut et fort ce que nous attendons de l’éducation et de la formation de nos enfants.

A Ndoumbélaan, tout laisse croire que le débat autour l’école est une affaire « d’initiés », entendez un sujet réservé aux politiques et aux pédagogues. La société dans son ensemble (parents d’élèves, clergé, associations diverses, opérateurs économiques privés etc.), n’intervient généralement qu’en tant que médiateur de conflits dont l’influence ne va pas au-delà de l’obtention d’une trêve entre belligérants invités à prolonger un statu quo en laissant l’école telle quelle. De toute façon, les trêves obtenues sont jamais que des traités périodiques dont l’objectif est toujours le même : « sauver l’année scolaire ». Mais peut-on garantir la qualité d’un repas après avoir interrompu plusieurs fois la cuisson ? Quelle crédibilité accorder au résultat d’un match après avoir comptabilisé plusieurs arrêts et incidents?

Le débat technique autour de la prolongation des enseignements pour « respecter » le quantum horaire (histoire de combler un gap) est un simple calcul d’épicier qui ne répond pas à la question. Son application soulève d’ailleurs d’aitres revendications légitimes et ou illégitimes de … sous.

Où est la performance quand on fait en douze mois ce qui était prévu pour être fait en six mois ? Cette pratique qui consiste à créer des pauses artificielles à instaurer des périodes de congé et de « repos » à travers des grèves (légales et ou illégales) pour nos potaches a certainement contribué à tuer le goût de l’effort et de l’endurance. C’est devenu une habitude pour nos potaches de décréter une grève pour anticiper des vacances. La banalisation d’un tel fait par la plupart d’entre nous sous la forme d’excuse : « xale yi dano sonn rek » est scandaleux. La  tendance à bâcler les fins de réunions chez nos concitoyens, à quitter les lieux de travail avant l’heure, et même à se faire battre à la limite du temps réglementaire lors des compétions par nos sportifs, etc. n’est-il pas le fruit de ces pratiques de hachage de l’éducation et de la formation devenue institutionnelle ? C’est une question à laquelle il faudrait certainement réfléchir sérieusement. En attendant nous regrettons  pauvres nostalgiques, la perte d’un ensemble de valeurs peut être pour toujours enfouies dans les secrets des bois sacrés, des cases d’initiation et des daara que cette école a insidieusement dévoré.

L’école de Ndoumbélaan ne façonne plus, sa forge ne trempe plus son acier. Difficile donc pour elle de sortir des produits compétitifs dans un monde où la concurrence est pourtant de plus en plus rude. En réponse, des parents d’élèves dépités choisissent de plus en plus l’éducation privée qui n’offre certainement pas mieux, mais entretient l’illusion de performance grâce à la régularité dans le travail même si l’assiduité seule n’est pas une condition suffisante de performance. Le laxisme et la paresse, la perte de plus en en plus marquée de l’altruisme, les tricheries en tout genre, la primauté du droit sur nos devoirs, menacent de crétiniser un peuple réputé intelligent.

Pourtant la semence est encore là, et les performances scientifiques et techniques, culturelles et sportives de nos citoyens dans des environnements différents le prouvent.

On dit que l’école est le produit de la société. Il serait plus juste de dire que notre société telle quelle est le produit de cette école moribonde. Notre école est devenue l’otage de ses serviteurs au grand dam de ses utilisateurs et de ses bénéficiaires. Pourtant l’école n’est ni le fruit ni la propriété exclusive des pédagogues et des politiques. Bien aux contraires, ceux-ci ne devraient se considérer que comme les « agences de mise en œuvre » d’une volonté nationale exprimée et maitrisée d’éducation et de formation d’un peuple.

Cellule de convergence de tous les membres de notre société, n’est ce pas vers cet endroit que se tournent nos regards et nos espoirs mais également nos angoisses de tous les jours ? N’est pas ici que se dessine et se mire notre futur proche et lointain ?

L’idéal de l’éducation et de la formation c’est de bâtir et de promouvoir une société moderne mais aussi une société juste et démocratique où les performances  seront récompensées à leur juste valeur et les efforts constamment encouragés.

L’orientation stratégique de l’école se confond avec la recherche d’un équilibre statique et statistique des composantes des sociétés humaines. Autrement dit, plus que le nombre et la qualité des infrastructures, il faut bien un certain d’hommes et de femmes, une certaine qualité d’ouvriers et de paysans, de médecins et d’ingénieurs, de sportifs, de policiers et de militaires etc. proportionnellement agencés pour garantir l’avènement de tel ou tel stade de développement, pour telle ou telle qualité de vie?

Certes, l’école n’est pas un moule produisant des stéréotypes, mais elle n’en demeure pas moins la solution politique et sociale, économique et culturelle à travers laquelle doivent être plongés les acteurs d’un développement maîtrisé.

Les projets et programmes, la qualité des acteurs   chargés de les faire vivre renvoient au type et à la qualité des formations dispensées. Si nous reproduisons les acteurs et les pratiques d’aujourd’hui, nous reproduiront forcément demain, les mêmes rapports et le même stade de développement.

L’enseignement des sciences et des techniques est au cœur cette problématique. Il introduit un débat très actuel qui agite notre conscience. La solution de la problématique majeure « éducation / emploi » ne peut, nous en sommes profondément convaincus, passer que par la revalorisation et la généralisation de l’enseignement des sciences et des techniques.

Il est peut être nécessaire de lever toute ambiguïté tendant à faire penser que tel type d’enseignement serait plus utile que tel autre.

La langue ou plus exactement le langage est le premier support de la science et de la technique. Elle est également le moyen le plus usuel de transmission des connaissances entre les hommes.

Mais il faut aussi convenir de l’importance de la science et des techniques comme support principal et exclusif de tout le progrès humain. Si la littérature a fait des pas de géant, c’est parce que Gutenberg a inventé l’imprimerie. Si l’Occident nous déverse ses produits en tout genre, c’est grâce à la qualité de sa science et de sa technique, sa médecine, son agronomie, sa physique et sa chimie, ses mathématiques.

Ce sont des ingénieurs qui façonnent les barrages et maîtrisent les ressources hydriques et hydrauliques, domptent l’atome, nous fournissent l’énergie indispensable à toutes les activités productives etc. Les performances même des sportifs sont aujourd’hui, conditionnées par la qualité des physiologistes, des anatomistes, des nutritionnistes, des agronomes, des géomètres etc. qui savent si bien manager les corps, choisir les éléments nutritifs les plus adaptés, sélectionner les matériaux des pistes, les gazons etc. Même l’ « art primitif » doit s’adosser sur la science et la technique pour s’exprimer.

Il nous faut donc des scientifiques de grande valeur pour nous hisser au rang des grandes nations.

Si les décideurs politiques étaient convaincus de la place que doit occuper impérativement l’enseignement des sciences et des techniques ils procéderaient à une réforme en profondeur du système en mettant en avant conditions matérielles et morales pour son épanouissement par rapport à l’enseignement général qui a constitué jusqu’ici la règle de valeur.

Mais, malgré leur importance tant du point de vue de leur place que de leurs finalités, l’enseignement des Mathématiques et des sciences se heurte à de nombreux obstacles qui s’opposent à leur promotion. Ainsi la quasi-totalité de nos Lycées souffrent de maux tels que (supports didactiques, professeurs, salles équipées etc.…).

