LE MALHEUR DE VIVRE. ROMAN DE NDEYE FATOU KANE

CRITIQUE DE VALDEZ ONANINA, JOURNALISTE

Le malheur de vivre a été publié en 2014 chez L’Harmattan. Le roman de Ndeye Fatou Kane court sur 167 pages au long desquelles, il est question d’amour, de trahison, d’immigration, de culture et de tradition… Mais en une phrase, cette œuvre de la romancière sénégalaise est une histoire d’amour qui finit mal…et c’est le moins qu’on puisse dire.

D’ailleurs, le roman débute par la fin. Le personnage principal, Sakina Bâ, perdue dans ses méditations, ressasse sa vie et ses erreurs ; « elle qui avait la vie devant elle, un avenir doré qui se profilait », écrit l’auteure.

Le début de cette histoire dont la fin nous est livrée d’entrée remonte à 1980. Sakina Bâ est la fille unique d’Amadou et Mariam Bâ, « un richissime couple de commerçants Hal Pulaar installé à Paris depuis une quarantaine d’années, où leur boutique ‘‘Little Sénégal’’ était connue du Tout-Paris ». L’histoire raconte que bien que résidant en France, cette famille restait attachée à ses origines sénégalaises et Hal Pulaar, particulièrement à sa culture toucouleur. Les parents souhaitant  que leur fille reste imprégnée de ses origines ce qui n’était pas pour déplaire cette dernière qui jouissait d’une plus grande liberté pendant ses vacances au Sénégal. Ainsi, chaque année, au mois d’août, la famille se rend au Sénégal où Sakina avait toujours hâte de retrouver ses cousines Bousso et Salamata.

C’est lors d’une virée en boîte de nuit avec ces dernières, en août 1980, que Sakina fait la rencontre d’Ousmane que l’auteure décrit comme « ce qu’on pouvait qualifier de ‘‘boy Dakar’’ », un viveur, un homme de nuit.  Issu d’une famille nombreuse aux moyens limités, le père d’Ousmane est pasteur et sa mère vend les produits de son potager. Le jeune homme, originaire d’un village de l’ouest sénégalais, n’avait pas pu obtenir son CEP et avait rejoint la capitale pour s’extirper des difficultés qui s’annonçaient à lui. Il est donc gardien dans un immeuble situé en centre-ville au moment de sa rencontre avec Sakina.

A la page 25, Ndeye Fatou Kane raconte, l’instant précis de leur première rencontre ; elle écrit : « Extrait P25 ».

Mais très vite, ils se revoient. Au détour d’une promenade dans le centre-ville, Sakina et ses acolytes de cousines passent devant l’immeuble dans lequel Ousmane travaille. Ce dernier invite les jeunes femmes à une nouvelle soirée dans la boite de nuit où ils se sont rencontrés. Le rendez-vous se tient. Sakina et Ousmane se rapprochent et échangent leur premier baiser. La jeune parisienne n’hésite déjà pas à dire à ses cousines son amour pour Ousmane et brûle de désarroi à l’heure de se rendre dans son village pour deux semaines. Son amoureux va lui manquer. Mais, bien lui en a pris, son retour à Dakar se fait seulement six jours après, son père Amadou ayant connu quelques soucis de santé liés à son arthrite.

Et alors que son père est interné dans un hôpital dakarois, Sakina se fait à peine du souci pour lui et ne pense déjà qu’à retrouver Ousmane. Bousso et Salamata la rappellent un peu l’ordre mais la jeune fille n’en a cure des récriminations de ses cousines et mime d’être fatiguée pour s’extirper et aller voir Ousmane. Ainsi à chaque visite à l’hôpital, elle quitte plutôt pour aller rendre visite à son bien aimé. Sakina se révèle alors comme une jeune fille « insoumise » capable de braver ses parents et ses amis au nom de son amour pour Ousmane qu’elle couvre de cadeaux. Et à l’heure de regagner Paris, elle est encore envahie d’une grande tristesse, ce qui n’est vraiment pas le cas pour son amoureux. L’auteure écrit : « extrait page 84 ».

