CE QUE RICHARD WRIGHT NOUS DIT AUJOURD’HUI

Dr Lazare Ki-Zerbo

Philosophe, Val d’Oise, France 

Né en 1965 à Ouagadougou (Burkina Faso), Lazare Ki-Zerbo est docteur en philosophie. Il a enseigné à l’Université de Ouagadougou de 1995 à 1999. Chargé de mission à la Francophonie, membre du Mouvement des intellectuels du Burkina Faso, il est également membre du Centre d’Études pour le Développement Africain (CEDA). Fils de l’historien burkinabè Joseph Ki-Zerbo, il a fondé le Comité InternationalJoseph Ki-Zerbo. Ses centres d’intérêt et publications portent sur le panafricanisme, le fédéralisme et les relations entre mémoire et nouvelles technologies.

 

Alors que du cœur même du capitalisme occidental se développe une forte interpellation éthique  sur la responsabilité sociale des entreprises (RSE), sur la solidarité intergénérationnelle à cause de la prise de conscience de la finitude du monde naturel et humain, la commémoration prochaine du soixantième anniversaire de la Conférence afro-asiatique de Bandung offre l’opportunité de revenir sur l’un des pôles oubliés de la réflexion sociologique, en l’occurrence la tension individu – communauté , qui inspira autrefois les pères fondateurs de la sociologie européenne, Max Weber, Ferdinand Tönnies, Emile Durkheim ou Marx.

Bien qu’affecté de manière relativement profonde par  l’occidentalisation du monde, l’ensemble des civilisations qui dialoguèrent il y a cinquante cinq ans à Bandung,  en  Indonésie,  n’est nullement dépaysé par cette quête tardive du sens dans le capitalisme occidental mondialisé. De nombreux penseurs arabes par exemple s’interrogent sur les sources et les ressources potentielles d’une modernisation du monde arabe, et, au-delà, de l’islam.

La religion relie le monde naturel à un autre monde spirituel, elle relie aussi les hommes entre eux en organisant leur relation non sur la base du travail mais des valeurs , du statut, notamment la hiérarchie qui oppose la féodalité au reste de la population.  

Dans son récit de voyage au Ghana, Black power. A record of reactions in a land  of pathos (1954),  l’écrivain africain-américain Richard Wright apparaît à cet égard comme un précurseur pour la libération de l’individu dans les mondes africains et musulman.

Par exemple Wright,  qui se considérait comme un « Noir occidentalisé », stigmatise l’impossibilité de la dissidence individuelle dans le contexte africain typique: What would happen to a romantic rebel in an African tribe ? s’interroge-t-il ?

Car la religiosité africaine, devenue aujourd’hui un lien commun lui saute aux yeux dans la société ghanéenne à la veille de l’indépendance. La religion relie le monde naturel à un autre monde spirituel, elle relie aussi les hommes entre eux en organisant leur relation non sur la base du travail mais des valeurs , du statut, notamment la hiérarchie qui oppose la féodalité au reste de la population.

Par exemple Wright aperçoit des femmes qui pilent les tubercules pour produire le fufu, la pâte qui est à la base de l’alimentation sur les côtes ouest-africaines. Il imagine immédiatement la machine qui pourrait exécuter mécaniquement ce travail, disons dans une entreprise moderne. Le jeune technicien ghanéen qui l’accompagne pourrait résoudre le problème. Why don’you invent a machine to pound that stuff.

Dans cette Afrique certes quelque peu stéréotypée, la relation quasi-osmotique du travailleur et de son monde social , évoquée à propos de l’Asie et en tout cas dans le thème proposé, est plutôt immergée dans un univers humain, symbolique plus englobant

La réaction est surprenante : they laughed so heartily that they had to abandon their work: making fufu with a machine would have been the work of evil spirits. Le management rationnel du travail humain n’est pas possible dans ce contexte que d’aucuns ont trouvé pour le moins caricatural , mais qui correspond à l’arriération économique héritée de siècles d’esclavages et de colonisation.

Life then becomes a supremely spiritual task of molding and shaping the world according to the needs of the human heart.

Dans cette Afrique certes quelque peu stéréotypée, la relation quasi-osmotique du travailleur et de son monde social , évoquée à propos de l’Asie et en tout cas dans le thème proposé, est plutôt immergée dans un univers humain, symbolique plus englobant. Il vise aussi la solidarité collective mais non pas de manière immédiate et immanente.

La militarité décrite ici n’est pas le fascisme africain contemporain, incarné dans des dictatures encore présentes derrière des façades démocratiques.

C’est pour avoir posé ce diagnostic que Richard Wright propose une militarisation de la vie sociale africaine :“ African life must be militarized (…) I’m speaking of gving form, organization, direction, meaning and a sense of justification to this lives

C’est son leit-motiv :  l’organisation rationnelle moderne est incontournable et dans une certaine mesure prégnante dans les formations sociales et spirituelles asiatiques.  C’est la pierre angulaire pour réussir la médiation entre l’impétus individuel et  la totalité sociale : “the military is but another name for fraternalization, for cohesiveness“. La militarité décrite ici n’est pas le fascisme africain contemporain, incarné dans des dictatures encore présentes derrière des façades démocratiques. C’est au contraire une véritable intersubjectivité où le lien social féconde l’individu et réciproquement.

En Indonésie, lors de Bandung, Wright perçoit dans l’Islam une force médiane entre le communisme et le capitalisme, porteur du développement du Sud. Plus globalement, la spiritualité asiatique, lorsqu’elle admet la laïcité et intègre la rationalité instrumentale occidentale se hisse à un niveau métaindividuel optimal.

Aujourd’hui le réseau bandung spirit , autour de l’Université de Yogyarkata et du Comité international Joseph Ki-zerbo, tente de refonder cette ontologie sociale non holistique en s’appuyant sur les analyses inspirées de l’écologie politique et de l’élan quasi utopique de l’après capitalisme. Le développement des NTIC , les leçons tirées de l’échec du fordisme (système industriel centralisé et misant sur la quantité de la production), l’essor des industries culturelles ou de la dimension culturelle de l’industrie liée aux identités individuelles ou de groupes “à hauteur d’homme“.

Lazare Ki-Zerbo