Si l’école est par essence le centre de convergence de toutes les couches de la société, elle est aussi et subséquemment, l’épicentre dynamique et magmatique de nos contradictions, où toute solution prend la forme maïeutique de nouvelles questions, de nouveaux défis à relever. Et c’est heureux !! Car c’est cela qui nous pousse à toujours aller de l’avant, à sauter toujours plus haut. Si notre école épousait la forme tranquille d’un élevage où les élèves deviendraient des sujets vertueux satisfaits de leurs prairies et de leurs étables, les enseignants des bergers rassasiés de leurs récoltes, notre société serait une société statique, une cellule dégénérescente. L’apport de ressources pédagogiques matérielles et humaines, est-il une condition nécessaire et suffisante pour massifier nos classes scientifiques ?

Mais est-il possible, une fois les conditions pédagogiques réunies, d’obliger nos enfants à fréquenter les séries scientifiques ? La question n’est sûrement pas de concevoir l’enseignement des sciences et des techniques comme une camisole de force contraignante mais nécessaire à imposer à nos enfants. Il est plutôt question de le rendre attractif, peut être discriminatoirement attractif tel, que ceux qui le choisissent puissent singulièrement et spécifiquement s’épanouir.

Si l’enseignant peut concevoir l’école comme un endroit peut attrayant et lui consacrer  malgré tout, son énergie par nécessité et par devoir, l’adolescent, aura une toute autre réaction.

Certes, l’apprentissage est forcément contraignant. Et ceci d’autant plus que le degré ici en question invoque beaucoup plus l’obligation de se familiariser avec des outils dont l’utilisation est forcément différée, aléatoire pour l’adolescent.

La notion de séduction passe avant les perspectives et les débouchés qui ont une connotation économique pas toujours pris en compte par l’enfant. Si nous nous plaignons aujourd’hui, de la prédominance de l’enseignement littéraire et plus précisément de l’enseignement des sciences humaines et des lettres, sur l’enseignement des sciences et des techniques, c’est bien parce que ceux-ci sont plus attrayants.

Nous évoquons souvent des raisons de facilités pour justifier le rush des potaches sur l’enseignement des sciences humaines et des lettres. Mais il y a une nuance. Et elle est de taille !!!

Ce n’est pas que les lettres et les sciences humaines soient plus faciles naturellement mais parce que la pédagogie ici utilisée les rend plus digestes pour la majorité des élèves.

Grâce aux supports sociaux et culturels, l’enseignement des sciences  humaines et des lettres a réussi à se prolonger sur toutes les sphères et les activités de la vie courante.

Le cours de géographie et d’histoire est prolongé par le journal télévisé, le cours d’art dramatique par le théâtre, pendant que Hegel et Platon, Chinua Achebe ou Ousmane Sembene  se révisent autour des séances de thé, les leçons d’instruction civique par les contes de grand-mère etc.

Or, les modes de diffusion de ces supports obligent forcément l’élève à fermer son cahier de physique, de mathématique et de sciences naturelles, ou à s’isoler donc à se marginaliser par rapport à un ensemble de valeurs où la réunion et le partage sont les valeurs cardinales. Or, la marginalisation fait peur. Elle peut se révéler plus angoissante que les difficultés supposées ou réelles des options scientifiques.

C’est pourquoi, il est important sans chercher à imiter les formes usitées par l’enseignement des lettres et des sciences humaines, de réfléchir à des initiatives originales qui valoriseraient spécifiquement l’option scientifique en dehors d’un prix symbolique tous les douze mois.

Ici encore, ce ne sont plus exclusivement les pédagogues et les décideurs politiques qui sont interpellés mais toute la société.

Pourquoi en effet, les opérateurs économiques, les services publiques et privés n’offriraient ils pas de possibilités de stages aux élèves durant les vacances scolaires pour les aider à se familiariser avec l’entretien des infrastructures, l’exploitation du sel, les statistiques démographiques etc.?

Pourquoi interpeller uniquement l’état et les élus locaux pour l’assistance sociale des nécessiteux alors que moins de 1% des bénéfices d’un opérateur économique moyen peut aider un enfant à manger à sa faim, acheter ses fournitures et accomplir des performances à l’école ?

Les sciences sont à la portée de chacun d’entre nous, il s’agit seulement de créer les conditions favorables à leur enseignement et apprentissage, de combattre les mythes qui les entourent, de lever les stéréotypes de « génie » qui découragent à priori.

BANDIA, MAI 2015

L’OMBRE ET LA PROIE

ÎLOT MIRACULEUX. A la veille des élections de 2012, un politicologue avait dit à peu près ceci: « quels que soient les résultats des urnes, l’Empereur ne bougera pas ». Pourtant, il est bien parti sans la moindre résistance, apparemment avec l’élégance d’un gentleman après un duel perdu à la régulière. On a vite fait de louer ses qualités de républicain et magnifié orgueilleusement notre « démocratie bicentenaire », îlot miraculeux au milieu de républiques bananières composées de tribus esclavagistes et mangeuses d’hommes.

De toute façon, les prévisions politiques et sociales ne sont pas une prophétie, et moins encore une certitude tirée d’une maîtrise de facteurs ésotériques qui échappent au commun des mortels

Les observateurs avertis avaient néanmoins décelé des signes de départ précipité, comme la retraite mal préparée d’une armée mise en déroute. Les cafouillages notés dans un déménagement manifestement désordonné, avaient occasionné des maladresses indignes du rang de l’Empereur… et de son sang aussi, si on s’en tient à ses dernières proclamations de foi. Certains avaient même décelé des actes de vandalisme, là où d’autres regrettaient l’inacceptable arrachée à la sauvette par des partisans courroucés, de tapis de seconde main et de bibelots, emportés par un général dans sa retraite. Peut être déjà, l’affleurement d’un soupçon de preuve que les occupants du palais étaient tentés de ne pas quitter les lieux quels que fût le choix des urnes. Mais on n’était encore qu’au stade des conjectures et des supputations où les interprétations sont rarement objectives.

PRÉVISIONS. De toute façon, les prévisions politiques et sociales ne sont pas une prophétie, et moins encore une certitude tirée d’une maitrise de facteurs ésotériques qui échappent au commun des mortels. C’est un raisonnement scientifique, une analyse logiquement déductive de situations, basé sur des paramètres sociaux flexibles modelant un environnement dans lesquels un événement a la probabilité de se produire. Toute action sur les paramètres, peut favoriser ou infléchir la tendance. Le quasi plébiscite en faveur de son adversaire du second tour  était certainement de ces paramètres ayant obligé l’Empereur à « bouger » envers et contre toute logique.

Il faut donc être naïf pour ne parler que de maladresse verbale ou inviter à la compréhension vis-à-vis des propos infantiles d’un nonagénaire aux frontières de la sénilité.

Aujourd’hui, ceux qui étaient tentés de qualifier de bonimenteur le politicologue devront revoir leurs copies à la lumière des dernières déclarations de l’Empereur déchu. Il « n’accepte pas d’être dirigé par un descendant d’esclaves » (sic). Il n’avait donc pas accepté le verdict des urnes, et c’est bien le rapport des forces qui lui avait imposé sa conduite.