Quand  Sakina retourne en France, Ousmane reprend ses escapades nocturnes, confiant et sûr de lui. Il reçoit d’elle plusieurs lettres par mois et ne répond qu’une et rarement deux fois. De son côté, la jeune femme n’arrive plus à se concentrer ; son cœur est à Dakar.  Ses performances scolaires en prennent un coup, elle pense même à quitter l’école pour « faire sa vie avec Ousmane ».  Ses parents sont informés de ses absences répétées à l’école et qu’elle ne fut pas le désarroi de Mariam quand elle découvrit la cause des tourments de sa fille. NFK écrit à ce propos : (extrait P 94, 100 et 101)

A Dakar, les cousines de Sakina croisent, un soir, Ousmane en compagnie de jeunes filles. Quelques jours après, Bousso, une des cousines de Sakina croisera le même Ousmane, empêtré dans une affaire de drogue. Quand Sakina apprend tout cela de ses cousines, cela la conforte juste dans l’idée selon laquelle ces dernières sont jalouses de sa relation. Elle est déterminée plus que jamais à faire sa vie avec Ousmane.

A l’été 1981, Sakina regagne Dakar avec ses parents. Très vite, elle fait comprendre à son entourage qu’elle ne reculera devant rien en ce qui concerne ses sentiments pour Ousmane. Cet Ousmane manipulateur qui se réjouit de revoir sa naïve avec l’objectif malsain de l’épouser pour s’envoler vers Paris, la ville de ses rêves. Et pour illustrer la naïveté et l’outrecuidance de la jeune fille, je vais vous lire cet extrait de la page 118-119.

Et en bon manipulateur, dans son vil amour du gain, Ousmane soigne son apparence physique et morale et finit par convaincre Amadou qui n’hésite pas à lui accorder la main de sa fille unique.

Mais chassez le naturel, il revient au galop. Ousmane ne tarde pas à dévoiler son véritable visage et à se débarrasser de ce voile d’hypocrisie dont il s’était muni pour faire bonne figure auprès de ses désormais beaux-parents. (Extrait pages 135, 136, 137)

Le filou obtient finalement son visa pour la France où un petit appartement leur est réservé à lui et à sa femme par les parents de cette dernière. Très vite, Sakina ne peut cumuler vie estudiantine et maritale. Elle arrête ses études pour gérer son foyer.

Ndeye Fatou Kane écrit : (extraits pages 145-146 et 147-148)

Sakina tombe finalement enceinte et accouche d’une fille sans que cela n’émeuve vraiment son mari, ce qui avait le don d’agacer Amadou et Mariam qui avaient appris entre temps que leur gendre était un alcoolique abonné des bistrots de la ville lumière. Sakina reste au domicile de ses parents de long mois après son accouchement, sa mère voulant l’épargner de l’atmosphère délétère de son foyer. Quand elle rentre chez elle, Ousmane fait preuve d’une certaine attention, mais une fois encore c’est un écran de fumée, il prépare un grand coup, le coup final qui consiste à dépouiller sa femme et ses beaux-parents, et à s’en aller avec sa fille, la seule personne qu’il aime vraiment (Extrait P157).

Finalement, il convainc ses beaux-parents d’envoyer leur fille se ressourcer à Dakar. Ils acceptent cette proposition et lui remettent une grosse somme d’argent pour couvrir les dépenses de la petite famille pendant un an. Amadou et Mariam ne reverront plus jamais leur fille. Amadou meurt entre temps de suite d’une longue maladie et du fait de la disparition de sa fille.

