ONOMASTIQUE : DE L’ANTHROPONYMIE AU SOBRIQUET !

Abdou Ndukur Kacc Ndao

Socio-anthropologue

TITULATURE ÉGYPTIENNE. L’onomastique (du grec onoma, nom) est la science qui étudie les noms (propres, de personnes, de lieux géographiques, d’entreprise…). L’onomastique a par exemple permis d’attribuer à l’égyptologie des objets et monuments à des pharaons, quoique la tâche n’a pas toujours été aisée, du fait de la titulature (noms importants par lesquels des pharaons par exemple sont désignés par les textes et inscriptions) des pharaons (Horus, Nebty, d’Horus d’or, Nesout-bity, Sa-Rê. La titulature de Horus par exemple, désigne à la fois le pharaon, l’incarnation et le protégé d’Horus connu symboliquement comme le dieu faucon

ANTHROPONYMIE. Quid du Sénégal à propos notamment de l’anthroponymie, science des noms des personnes physiques ? Bien que peu étudiés, les noms des personnes au Sénégal n’en reste pas très intéressant.Globalement, à partir du nom d’une personne, on peut déterminer ses origines ethniques, même si l’exogamie a reconfiguré cette réalité anthropologique.

Ainsi chez les Diolas, on peut aisément signaler les noms de famille suivants : Badji, Bodian, Coly, Manga, Sagna, Diamacoune, Diatta, Diédhiou, Ehemba, etc.

Chez les Mandjack : Gomis, Mané, Da Sylva, Fernandez, Da Costa, Vieira, etc.).

Chez les Bassaris : Boubane, Bianquinch, Bindian, Bonang, Bendian, etc.

Chez les Baïnouk : Diandy.

Chez les Darmanko : Sougou, Sougoufara, Amar, Sabara, Tandiné, Diakhoumpa, etc.

Chez les Balantes : Yalla, PreiraMarques, Sadio, Vieira, Lopez, etc.

Chez les Mankagne : Campal, Diompy, Malomar, Kadiagal, Kadionane, Kagnaly
Malou, Mandika, etc.

Chez les Mandingues : Djimera, Dramé, Doucouré, Fadiga, Fofana, Aïdara, Bathily
Camara, Dansokho , Diakho, Sawane, Sidibé, Sissoko, Soumaré, etc.

Voila pour ce qui est globalement des noms des “minorités ethniques” Sénégalaises ou Sénégambiennes.

Les Lébous, Sérères, Halpulaar, Wolof ont souvent des noms relativement bien connus qui tournent autour de Ndiaye, Diop, Diouf, Faye, Sall, Ndoye, Diagne, Ndao, Ka, Ba, etc.

PRÉNOMS TRADITIONNELS. L’Anthroponymie permet de constater une disparition progressive des noms “authentiquement sénégalais” ou “traditionnels” au profit de ceux qui nous viennent des traditions islamiques, judéo-chrétiennes.

Ainsi, à tout seigneur tout honneur, Ndukur qui est pourtant un nom traditionnel Sérère a presque disparu de notre registre anthroponymique. Tout comme Kacc (qui veut pas dire menteur) mais qui est un nom comme Mbow, Sy ou Gaye. Sur ce registre, les noms masculins menacés sont nombreux : Macky, Agouloubene, Latsouck, Mbakhane, Namori, Nguénar, Niakar, Ndongo, Ngagne, Ngor, Ndiapaly, Niokhor, Ndane, Ndiankou, Ndiaw, Ndiouga, Ndiack, Ndiaga, etc.

De même, les prénoms féminins traditionnels subissent aussi le même sort : Absa, Alinsiitowe, Thiame, Thiomba, Thiony, Aloendisso, Awentorébé, Ayimpen, Thioro, Banel, Taki, Batouly, Bigué, Billé, Niouma, Tacko, etc.

CHAMPS DE RECHERCHE OUVERTS. Sans doute, nos sciences humaines et sociales pourraient mieux déchiffrer des secteurs importants de l’Onomastique tels que notamment nos aptonyme; autonyme, ethnonyme, hagionyme, matronyme, mononyme, patronyme, pseudonyme ou même les sobriquets.