Si la majorité de nos concitoyens a été choquée par ses insultes récentes, celles-ci ne seraient pourtant que l’ombre d’une proie hautement plus scandaleuse, insidieuse et démocratiquement mortelle. En affirmant que « lui et son rejeton ne se laisseront pas diriger par un descendant d’esclave même si la majorité du royaume se soumet à une telle bassesse », c’est tout le fondement de la république et de la démocratie qui est remis en cause.

Si notre arsenal juridique n’est pas armé pour permettre une telle action (et ce serait apparemment le cas), c’est bien la preuve que nous prêchons du faux et que rien ne nous met à l’abri de récidives dont la jurisprudence garantirait l’impunité

MALADRESSE VERBALE. Il faut donc être naïf pour ne parler que de maladresse verbale ou inviter à la compréhension vis-à-vis des propos infantiles d’un nonagénaire aux frontières de la sénilité. De telles affirmations ont été faites par un homme au cœur du pouvoir depuis des décennies, et à la tête de l’état douze ans durant.

  • La défenestration de ses compagnons historiques qui avaient dénoncé son projet de « constitution monarchique», était passée sous silence, qualifiée de règlement de compte entre politiques.
  • L’amère pilule de l’intronisation théorique du rejeton comme le « plus intelligent de Ndoumbélaan» avait aussi été avalée par ses partisans dans le silence, comme d’autres pilules plus amères dans les couloirs feutrés du pouvoir bleu.
  • En octroyant au rejeton le contrôle de la mer, de la terre et du ciel d’un royaume sous sa coupe, la dévolution monarchique entrait déjà dans sa phase pratique. Son entourage l’avait encore soutenu et ou supporté, en tout cas toléré dans sa démarche, malgré les humeurs des concitoyens de Goorgorlu.

Quelles étaient donc les règles de gouvernance de l’Empereur au cours de cette alternance I qui se révèle chaque jour à nos yeux comme une république génétiquement modifiée, pondeuse de scandales ? Quel crédit accorder désormais aux élections organisées au cours de cette plus que décennie, sur la base de règles que nous croyions communes et universelles ? Comment regarderons-nous désormais ceux à qui il avait donné des pouvoirs de décisions que nous croyions uniquement basés sur le mérite technique, intellectuel et moral ? Devaient-ils leurs statuts au sang bleu de leurs veines ou n’étaient-ils que des courtisans au service d’un monarque gâteux ? L’Empereur déchu peut-il aujourd’hui, réclamer des élections anticipées au suffrage universel dans une république où certains citoyens sont nés pour gouverner et d’autres historiquement impropres aux charges républicaines à cause de la couleur de leur sang ? Est-ce cet homme qui fait appel à Barak Obama (président noir dans un pays où ses parents n’avaient pas le droit de vote) pour l’aider à libérer son rejeton des « griffes injustes » du Gladiateur ? Quelle contradiction ! Une autre cible aurait été plus recommandée pour ce cas de figure. Mais dans la république de l’Alternance II, monstre issu de croisements d’êtres et d’idéologies si différents, le ridicule ne tue pas !

C’est pourquoi, l’accalmie probable que pourrait nous imposer un souci d’apaisement d’un climat politique loin d’être serein, n’est que le premier round d’un combat de boxe sans règles et sans arbitre, loin d’avoir livré son verdict. 

JURISPRUDENCE DE L’IMPUNITÉ. On prétend qu’il faut plutôt en rire. Mais rire de quoi ? De notre faiblesse ? De notre démocratie de façade réelle ou supposée ? Ces injures ne sont pas que des paroles en l’air autorisant un « prétendu offensé » parce nommément cité, fut-il le premier d’entre nous à engager une action ou à pardonner leur auteur. C’est une insulte à toute la république, dont des millions d’entre nous, isolés ou dans des groupements humains y compris l’état et les associations, devraient avoir le courage et la possibilité juridique d’ester son auteur. Si notre arsenal juridique n’est pas armé pour permettre une telle action (et ce serait apparemment le cas), c’est bien la preuve que nous prêchons du faux et que rien ne nous met à l’abri de récidives dont la jurisprudence garantirait l’impunité. Les cris de révolte des uns, la virulence des répliques déclenchées par les autres (dont certains le qualifient maladroitement d’être surnaturel venu d’outre tombe), attestent de la volonté affichée des acteurs de ne pas se résoudre à passer l’éponge. C’est pourquoi, l’accalmie probable que pourrait nous imposer un souci d’apaisement d’un climat politique loin d’être serein, n’est que le premier round d’un combat de boxe sans règles et sans arbitre, loin d’avoir livré son verdict.

Illustration photographique : Matar Ndour

BANDIA, Mars 2015

NEGRES ARYENS

ESCLAVE. L’esclave est  un travailleur non libre et généralement non rémunéré qui est juridiquement la propriété d’une autre personne et donc négociable, au même titre qu’un objet. Au sens large l’esclavage est le système socio économique reposant sur le maintien et l’exploitation de personnes dans cette condition. C’est un crime contre l’humanité.

Par les croyances et la culture, l’économie et l’éducation, des hommes soumis par la force et traités comme des animaux pendant des générations, ont été amenés à accepter l’idée que leurs situations n’étaient possibles sans le bon vouloir de Dieu et des Dieux. Affectés aux taches sociales les plus ingrates, ils sont devenus au fil de l’histoire, des intouchables au propre et au figuré.

En transmettant leurs convictions, leurs conditions d’existence matérielles et morales, leurs éducations et leurs cultures à leurs descendants, ils ont laissé germer le doute dans la tête de ceux qui manifestement n’étaient pas armés pour mener un combat aux dimensions multiples. Les maîtres en revendiquant ou non l’origine du phénomène, ont acquis les mêmes convictions venues conforter les immenses avantages matériels et moraux qu’ils en tiraient tout en légitimant toutes les résistances ultérieures face aux velléités de remise en cause de leurs statuts.

En dehors des collaborateurs locaux qui ont rendu possible et la colonisation et la traite des noirs, du moins à son échelle historique, notre passé fait de nous tous des descendants d’esclaves. Reconnaitre ce passé douloureux, c’est surtout reconnaitre la noblesse et la grandeur de cœur et d’esprit des hommes et des femmes qui ont mené la lutte sous toutes ses formes, des siècles durant avant que ne flotte au vent la bannière de peuples et de communautés qu’on croyait à jamais rivés à la périphérie de l’humanité.

ÉMANCIPATION. Curieusement, l’Afrique qui a été la plus grande victime des injustices et des discriminations au cours de l’histoire tumultueuse de l’humanité, reste paradoxalement l’espace où les pratiques et les survivances restent les plus fécondes. Elles s’expriment de façon sournoise, cloisonnent les rapports sociaux  en fondant leur logique sur une tradition jugée irréversible. La primauté du « aada » sur la parole de Dieu et des Dieux, n’a-t-il pas contribué à la prolifération de lieux de culte à Ndoumbélaan où le choix des guides religieux revêt un caractère dynastique basé plus sur le sang que sur la connaissance ? Pourtant, tout porte à croire que l’esclavage est le résultat d’un rapport de forces ayant permis à une partie de l’humanité d’en soumettre une autre. C’est l’économie, l’histoire et la culture, bref la politique qui ont banalisé puis institutionnalisé les pratiques les plus ignobles.

La bataille pour l’émancipation de l’esclave aura revêtu au moins ces trois dimensions

  • La force militaire ou physique
  • L’espace vital à la fois géographique et économique
  • Les préjugés sociaux

C’est pourquoi, il est fondamental chaque fois que l’occasion nous est donné, de rendre hommage aux hommes et femmes, aux institutions et aux organisations que la grandeur de cœur et d’esprit ont amenés à engager la bataille pour l’abolition de la traite des esclaves. De L.F Sonthonax à V. Shoelcher, le Pape Pie II (malgré le passif lourd de l’église catholique et les puissants lobbies), les églises protestantes dites « non-conformistes » (mouvement évangélique), le courant philosophique des Lumières en Europe au XVIIIe siècle, la Royal Navy, etc. Mais le plus lourd tribut aura été payé par la classe opprimée, décimée par la violence des maitres face aux révoltes, la faim et la maladie, la misère matérielle et morale.

Les sociétés modernes ont tendance à prendre parti pour les causes de l’esclave tout en condamnant le maître passé et actuel avec ses pratiques. Quelles que soient nos pratiques conscientes ou non conscientes, la discrimination sous toutes ses formes est aujourd’hui perçue comme un acte répréhensible, moralement inacceptable. Là où l’esclavage persiste, il est devenu une pratique clandestine dont personne ne cherche à se glorifier.

Le maître apparait dans notre imaginaire collectif comme une créature monstrueuse, cruelle et maléfique tandis que l’esclave et de façon plus large celui qui subit une discrimination, est vu comme un martyr.

Soumis, il incarne un certain stoïcisme spirituel, faisant siennes ces vers de Vigny dans son poème la mort du loup :

« Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler ».

En rébellion, il a été de Spartacus à Mandela, en passant par Toussaint Louverture,  du prophète Moïse aux femmes de Nder en passant par Malcom X ou Martin Luther King, Le Mahatma Gandhi, un héro de la lutte pour la dignité humaine. Il est important de rappeler que le porteur divin des dix commandements reconnu par les adeptes des trois religions révélées était aussi le leader charismatique d’un puissant mouvement national de libération qui a infligé une défaite à la grande puissance pharaonique esclavagiste.

PÉCHÉ ORIGINEL. Malgré des préjugés subtils et tenaces, toute défaite de l’esclavagisme et de la discrimination a été fêtée comme une victoire de toute l’humanité. L’image du pécher originel poursuit comme une tache indélébile la descendance génétique ou spirituelle des auteurs de tels crimes. Dans les sociétés à démocratie dite majeure, les tenants de discriminations fussent-elles fondées sur la race ou les croyances religieuses sont considérées comme des marginaux. Les groupuscules néo nazi en Europe, le mouvement d’Eugène Terre Blanche en Afrique du Sud, le Ku Klux Klan aux USA, nous apparaissent comme des épiphénomènes anachroniques condamnés par la marche irréversible de l’humanité. Des descendants des pires oppresseurs ont même eu à changer de noms, à choisir l’exil pour se fondre dans l’anonymat loin des lieux des crimes de leurs ancêtres.

Le développement durable faisant appel à la responsabilité globale des hommes, a imposé un code de conduite non seulement entre les hommes mais entre l’homme et la nature où les abus sont considérés comme des crimes. Nos rapports avec la nature s’en trouvent profondément bouleversés. Maltraiter un chien ou un chat, abattre un arbre ou chasser une espèce, exploiter le sol ou le sous-sol sans restauration et compensation, est simplement inconcevable. Les pollutions et les nuisances à autrui sont considérées comme relevant de crimes et de délits.

Des associations de protections d’espèces ont vu le jour. L’ours, le loup, l’hyène et bien d’autres espèces que notre humaine certitude considérait comme maléfiques ou malfaisantes ont été sauvées de l’extermination puis réhabilitées.

Peut-on comprendre alors qu’un nonagénaire, donc contemporain de la colonisation, de la genèse et de  l’expansion du nazisme avec ses conséquences sur l’humanité, de l’apartheid, ou du génocide rwandais, puisse évoquer l’origine d’esclave (de quel maitre pourrait-on lui demander ?) d’un de ses compatriotes ?

S’il n’a pas de pudeur à revendiquer le passé d’oppresseurs de ses prétendus ancêtres, aucune preuve génétique n’est venu attester que « l’ancien spermatozoïde et futur cadavre » porterait du « sang bleu » qui lui donnerait le droit de mépriser les autres.

Cependant, comprendre, expliquer, pardonner, condamner ou réprimer les propos anachroniques d’un vieil homme rancunier et imbibé de haine, ne résout pas la question fondamentale que nous nous refusons de poser  et donc d’y apporter une réponse.

Le paradoxe de nos dirigeants est qu’ils se plaisent à être plus souvent jugés aux faits d’armes d’ancêtres réels ou imaginaires que chantent des laudateurs agréés. Chaque dirigeant s’empresse par conséquent de se forger une lignée généalogique laissant croire à un héritage aristocratique plutôt qu’à se forger un palmarès liés à ses mérites personnels.

Mais pourquoi donc nos élus se plaisent et se complaisent dans les habits d’héritiers de dynasties fictives ? Pourquoi se couvrent-ils de titres de descendants de monarques et de princes là où les avantages de la démocratie et du mérite individuel leur ont tout donné ? En quoi être le descendant d’un monarque parasite, oppresseur et buveur d’alcool frelaté serait plus valorisant qu’un fils du peuple travailleur ?

Les propos jugés irrévérencieux de l’Empereur déchu ne sont pas une surprise en eux-mêmes. C’est la mise en onde de nos propos clandestins, de nos certitudes acquises (vraies ou fausses) souvent tenues pour s’auto valoriser face aux échecs et aux aléas de la vie. C’est l’expression de nos frustrations, nos déceptions fécondées dans un subconscient  que nous rejetons pour salir l’autre.

PROPOS DÉGRADANTS. Les propos jugés dégradants de l’Empereur déchu ne sont pas nouveaux. Plus difficiles à digérer, ils s’inscrivent dans la lignée de contre vérités tissées de fil blanc et de discours anachroniques tenus jusqu’au sein même de l’hémicycle où le député historien félicita naguère un ancien premier (qui en était une) par ces propos accueillis par un tonnerre d’applaudissements: « vous êtes la fille de ….. Beau sang ne saurait mentir ». Et à l’époque, personne ne s’était offusqué, du moins publiquement. C’est dire que la référence aux origines et aux liens de sang n’est pas si condamnable en soit au royaume de Ndoumbélaan. Vraie ou fausse, l’allusion peut être primée quand elle flatte ou stigmatisée lorsqu’elle déplait.