Que de l’intérêt pour mieux comprendre les complexités de nos sociétés mutantes.

ANKN (Abdou : nom Arabe, Ndukur (Prénom Sérère), Kacc (Nom de famille Sérère), Ndao (nom Wolof). Qui peut faire mieux en terme d’œcuménisme ou d’hybridation “anthroponymique” ou de “titulature sénégalaise” ?

ANKN

PSYCHANALYSE DE LA HANTISE ET PLANIFICATION URBAINE

Abdou Ndukur Kacc

Socio-anthropologue

HANTISE ET PEUR. Pourquoi avons nous peur ? La peur est un concept flou disait Morin (1993). La peur a cette particularité d’être entre l’angoisse, la crainte, l’effroi au plan individuel. Au plan collectif, elle est entre la panique et l’épouvante.

L’histoire raconte que les familles qui se sont évertuées à y rester ont été toutes victimes de maladies graves ou de morts tragiques

Pourquoi sommes nous dans la hantise et pourquoi nos maisons sont elles hantées ? La hantise est l’inverse du spectre qui est une entité, un objet bien défini. La hantise existe dans le temps. Le spectre dans l’espace et le temps. Le temps de la hantise est l’avenir. Un avenir imbriqué dans le passé. N’est pas très Deleuzien ? Le temps du spectre lui est le passé. Très Lacanien non ? Entre Freud, Lacan, Deleuze, Derrida, nous avons “un spectre” de pensées applicables à ces processus normaux et para-normaux.

MAISONS ABANDONNÉES. En parcourant, depuis des décennies, le Royaume de Mindiss (Fatick), je fus frappé par des phénomènes qui m’ont ramené aux théories de la peur ou de la hantise. En effet du quartier Escale à Ndiaye Ndiaye 1 et 2 en passant par Loganém, Peulgha , Ndouck, il est frappant d’observer l’importance des maisons abandonnées.

Dans les imaginaires, il s’agit plutôt de maisons hantées désertées, pour certaines, depuis près d’un quart ou d’un siècle. Elles sont sous le contrôle des “Rap” ou des “Djinn”. L’histoire raconte que les familles qui se sont évertuées à y rester ont été toutes victimes de maladies graves ou de morts tragiques. Les Saltigués et autres détenteurs de pouvoirs mystiques, n’ont pas encore réussi, à détrôner ces esprits et à installer les humains. Peut être, sont ils aussi les complices de cette redéfinition de l’occupation de l’espace communal : 2/3 pour les humains, 1/3 pour les esprits. En tout cas, tout semble indiquer qu’il existe un modus vivendi entre ces deux entités. Au nom de l’équilibre de la nature. Tant mieux si cela garanti l’Ordre naturel.

Comment concilier cette urbanité Fatickoise et ces para-normalités définitivement installées dans les imaginaires et les pratiques ?

PLANIFICATION URBAINE. Nous avions commencé ces tours et détours avec la psychologie et la psychanalyse, nous allons les terminer avec la géographie voire la planification urbaine. Fatick est une ville en pleine extension. Elle s’urbanise de plus en plus. Elle rogne même sur les flancs de l’espace rural, tant la démographie est galopante. Comment concilier cette urbanité Fatickoise et ces para-normalités définitivement installées dans les imaginaires et les pratiques ? Comment concilier un plan d’aménagement communal cohérent du territoire et l’existence de ces espaces interdits ?

Décidément, le regard ethnographique et anthropologique nous renseigne beaucoup sur les complexités sociales. Ce regard, nous permet aussi, de mieux saisir les complexités sociales qui entourent nos espaces urbains et ruraux, notre rapport à l’espace, nos perceptions des (ir)rationalités et des formes explicatives ou compréhensives qui leur sont sous-jacentes.

Qui oserait dénicher ces Rap et Djinn de leurs repères ? Voila une question que j’ai bien envie de poser aux Saltigués à l’occasion du prochain grand Xoy de Ndiaye-Ndiaye.