Sur son parcours politique, le Gladiateur a souvent été affublé du titre pompeux de roi de son pays natal sans choquer les esprits démocrates de Ndoumbélaan. Nous avons assisté à la promotion d’une caste d’hommes se réclamant courtisans historiques de sa famille sans sonner l’alerte. La levée de boucliers contre les propos le rangeant aujourd’hui parmi la basse classe de son pays d’origine ne fait donc que traduire notre social embarras, nos peurs et nos complexes face au livre de notre l’histoire que nous rechignons à ouvrir comme une un pot de merdes pudiquement posé dans un coin de la cité.  Et c’est bien à nous que s’adressait Frantz Fanon dans son discours sur le colonialisme en ces propos : « je m’adresse à ses hommes à qui on a inculqué la peur et le doute ….. ». Oui, la peur et le doute tels que nous ne saurions nous choisir d’autres dirigeants que parmi la descendance de nos présupposés « anciens maîtres ».

Nous payons en contestant la facture d’un choix politique consistant non pas à valoriser les mérites d’un homme aux origines modestes mais plutôt à le caricaturer comme un enfant prodige né dans un berceau doré avec une cuillère d’argent à la bouche, que tout prédestinait à gouverner en tant qu’héritier des prétendues classes dirigeantes antérieures.

De toute façon, la position de l’Empereur est connue. Ses différends avec un activiste des droits de l’homme sur la question des réparations liées à la traite des noirs avait conduit ce dernier en prison même s’il rejeta plus tard la faute sur des partisans trop zélés. Aujourd’hui déchu, renvoyé au bas de l’échelle sociale (autant qu’il confonde la dignité humaine à la position de chacun sur l’échelle du pouvoir politique), il abreuve d’injures comme un charretier un citoyen au prétexte qu’il serait historiquement issu de la classe sociale des opprimés et non à celle des oppresseurs.

Que d’éloges à un adversaire politique dirions-nous si on n’était pas à Ndoumbélaan. Mais à Ndoumbélaan, les choses sont plutôt étonnamment plus compliquées.

PASSE TRAGIQUE. La hiérarchisation sociale dans un continent soumis aux rigueurs coloniales et esclavagistes durant plus d’un demi-millier d’années, n’a pu se faire que par rapport aux positions politiques et idéologiques des supposées sous couches sociales : résistants et opprimés, ou collabos des puissances dominantes. Les privilèges inavouables matériels et ou moraux, hérités sous formes de rentes économiques ou de positions politiques et sociales, l’exercice des pouvoirs antérieurs par des lignées généalogiques à l’ombre des pouvoirs dominants, reste donc un sujet tabou qu’il est certes possible d’assumer mais peut être moins, de s’en glorifier. A travers le passé tragique de l’esclavage et de la colonisation, la référence à des sous-couches sociales dominant d’autres sous couches-sociales à l’ombre des pouvoirs antérieurs nous pose des questions d’ordre morale auxquelles nous n’avons pas toujours apporté des réponses. Sous cet angle, Ndoumbélaan n’a pas encore soldé ses comptes. Et c’est une des grandes difficultés qui déchire le royaume chaque fois qu’il est tenté d’évoquer le sujet face à d’autres acteurs, mais aussi face à lui-même.

Trop d’exemples attestent pourtant que nos peuples demeurent allergiques à toute référence à l’esclavage. Qui d’entre nous n’a pas versé des larmes en lisant la case de l’oncle Tom, en écoutant le récit des esclaves dans les champs de coton, la lutte héroïque du peuple sud africain, ou le lourd tribut payé par nos frères dans la lutte pour les droits civiques au pays d’oncle Sam ? Le film « Kunta Kinté » qui n’est qu’un roman a bien déclenché des émeutes à caractère racial dans certains pays.

DUALITÉ ET AMBIVALENCE. Ceci ne nous empêche cependant pas de nous balancer au rythme de ballatas tropicales, où nos ancêtres sanguinaires se plaisaient à arracher la chair et les organes de leurs semblables, d’ajuster et de réajuster nos manches brodés, et de distribuer des billets de banque à des bandes de laudateurs chargés de nous servir des litanies plus que moyenâgeuses. Le désir de justice, les penchants de démocrates cohabitent en chacun de nous, avec la tentation liftée de faire valoir notre statut de « fils de chefs », nous autorisant à revendiquer le passé criminel d’ancêtres réels ou imaginaires, chasseurs d’esclaves ou supplétifs des bourreaux venus d’ailleurs, en nous démarquant de toute allusion de parenté avec les victimes dont nous épousons paradoxalement les causes.

C’est pourquoi, dans ce Ndoumbélaan dualiste et ambivalent, les propos anachroniques de l’Empereur déchu ne déclencheront sûrement pas une polémique à la Dreyfus. Publiquement condamnés pour la forme, ils seront vite digérés comme un couscous de « tamxarit » dont les désagréments liés aux excès ne sont qu’un élément d’un rituel bien huilé, amorti dans le vacarme insouciant d’une nuit de carnaval et de bal masqué. Il reste au Gladiateur le courage et la lucidité de les ranger au placard des drôles de gags ou des plaisanteries bêtes et méchantes, pour ne pas répondre au défi que l’Empereur ne cesse de lui lancer pour laver dans le sang, l’affront qu’il peine à digérer depuis sa descente aux enfers.

BANDIA, Février 2015

 

DES LARMES DE PERES POUR LE SANG D’UN PEUPLE

Près de trois mille de ses concitoyens, en une seule nuit noyés et ensevelis pour toujours dans une mer réputée pourtant calme, mais brusquement accusée de tous les maux qu’un rafiot mal équipé et mal entretenu portait en lui, ne l’avait pas ébranlé. Pire il avait même très vite transigé pour éviter un procès lourd de dangers avant de dire « naxee baay » aux victimes et à leurs héritiers.

L’assassinat d’un magistrat dont les auteurs furent un peu trop rapidement amnistiés et grassement dédommagés (selon certaines mauvaises langues) sous son magistère, les meurtres jusqu’ici non élucidés d’étudiants, la torture et la mutilation de citoyens anonymes porteurs de pancartes, le passage à tabac et les coups de marteau sur la tête d’un opposant laissé pour mort,  ne l’avaient point ému.

Le fils de El Hajj Oumar  n’était-il pas aux premiers rangs de la lutte anti coloniale, le prince Charles était bien de la bataille des Malouines, et les Nazi ne purent qu’exécuter froidement le fils de Staline alors prisonnier, parce son père avait refusé « d’échanger un simple soldat contre un maréchal ».

Voici pourtant l’Empereur pleurant à chaudes larmes devant les caméras du monde parce que son fils, « voleur présumé » de la république, serait menacé de privation liberté. Il menace en conséquence de mettre le pays à feu et à sang, d’ajouter des morts aux morts antérieurs dont il fut le principal responsable, si une peine de prison venait à être prononcée. Avant lui, l’ancien conseiller d’un des plus cyniques dictateurs du monde, devenu son ministre puis compagnon d’infortune, avait pleuré pour les mêmes raisons. Ah ces enfants ! Si insignifiants lorsqu’ils portent d’autres noms, mais oh combien chers s’ils sont fils de … !

A travers cette menace, l’Empereur vient de prouver à la face du monde qu’il est tout sauf un Homme d’Etat. S’il est un bon père il aura raté l’occasion de montrer qu’il était capable d’être un « père de la nation ». Le fils de El Hajj Oumar  n’était-il pas aux premiers rangs de la lutte anti coloniale, le prince Charles était bien de la bataille des Malouines, et les Nazi ne purent qu’exécuter froidement le fils de Staline alors prisonnier, parce son père avait refusé « d’échanger un simple soldat contre un maréchal ». Il s’agissait bien évidemment du maréchal Von Paulus, défait lors de la bataille de Stalingrad.