ANKN

LA DÉCHARGE DE MBEUBEUSS OU LA BELLE LEÇON DU TERREAU D’ORDURES !

Abdou Ndukur Kacc Ndao

«En attendant, loin des désinvoltures urbaines et
des palabres politiciennes stériles, ces travailleurs
des « immondices » bossent, sans relâche, pour mériter
une dignité souvent bafouée et singularisée
par des imaginaires complexés » ANKN

PROLOGUE. Le 1er juillet 1999, je fus recruté comme sociologue en charge de l’évaluation et de la documentation du Projet LIFE (Local Initiative for Urban Environment) du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD). Lancé à Rio en 1992, ce programme inter-régional sur 12 pays à travers l’Afrique, l’Europe de l’Est et l’Asie du Sud-est, a pour objectif de favoriser un dialogue entre les municipalités, les ONG et groupements de base en vue d’améliorer l’environnement urbain.

Ce 10 juillet, 15 ans auparavant, jour pour jour, je fus envoyé par mon Directeur pour visiter la décharge de Mbeubeuss. Ce fut mon premier contact avec cette décharge et ses travailleurs qui faisaient partie de notre programme. Nous y avons injecté entre 1999 et 2001, 25 millions de FCFA pour financer une salle polyvalente comprenant une unité sanitaire, une salle de réunion, etc.

Mes appréhensions ou craintes de l’inconnu étaient renforcées par le comportement « petit bourgeois » et désinvolte de ma collègue, qui était furieuse de voir que la gestion de Mbeubeuss faisait partie de notre job description.

De Mbeubeuss, je n’avais en ce 10 juillet 1999, qu’une vague idée. Ou du moins un espace où l’on décharge les déchets de Dakar. De Mbeubeuss, je n’avais que l’idée d’un espace pathogène, coincé quelque part à Dakar, sans que je ne puisse dire où. De Mbeubeuss, je me rappelle avoir des appréhensions à m’y rendre tant l’espace constituait pour moi une inconnue. Mes appréhensions ou craintes de l’inconnu étaient renforcées par le comportement « petit bourgeois » et désinvolte de ma collègue, qui était furieuse de voir que la gestion de Mbeubeuss faisait partie de notre job description.

« Thiambaayyye » !!! disait-elle, dans une pointe de dépit, comme si elle commençait à regretter ce job nouvellement acquis, au bout d’un sélectif système de recrutement.

Quarante cinq minutes plus tard, nous étions à Mbeubeuss, ou du moins à l’entrée de la piste d’accès. Sur une distance d’un demi-kilomètre à partir de la route principale. Me voici avec ma collègue, au cœur de la première des trois zones constitutives de « l’aménagement territorial de Mbeubeuss ». A l’entrée de la décharge, je découvris une longue file de camions, chargée d’ordures, aux normes techniques visiblement caduques. On dirait des camions-clandos en fin de cycle, entrain d’être recyclés et dont l’image ne déparait pas des recycleurs de la décharge eux-mêmes ! L’accès en était difficile, tant les surcharges de ces ferrailles de camions, ont fini par creuser des sillons profonds sur ces routes sinueuses. Les fines pluies du mois de juillet firent le reste…

Bien sur, les odeurs pestilentielles, à plus d’un kilomètre, auraient « ramolli » l’os de Mor Lam, sous les effets chimiques et incandescents de ce terreau d’immondices. Ma collègue – j’avoue que ce n’est pas pour médire sur elle – voulait décamper comme un soldat pris sous les feux nourris de l’ennemi, loin de ses bases opérationnelles. Le mouchoir sous le nez, elle semblait mal supporter ces « pétences » d’un genre particulier, 500.000 fois plus puissantes que celles des individualités.

Fin du prologue !!!

FACE CACHÉE. En trois ans, de présence presque mensuelle, je découvris la vraie face cachée de cette bombe environnementale et des dynamiques sociales qui lui sont sous-jacentes.

Je découvris les lieux d’habitation dits de Diamalaye au Nord et Daru Salam au Sud. Je découvris la deuxième zone active de la décharge, dite «la plateforme ». J’aimais visiter les villages des recycleurs de Gouye Gui avec ses 11 « Packs » entendez “parcs” et de Baol sous le poids de ses 50 « packs ». Je fus surpris de voir, qu’au bas de la décharge, des familles entières y habitaient, y menaient des activités économiques et…y mangeaient servies par des restauratrices aux mains expertes. Jamais, je n’ai autant bien mangé, dans ces interstices, ces “dos tournés” qui ressemblent aux établissements du même genre de Nairobi ou du SOWETO officieux.

Ma collègue n’en revenait pas. Elle me mettait en garde régulièrement contre de probables indigestions et maladies virales. En réalité, je crois qu’elle avait plus peur pour elle-même, que pour moi-même. Nous partagions le même bureau. Vous pouvez imaginer…Baol et Gouy gui m’avaient adopté. Je discutais avec les récupérateurs et les recycleurs qui semblaient apprécier mon volontarisme à l’intégration. J’avoue qu’ils me l’ont bien rendu en trois ans. SVP, ne confondez surtout pas ces deux types de chiffonniers : les récupérateurs et recycleurs : les premiers disposent de « pack », alors que les seconds exercent de façon ponctuelle sur la décharge. Je ne crois pas que tout le monde fasse cette différence !!!

Je découvris la troisième zone située à l’extrémité est de la décharge, où les ordures sont déposées. D’une superficie d’environ 0,5 hectare, cette partie de la décharge est l’espace naturel des récupérateurs. On y trouve une pluralité de filières : chaussures en plastique, bouteilles, ferraille, sacs, bois, métaux non ferreux, papier, savon, cire. Les récupérateurs y opèrent toute la journée, au gré des va-et-vient des camions. Des groupes de récupérateurs y travaillent même la nuit.

Je découvris que la décharge, si répugnante, est un véritable trésor pour ces grappes humaines qui y risquent leur vie.

Je découvris en 3 ans, et plus tard après mon départ du programme, les principaux acteurs qui sont au cœur de la décharge : camionneurs, mécaniciens, vendeurs de gasoil, collecteurs revendeurs de déchets domestiques, revendeurs de déchets Industriels, artisans (ateliers de couture, menuiserie, ébénisterie), restaurateurs, vendeurs d’eau, vendeurs de compost, talibés et mendiants…

Je découvris toute la mécanique « inter-capitalistique » entre les acteurs d’un business en chaines. Quinze ans plus tard, je constate que ces travailleurs de la décharge comprennent, depuis longtemps, l’organisation structurée des filières porteuses et des chaines de valeurs. Ils comprennent comment les filières sont articulées aux chaines de valeurs, ces dernières reliées aux systèmes et segments d’approvisionnements.

Rien ne se perd, tout se récupère et se recycle : les restes des nourritures et de matières organiques sont vendus aux porcheries. Il existe des relations très structurées entre les revendeurs et les grossistes de Gouye Gui ou de Baol. Plus des 2/3 des déchets domestiques, sont vendus aux acheteurs de Baol et le 1/3 à ceux de Gouye Gui. Il existe aussi des relations contractuelles entre vendeurs, acheteurs, grossistes, usines, etc. Cette mécanique économique est en marche depuis plus de 40 ans à Mbeubeuss. De quoi écrire un Traité d’économie informelle et formelle sur Mbeubeuss.

Je découvris que la décharge, si répugnante, est un véritable trésor pour ces grappes humaines qui y risquent leur vie. En effet, cette décharge est loin du drame de Yadikone dans le film « Le terreau de l’espoir » de Nicolas Sawolo Cissé qui a pour cadre Mbeubeuss. Tiens «le mythique Yadikone », peint, par une certaine histoire, sous les dehors d’un voleur et d’un meurtrier, alors qu’il fut un authentique révolutionnaire. Une autre histoire qui sera racontée par ces Carnets.