Mettre Ndoumbélaan à feu et à sang pour éviter la prison à un fils reconnu coupable, ce n’est pas qu’une fiction, même s’il traduit une situation qui ferait certainement sourire un spectateur devant une pièce de théâtre. Tuer ou faire tuer des enfants de Goorgorlu pour permettre au sien de retourner à ses vacances ? La menace parait si grotesque qu’on pourrait se demander avec quoi et surtout avec qui ?

Les vautours bleus ayant trempé becs et serres dans la chair alors fraîche de Ndoumbélaan, ne pourront pas manquer à l’appel contre ce qui, de plus en plus apparait comme un test dont l’échec ou la réussite conditionnera leur avenir d’hommes libres, ayant le droit de jouir de leurs forfaits.

Il est pourtant possible que des gens le suivent dans sa logique sans issues autres que d’autres morts portant d’autres noms qui le laisseront entièrement indifférent.

Parmi eux, on comptera des anonymes venus pour un teeshirt ou un billet de banque froissé, des gueux à qui la misère et la souffrance auront imposés le devoir de mercenaires conjoncturels pour assurer le repas de familles dans le besoin.

Des malfrats aussi, qu’une certaine idée de la justice amène à s’attaquer en de pareilles occasions  aux nantis, mais également à de simples Goorgorlu moins malchanceux.

Parmi eux, il y ne manquera pas d’historiques anonymes au QI largement en dessous de la moyenne, qu’une « Alternance I » aura propulsés inexplicablement aux premières loges d’une république tragiquement défaillante.

Les vautours bleus ayant trempé becs et serres dans la chair alors fraiche de Ndoumbélaan, ne pourront pas manquer à l’appel contre ce qui, de plus en plus apparait comme un test dont l’échec ou la réussite conditionnera leur avenir d’hommes libres, ayant le droit de jouir de leurs forfaits.

C’est une équation de cybernétique sociale où toutes les prévisions sont d’emblée fausses, parce que simplement basées sur une humaine logique déductive.

Parce que l’humanité a toujours nourri à l’heure des comptes, un sentiment ambivalent vis à vis des malfaiteurs en tout genre, tueurs voleurs, menteurs, tricheurs, etc., il faudra compter avec les âmes sensibles (« ndeysaan, dama ko yërëm »), prêts à donner un coup de pouce pour éviter la moindre peine physique ou morale au présumé délinquant. Eternels magnanimes toujours disposés à tendre l’autre joue plutôt qu’à rendre la gifle dont ils ont été l’objet, il faudra mener une vaste communication pour leur éviter le sort peu enviable de chair à canon auquel l’Empereur les destine.

L’Empereur déchu menace de mettre Ndoumbélaan à feu et à sang. Qu’ils le croient capable ou non de mettre ses menaces à exécution, tous les acteurs sont conscients des risques potentiels. Mais quelle attitude prendre face à une telle situation ? Anticiper sur les événements au risque de bavures et de menaces sur les libertés civiles, ou réagir quand le mal aura été entamé ou pire, déjà consommé ? C’est une équation de cybernétique sociale où toutes les prévisions sont d’emblée fausses, parce que simplement basées sur une humaine logique déductive. L’information sociale objective qui traverse une société est forcément sujette à différents types d’analyses et de traitements subjectifs  liés à la culture de la couche qui l’analyse et la traite en fonction de ses intérêts, de ses objectifs et de sa nature intrinsèque. Elle devient semblable à une patte molle soumise à une machine (fut-elle la plus sophistiquée), dont moule prédéfini en déterminera la forme.

Ndoumbélaan exsangue, sucé jusqu’aux os pour le bonheur du fils prodige, pourrait  bientôt brûler au bûcher pour quelqu’un qui n’aura point besoin de visa pour aller se la couler douce, loin, bien loin des ruines fumantes du royaume.

Or les frontières entre le pouvoir et l’opposition ne sont jamais étanches. Il ne pourrait donc y avoir de grandes surprises d’un coté comme de l’autre. C’est dire que chaque partie connait les intentions primaires de l’autre. Par contre, aucune des parties ne saurait déterminer à l’avance les limites des efforts que la partie adverse serait disposée à franchir. Cette frontière étant elle-même sujette aux résultats aléatoires de médiations et de pourparlers éventuels, et des premiers enseignements tirés d’une plus que probable  confrontation.

Si l’éventualité annoncée du père d’aller jusqu’au sacrifice suprême pour le bonheur du fils est peu crédible, elle a l’avantage d’émouvoir une opinion très large. En même temps, les menaces sur fonds de chantages ne manqueront pas de radicaliser les colombes dont le passé récent prédisposait à militer pour un dialogue constructif entre frères de même chapelle. N’est-ce pas là deux ingrédients de plus pour un cocktail déjà suffisamment explosif ?

A ceux qui jouent avec le feu, il est peut être encore temps qu’ils comprennent que la poudrière est déjà pleine. Ndoumbélaan exsangue, sucé jusqu’aux os pour le bonheur du fils prodige, pourrait  bientôt brûler au bûcher pour quelqu’un qui n’aura point besoin de visa pour aller se la couler douce, loin, bien loin des ruines fumantes du royaume.

BANDIA, FÉVRIER 2015

LES JALONS DE LA PEUR

L’Empereur adore les jalons. Durant près d’un siècle, il en a posés sur le parcours tumultueux d’une vie, dans une suite jamais logique. De l’instituteur au professeur d’université, du militant du parti unique au trône de Ndoumbélaan, en passant le « parti de contribution », les manœuvres et les intrigues, chaque jalon posé aura été un combat en soi qu’il a gagné ou perdu, comme une mise au jeu de hasard. Il s’est toujours fixé un objectif et avancé sans état d’âme. Dans sa logique de conquérant, il est capable de tout renier sans jamais renoncer, parce que pour lui, seule la fin justifie les moyens.

D’ailleurs le  seul et véritable combat non clandestin qu’il a entrepris pour gagner le contrôle de la capitale, s’était soldé par une défaite cuisante.

Pour l’intronisation de son rejeton sacré le « plus intelligent de Ndoumbélaan », il avait posé déjà, plusieurs jalons y compris au sein de son propre camp.

Il lui a  créé un magot confortable, un lourd carnet d’adresses et une escorte entièrement dévouée pour assurer la sécurité du torpilleur. Mais faute d’avoir réussi à l’imposer à son parti, il a cherché par la ruse à l’introduire dans la couvée bleue comme un œuf de cleptoparasite. Malheureusement, de puissantes serres rompues au combat politique étouffèrent dans l’œuf, l’intrus de « la génération » en gestation. Le rejeton venait d’échouer sans même livrer bataille. D’ailleurs le  seul et véritable combat non clandestin qu’il a entrepris pour gagner le contrôle de la capitale, s’était soldé par une défaite cuisante. Alors pressé par le temps et les rigueurs de loi, l’Empereur s’était résolu à violer la constitution pour se maintenir le temps de poser d’autres jalons, de jouer de nouveaux tours, avec le résultat qu’on sait. On pensait qu’il retournerait aux vestiaires après un baroud d’honneur suivant en cela l’exemple de ses devanciers, à la place d’un tour d’honneur que la morale venait de lui confisquer pour mauvaise conduite.