En attendant, 3500 personnes, quotidiennement, de jour comme de nuit, travaillent à Mbeubeuss dont les 2/3 dépendent de la décharge, le 1/3 de l’exploitation du sable marin. 20% sont des femmes. Et oui, il n’y a pas de sots métiers. C’est loin des abris provisoires et précaires des dames “aux cuisses légères” des sites d’orpaillage de Kédougou, qui préfèrent le confort des liasses en rut des chercheurs d’or pour mieux justifier le mythe de l’impureté.

GOOD JOB. Etre Ministre est un good job au Sénégal. Sans doute ailleurs. Mais, être recycleur ou récupérateur est un good job aussi, même si les imaginaires et représentations ne leur donnent pas la même respectabilité. Selon des études réalisées par notre programme et plus ou moins confirmées par le BIT, la BM, Enda, les chiffres d’affaires journaliers des récupérateurs, des acheteurs et des vendeurs de produits recyclés varient entre 500 F à plus de 20.000 FCFA. Les artisans, quant à eux, gagnent entre 2.500 et 20.000 F CFA par jour. Les boutiquiers, 5.000 FCFA, les petits commerçants entre 500 et 20.000 F CFA par jour. Même les vendeurs de jus et de crème s’en sortent : ils gagnent entre 500 et 15.000F CFA par jour. Les mécaniciens reçoivent entre 10.000 F A 20.000 FCFA par jour.

Je découvris que les récupérateurs et recycleurs organisés dans un GIE, sont devenus pour l’essentiel des propriétaires de maison, dans un contexte sénégalais où l’autonomisation résidentielle est à 50 ans.

Il est vrai que la sécurité et la protection sociales des récupérateurs et recycleurs ne sont pas assurées. En dépit de programmes institutionnels souvent « taf-yeungal». Ces travailleurs restent encore sous la menace quotidienne de blessures, et autres maladies handicapantes.

Décidément, Mbeubeuss est une belle mécanique sociale revancharde des immondices sur les bureaucrates…

INEPTIE ENVIRONNEMENTALE. Certes, le Gouvernement, après plusieurs tentatives, veut fermer Mbeubeuss. Selon plusieurs études, la nappe y est infectée. Mbeubeuss est devenue une bombe environnementale. Le Centre d’Enfouissement Technique (CET) de Sindia peine à démarrer face aux résistances implacables des habitants du Safi. Touches pas à mon environnement ont-ils scandé à juste titre. Plaquer ce projet à Sindia, sans demander l’avis de ces sérères safi et peuls intrépides et téméraires, relève d’une approche- développement, franchement unilatérale et contre productive.

Laisser près de 500.000 tonnes de déchets annuels, presque aux seuls récupérateurs et recycleurs de la décharge, est une véritable ineptie environnementale et politique. Pour un Etat et des collectivités locales qui n’arrivent pas à rendre propres nos villes et villages, cela devient kafkaïen.

En attendant, loin des désinvoltures urbaines et des palabres politiciennes stériles, ces travailleurs des « immondices » bossent, sans relâche, pour mériter une dignité souvent bafouée et singularisée par des imaginaires complexés. Ils ont oublié de dire que ces « gens-là » peuvent gagner mensuellement plus d’un demi-million de FCFA. Qui dit mieux dans la Fonction publique ?

Décidément, Mbeubeuss est une belle mécanique sociale revancharde des immondices sur les bureaucrates…

ANKN

LA “CONFRÉRIE SERERE DES CHASSEURS” ENTRE OUTILS DE LA PRÉHISTOIRE ET FUSIL DE CHASSE

Abdou Ndukur Kacc Ndao

711e EDITION. FATICK. Lundi 23 Juin 2014. Entre 6 h du matin et 17 heures. La 711ième Edition de “Miiss Joobay”, la chasse dans la “forêt” de Joobay a vécu. Cette “foret” plus mythique que réelle a mobilisé les savoirs, les représentations et les techniques ancestrales des protégés de Mindiss. Pour se faire du gibier. Pour conjurer les sorts. Pour appeler “Rog” (divinité universelle suprême chez les Sérères) à la clémence et à ouvrir les larmes d’un ciel intraitable. Du moins pour le moment.