C’est alors que survint le temps de la reddition des comptes. Oui l’impensable obligation de rendre compte en particulier pour le « golden boy de l’Alternance I » dont l’anodine invitation au parlement, avait coûté son siège au Gladiateur. L’Empereur s’est donc senti obligé de continuer à poser des jalons, d’autres types de jalons, pour guider les premiers pas autonomes d’un prématuré politique, sevré trop vite par une alternance II qu’on n’attendait pas de sitôt. Après tout, il n’a que 88 ans au lieu de 90 comme le prétendent ses concitoyens.

L’Empereur est conscient que la justice de Ndoumbélaan pour des raisons plus sociologiques que politiques, épargnera sa personne.

Dans cet exercice, le premier jalon consistera à dire que le rejeton était un Goorgorlu sans ressources. Démasqué, il a endossé le titre peu glorieux de voleur ayant enrichi le rejeton, au même titre d’ailleurs que le Gladiateur et d’autres témoins privilégiés du pillage de la caverne d’Al Baba. C’était une manœuvre de plus pour faire admettre que son rejeton ne serait qu’un receleur, ou un complice parmi tant d’autres. En minimisant ou en  relativisant le mal à être complice ou receleur d’un voleur qui s’assume en les disculpant, il cherchait alors à se poser en bouclier blindé pour protéger le fils prodige. L’Empereur est conscient que la justice de Ndoumbélaan pour des raisons plus sociologiques que politiques, épargnera sa personne. En juriste rusé, il s’est dit qu’on ne saurait pourtant l’absoudre et condamner les complices et autres receleurs. Mauvais calcul, car sans l’absoudre, l’accusation semble stratégiquement l’ignorer comme un enseignant réaliste isolerait « Toto  le cancre» au fin fond d’une salle de classe de brousse.

Le troisième jalon consistant à présenter le procès comme un duel et un règlement de comptes entre « l’héritier légitime » et « l’usurpateur  ingrat qui lui doit tout» a eu des résultats plutôt mitigés. La plupart des média est entrée dans ce jeu, naïvement ou pour d’autres raisons moins avouables. On ne peut que s’étonner de voir des média alimenter et vendre l’idée d’un tel duel auprès de l’opinion public. En somme, présenter la reddition des comptes du rejeton comme  une initiative isolée et personnelle du Gladiateur pour neutraliser un potentiel rival. En estant contre le rejeton de l’Empereur, le Gladiateur n’a-t-il pas fait que de s’acquitter d’une mission que l’histoire lui a confiée ? Quels que soient par ailleurs les griefs qu’on pourrait nourrir à son endroit, ses intentions avouées et inavouées, quel que soit le gain politique qu’il pourrait tirer d’une telle opération, n’est il pas que  le chargé d’une mission collective peut être trop ingrate dont les médias en particulier, ont écrit les termes de référence et défini le cahier de charges ? Les maladresses et les propos de chiffonniers jamais démentis des partisans du Gladiateur dont le parti revendique son caractère d’armée mexicaine, ont pu laisser croire qu’ils véhiculaient tous la position de leur chef qui acceptait de fait d’être le seul instigateur subjectif d’une chasse à l’homme.

L’angle d’attaque n’ayant pas permis d’affaiblir considérablement la cible, l’Empereur se bat désormais non plus pour prouver l’innocence d’un enfant gâté, mais pour lui assurer une coupable impunité « même au prix de sa vie ».

C’est pourquoi, sans gagner cette partie, l’Empereur ne l’a pas totalement perdue. Le Gladiateur après ses propres maladresses vite relayées par une certaine presse, s’est résolu enfin, à prendre un peu de hauteur. De toute façon, on ne gagne pas une bataille judiciaire par la rue, car l’opinion publique n’est pas un juge désigné pour prononcer un verdict. Si elle peut avoir une influence en tant que lobby, elle n’est ni témoin, ni juré. Sa sentence est donc sans objet et son verdict n’est exécutoire que pour la postérité.

L’angle d’attaque n’ayant pas permis d’affaiblir considérablement la cible, l’Empereur se bat désormais non plus pour prouver l’innocence d’un enfant gâté, mais pour lui assurer une coupable impunité « même au prix de sa vie ». Serait-ce là le dernier jalon stérile d’un homme au soir d’une vie de « jumblang » et de « naxaate », déterminé à jeter ses dernières forces  dans un combat qu’il ne peut pas se permettre de perdre ? Peut être l’assaut suicidaire d’un escroc politique qui assiste impuissant, fondre comme neige au soleil  le produit de ses rêves les plus fous au propre et au figuré ?

Les choses ne sont cependant pas aussi simples.  A l’aube de l’Alternance II, le procès du rejeton était une revendication sociale frisant parfois un appel populaire à une punition expéditive à défaut d’un expédition punitive  contre un arrogant qui se croyait tout permis. Tout paraissait tellement évident. L’accusé qui ne pouvait aider son géniteur à boucler le budget de carburant entre deux tours d’une élection pourtant capitale, s’était retrouvé quelques années plus tard à la tête d’un empire financier occulte qui lui permettait de voyager en jet privé et de se réserver des suites dans les meilleurs hôtels de la planète. Malheureusement pour l’éthique, et heureusement pour la démocratie, il avait droit à une justice et à un éventuel procès équitable. Mais le temps et la communication ont fini par lasser Goorgorlu. La soif de justice ne suffisant pas à nourrir tous les ventres creux de Ndoumbélaan, les hommes « qui aiment à changer de maitre dans l’espoir d’améliorer leur sort » comme le disait Machiavel, ont vite fait d’accabler le Gladiateur. L’Empereur dispose donc de fait, d’une armée virtuelle potentiellement mobilisable contre le Gladiateur avec « tous ceux dont il a blessé les intérêts » et “ tous ceux qui lui en ont facilité l’entrée et dont il ne peut conserver l’amitié et la fidélité par l’impuissance où il se trouve de les satisfaire autant qu’il se l’était promis … » pour paraphraser encore Machiavel.

L’Empereur semble en avoir pris acte et opté pour une entreprise de déstabilisation par une guérilla dont l’arme privilégiée est la communication.

Cette armée englobe un éventail très large de collectifs et d’individualités, allant de l’ouvrier à l’opérateur économique, du simple citoyen au militant partisan ou non, des clergés aux syndicats, des associations civiles aux forces de sécurité et de défense.

L’absence manifeste de volonté du Gladiateur en particulier pour ce qui concerne les aspirations politiques intrinsèques dont les conclusions de la CNRI sont le creuset,  fait de lui un fardeau d’épines sur la calvitie des alliés signataires des conclusions des Assises Nationales.

Enfin, le PSE imposé sans réelle consultation comme alternative économique à son programme électoral, est sans fondement politique. Il crée en rendant possible, une excroissance sociale d’officiers au cœur de l’intelligentsia, de plus en plus hostiles ou en tout cas de moins en moins enclins à le défendre.