Très tôt, le matin, enturbannés de Suufarnaak (lianes vertes protectrices), de fusils de chasse, de machettes, la cynégétique ou l’art de la chasse pouvait commencer. Dans une “forêt” qui fait les frais de l’urbanisation et des friches agricoles. Les rituels mystiques préalables ont été respectés : prédictions des xoy et bains mystiques dans le salon fluvial de l’ancêtre totémique du Sine, Mindiss.

MYSTICISME ET CONSTRUIT SOCIAL. L’histoire de la chasse a d’ailleurs toujours été une histoire mêlée à la fois de mysticisme, de techniques imbriquées dans une sorte de dialectique tueuse de gibiers. La relation ontologique est clairement définie entre le sacrifié et le jouisseur du sacrifice. Entre le bien et le mal. Entre le sort et la félicité. Entre la Sécheresse et l’hivernage. Voila que la chasse nous replonge au cœur d’un manichéisme dont l’exclusivisme interprétatif relève de la seule puissance de l’Homme.

Pourtant, cette unilatéralité n’est que du construit social. Elle ne correspond pas à la complexité souvent décrite des rapports entre le chasseur et le gibier. Entre la proie et la victime. Entre le chasseur et le chassé. La relation est ambivalente. Elle est liée aux rapports de force. Du moment. A l’incurie stratégique des uns et des autres. Aux limites tactiques à la De Certeau (Philosophe français) des uns et des autres. C’est cette ambivalence qui fait que l’homme devient proie et la proie homme. Comme dans une tauromachie sublimée, l’un devra mourir à la place de l’autre.

CYNÉGÉTIQUE. La cynégétique révèle aussi une autre facette des rapports entre l’homme et l’homme. En effet, le monde a connu la chasse aux “sorcières”. Les sorcières-femmes-hommes étaient des proies. Elles étaient brûlées aux bûchers ou livrées aux vindictes populaires selon les lieux et les moments pour exorciser la sorcellerie de la peur. Pour rétablir l’ordre cosmogonique de la normalité, de la tranquillité et la sécurité d’hommes et de femmes habités par la hantise et le spectre de la peur.

La cynégétique, c’est aussi une école d’apprentissage de la nature : la faune, la flore, la connaissance des vertus du Suufurnaak, et plus globalement des plantes médicinales, la maîtrise des cosmogonies, des tabous et des interdits. C’est l’apprentissage de la bravoure. C’est pourquoi, de la Préhistoire à notre époque contemporaine, la chasse a toujours été l’affaire des “nobles”, des “guerriers”. Elle a parfois aussi traversé les systèmes des castes et des ordres.

Ceci est valable pour les Mandingues, les Bobos, les Bwas, les Sénoufos, les Bantous d’Afrique centrale. Bref, la chasse est une véritable culture chez “La confrérie des chasseurs africains” que Y.T. Cissé nous a décrit avec profondeur et finesse dans son ouvrage intitulé “La Confrérie des chasseurs Malinke et Bambara. Mythes, rites et récits initiatiques, 1994.

TRANSMISSION ET MUTATIONS SOCIALES. Cette cosmogonie, cette ontologie, ces pratiques rituelles sont repérables également chez ces Sérères, qui en ce jour du Lundi 23 Juin 2014, se sont retrouvés à Joobay, pour chasser du gibier, pour exorciser les heurts et les malheurs. Ils sont une cinquantaine. Ils ne sont plus munis des “Outils de la Préhistoire” (2,6 millions d’années BP jusqu’à 5 500 ans BP) : outils de pierre taillée, outils de matières dures et animales, etc. Il est vrai que l’histoire de la chasse révèle le passage de la pierre au fusil à lunette, en passant par le bronze, le fer, la lance, l’arc, le couteau.

Ces chasseurs là, en pays Sérère, étaient munis de fusils “deux bouches” ou “deux ñeebe”; de “makhdoom”, sortis tout droit de la grande époque de la guerre. Les familles se sont fait le devoir de mémoire de les conserver. Ils sortent le jour de Jobaay. Ils sont transmis aux plus jeunes qui les arborent fièrement.