Peut-on imaginer pour autant une alliance même conjoncturelle au sein de cette armée hétéroclite aux intérêts qui sans être antagoniques, demeurent si divergents ? Comme le dit Pearl Buck, « toute chose est possible tant qu’elle ne s’est pas avérée impossible, et en ce cas, elle ne l’est que pour l’instant ». Heureusement et pour l’instant, cette alliance est objectivement impossible, subjectivement non envisageable. L’Empereur semble en avoir pris acte et opté pour une entreprise de déstabilisation par une guérilla dont l’arme privilégiée est la communication.

Pareil à un cueilleur de champignons, il fait le tour des buissons et des gros arbres, des coins et recoins de la forêt. Il récolte auprès des chapelles et des associations, des mages et des barons, des clercs et des serfs en faisant siennes leurs doléances et leurs humeurs, qu’il tente à chaque occasion de convertir en munitions ou en catalyseur d’un puissant incendie capable de brûler derrière lui, cette terre qu’il a peut être définitivement perdue.

BANDIA, Février 2015

 

 

 

TENDANCES LIBERALES

L’humanité a souvent  voué aux gémonies les précurseurs d’idées philosophiques, politiques ou scientifiques. Elle les a aussi marginalisés, combattus et même parfois assassinés avant de les réhabiliter. Deux cent trente six partis politiques pour un corps électoral estimé à cinq millions dont la moitié ne se participe presque jamais aux scrutins, auront suffit à remettre en cause nos certitudes sur la liberté d’associations.

A Ndoumbélaan une frange partisane mais aussi de simples patriotes peut être un peu trop simplistes, n’hésitent plus à exhumer leurs morts et à faire leur mea culpa pour réhabiliter le président-poète qui avait institué la « loi des quatre courants ». Combattue puis abrogée, la loi a été remise à l’ordre du jour par la marche turbulente d’une république en folie. Peut-on pour autant dire que l’homme avait raison, raison trop tôt ? Cette question ne saurait être tranchée sans interroger et surtout écouter l’histoire.

Parce que l’histoire des « quatre courants de pensée », nouée autour de quatre personnages complexes, peut être considérée comme la version politique d’une pièce de théâtre très célèbre à Ndoumbélaan.

Dans le fonds, la loi des quatre courants cachait un objectif politique incompatible avec les aspirations des masses et des leaders politiques les plus engagés de l’époque, en particulier ceux de la gauche. Tout en refusant une opposition politique à son régime, le président-poète cherchait pour son image, à se créer une opposition taillée sur mesure.

En réalité, à travers la fameuse loi, il n’a pas fait que définir des courants de pensée mais est allé jusqu’à leur choisir leurs chefs respectifs en cadrant leurs discours et leurs cibles sociales. Cette distribution des rôles qui ne menaçait en rien son régime, était assise sur des soutiens multiformes aux « acteurs choisis », et sur une répression sans concession contre tous ceux qui remettaient en cause le statu quo.

– Se plaçant au centre de l’échiquier politique et social, il fraternisait avec « son parti de contribution » en diabolisant les deux extrêmes (extrémistes ?) de gauche et de droite sans vraiment y croire, ou peut être pour anticiper sur les débats des générations à venir. On ne saurait occulter que derrière ce « barra yeggo », des patriotes sincères se sont livrés bataille. Des batailles parfois tragiques, ayant débouché sur des résultats bien loin du scénario paisible auquel s’attendaient les auteurs de la comédie.

L”histoire politique de Ndoumbélan » d’un célèbre historien de notre république, nous apprend ainsi que le « parti de contribution » a gagné ses premiers députés à l’Assemblée Nationale sur la base d’un deal préélectoral dont un éminent juge fut la caution. Profitons de l’occasion pour rendre un hommage à ceux qui ont donné jusqu’à leurs vies lors de cette première mascarade à laquelle ils ont pris part de bonne foi. Même si le protocole n’a pas été respecté dans son intégralité, pour des questions d’humeur, son authenticité n’a jamais été remise en cause par les différents acteurs nommément cités par le grand historien.

Beaucoup de témoignages attestent que la fronde du parti-état n’était pas dirigée contre son patron ou le contenu du protocole. C’est bien parce que le protocole n’était pas allé jusqu’à désigner des noms ou du moins  en exclure certains, que sa mise en œuvre pratique fit des couacs. En effet, lors de son application la présence indésirable et plus que probable d’un virulent syndicaliste logé à la place dix neuf sur les vingt tels qu’établis par le protocole, provoqua une levée de boucliers.

– Le financement d’activités très lucratives a mis dans un cocon doré le « défenseur des masses populaires », le coupant du coup de sa base idéologique et affective mais aussi de ses anciens camarades. Cette décision sera certainement la goutte de trop ou peut être l’iceberg contre lequel est venue se heurter la dynamique unitaire attendue par la famille de gauche après une longue période de clandestinité et de répression féroce.

– L’énigme du quatrième courant restera longtemps enfouie dans la mémoire des acteurs ayant concouru à son évènement. Aujourd’hui encore la jeune génération ne comprend toujours pas comment l’homme d’honneur du moins par rapport à l’image qui nous reste  de lui, a accepté le rôle ingrat de quatrième larron à l’autre extrémité dans cette grande comédie.

Pourtant sur la forme, l’idée des quatre courants en soi n’était pas mauvaise. La lecture sociologique crée de fait une distribution des fréquences idéologiques et politiques sur une gamme  opérationnelle en deçà et au-delà de laquelle les discours se brouillent ou entrent en interférence avec d’autres discours. La qualité de l’écoute en est profondément altérée, tendant à donner l’illusion d’une résultante phonique difficile à attribuer à un acteur ou un groupe d’acteurs. Tout jugement objectif devient alors peu crédible voir impossible.

Mais les interférences ne sont pas que dans les discours. La transhumance politique autorisant le transfert d’acteurs physiques porteurs d’idéologies identifiées ou ayant appartenus à des ensembles revendiquant une vision spécifique de partis politiques différenciés vers d’autres  formations, est aussi un facteur de brouillage des repères.

Enfin, la formation de coalitions arc-en-ciel non programmatique devient une tradition, trier le grain de l’ivraie devient un travail de Sisyphe.

En tout état de cause, la notion de « tendance » longtemps utilisée par le parti-état du président-poète serait aujourd’hui plus appropriée que la dénomination de parti politique. C’est pourquoi, il ne serait pas exagéré de dire que l’Empereur a réussi et même dépassé les prévisions du poète-président.

– En multipliant et en démultipliant les « partis politiques » dont la quasi-totalité est issue de ses flancs, (scissions, reconversions, reniements idéologiques, procréations financièrement et politiquement assistées, etc.),

– En rendant possible l’embrigadement des états-majors de la gauche traditionnelle par son successeur et héritier au sein d’une vaste coalition idéologiquement stérile et inaudible,

– En occultant toute référence philosophique à des projets de société à l’intérieur des partis devenus des eunuques idéologiques, plus proches d’êtres asexués que d’hermaphrodites,

L’Empereur qui fut un des acteurs-clés des « quatre courants de pensée », ne laisse en héritage qu’un seul, avec ses tendances libérales multiples, et des individualités non ou mal organisées de militants nostalgiques, se réclamant presque clandestinement d’une gauche dont les souvenirs glorieux s’estompent dans les mémoires.

BANDIA, FEVRIER 2015