Ces chasseurs la, en pays Sérère, portaient, curieusement, des treillis militaires et tout l’arsenal uniformologique connus des Forces de Sécurité et de Défense. On dirait un défilé du 4 Avril sur le Boulevard du Centenaire. Ces chasseurs la, en pays Sérère, étaient costauds. Ils avaient la psychologie formatrice des militaires en activités ou simplement réformés.

Ces chasseurs la, en pays Sérère, et d’autres anonymes de ma trempe, ont marché des heures. Sous un soleil peu sympathique. Aux rythmes des Djoung Djoung et des sonorités sérères. Aux cris stridents des septiques qui ont fini par rallier un cortège de plus en plus ouvert aux “profanes”.

Ces chasseurs la, en pays Sérère, n’avaient pas accepté que des “profanes” se joignent à eux, dans le “forêt” de Joobay dans cet exercice mystique et dangereux.

Ces chasseurs la, en pays Sérère, et d’autres anonymes de ma trempe, portaient des chapeaux et des bonnets en tous genres. J’en ai compté une soixantaine. De couleurs différentes, de géométrie variable, de taille inégale, de posture différemment ajustée, de profil bisexuel.

Ces chasseurs la, en pays Sérère, et d’autres anonymes de ma trempe, portaient des chaussures tout aussi différentes. J’en ai compté plus d’une soixantaine. Aux rythmes des Djoung Djoung, ces chaussures, ont “tapé” un sol inerte ou qui a perdu l’usage de la parole, pour protester contre les coups de pas violents sur son dos.

Ces chasseurs la, en pays Sérère, et d’autres anonymes de ma trempe, ont magnifié, honoré les deux grands fromagers mystiques, sur le chemin de la procession.

Ces chasseurs la, en pays Sérère, et d’autres anonymes de ma trempe ont fait 7 fois le tour de chacun d’eux, respectant une tradition séculaire et constitutive de ce package mystique de conjuration des heurts et malheurs des protégés de Mindiss. Positionnés au cœur de la ville, ses fromagers mythiques et mystiques n’ont pas encore fait les frais de cette planification urbaine implacable destructrice de nos survivances culturelles. Entre la planification urbaine et les objets mystiques, se joue depuis des siècles, dans cet espace réduit, un modus vivendi de contournement. Au nom de l’Ordre. Pour se prémunir du Chaos!!!

PROCESSION. Au fur et à mesure que ce cortège bigarré avance, jeunes hommes, jeunes filles, circoncis ou non, chasseurs ou non, Saltigués ou non, ont rallié cette procession de plus en plus démocratique. Elle va “s’échouer” deux heures plus tard, sur l’Arène des lutteurs qui accueille déjà près de 3000 participants, les uns tout aussi excités que les autres.

Quoi retenir de cette belle procession annuelle ? D’abord, la beauté des costumes, des déguisements, la singularité des outils de chasse, une pointe de “mixture” entre le moderne et le traditionnel, une communauté ancrée dans ses valeurs mais ouverte aux autres, une volonté de sauvegarder un patrimoine et de préserver la mémoire des anciens et des ancêtres.

Quoi retenir de cette belle procession ? Que la chasse et les rituels qui y sont attachés sont très peu étudiés dans notre espace de recherche. Elle est encore considérée dans sa dimension et ses fonctions folkloriques. Elle n’est pas encore considérée par notre anthropologie comme un objet d’étude. De façon générale, notre anthropologie de la cynégétique en Afrique est restée embryonnaire, même si des monographies, de grande valeur scientifique ont été réalisées notamment au pays Mandingue.

VOCATION SCIENTIFIQUE. Puissent ces Xoy et Miiss Joobay, révéler des vocations auprès des jeunes sociologues, anthropologues, historiens, etc. encore enchâsses, dans des problématiques institutionnelles et individuelles souvent loin des nos exigences de productions de connaissances.

ANKN