C’est donc ainsi que se termine le roman de Ndeye Fatou Kane. Un livre poignant, émouvant. Le roman est digeste, plaisant à lire tant par la richesse du vocabulaire et de la syntaxe que par son style direct. Et la promesse faite dans la préface, celle d’une « écriture efficace, dépouillée, limpide, élégante » est bel et bien tenue.

D’attaque, l’œuvre est sulfureuse, mais au-delà de cette histoire qui se termine à la limite de tragédie. Preuve du talent de la romancière, elle garde un certain suspense tout au long de son roman malgré le fait que l’issue est connue.

NFK étale toute la richesse de la culture Pulaar, et toute la richesse de sa culture tout simplement.

C’est une peinture des traditions, un témoignage de l’habitus et du substrat de cette époque. On se doute que cela n’émane que de l’imagination de l’auteure.

Néanmoins, ligne après ligne, on se rend compte que Dakar n’a pas vraiment changé dans les habitudes de sa jeunesse, et de ses gens  La romancière nous plonge ou (nous replonge) à l’époque du funk, des slows et ce qui donne un arrière-goût vintage à ce roman qui raconte en même temps la vie d’une famille immigrée, comment elle s’organise.

Je dirai simplement, pour conclure, que le roman de Ndeye Fatou Kane ne doit pas être réduit à une histoire d’amour qui a mal tourné, c’est plutôt une leçon de vie et une énième preuve que les vertus et le respect des traditions ne sont pas de grandes théories mais des outils nécessaires pour se faciliter la vie et éviter donc un destin semblable à celui de notre malheureuse héroïne.

Présenté par Valdez Onanina, Journaliste

“FIJI DI TERRA. LA CRISE CASAMANçAISE RACONTÉE A MES ENFANTS” DE XAVIER DIATTA

UNE NOTE DE LECTURE PRÉSENTÉE PAR 

M. ABDOUL MBAYE 

ANCIEN PREMIER MINISTRE DU SENEGAL 

«Fiju di Terra. La crise casamançaise racontée à mes enfants» de Xavier Diatta est ce que l’on peut appeler un récit de vie, récemment publié par les Editions Injé Ajamaat & Kmanjen. Dans cet ouvrage, l’auteur, ancien aviateur militaire (« récit de vie militaire » donc), revient sur la crise casamançaise. Il parle de celle-ci par expérience militaire, mais aussi en tant que cadre casamançais, membre de la société civile et quelque part aussi comme homme politique. 

Les raisons de l’écriture d’un tel ouvrage littéraire sont celles du témoignage, dans une sorte de vérité-réconciliation avant l’heure. Car, Xavier Diatta n’est pas historien, mais un témoin qui n’a pas besoin d’une bibliographie ou de lister ses sources. Quand il raconte son expérience et celles des autres à ses “enfants”, il le fait sous le serment de sa mémoire. « Fiju di Terra » commence par une sorte de testament sur les éléments d’ordre personnel renseignant sur l’accouchement de cette œuvre culturelle. Une histoire de famille qui donne sens quelque part au titre secondaire du livre : « La crise casamançaise racontée à mes enfants ». Quelques pages dont on ne s’ennuiera pourtant pas si l’on veut réellement savoir le pourquoi de son témoignage.

Puis vient une histoire de la Casamance réécrite comme mouvement de peuples, et expliquant cette région du Sénégal comme le plus beau « melting pot » de notre nation.

Dans une rigueur toute militaire de progression par étapes vers le sujet essentiel, la partie de l’ouvrage consacrée au  « Conflit Casamançais » dévoile l’histoire sur les origines du conflit, et ce qu’il pense en être les causes. Il revient sur les événements du 26 décembre 1982, les différents procès suite à ces événements ainsi que sur ce triste passé qu’il dénomme « le Diola face à l’inquisition ».

L’injustice n’a jamais cessé de faire la lie de l’action politique. C’est ce que j’ai retenu de la partie du livre que Xavier consacrée à « L’idéologie du complot » permettant de démontrer que la fine fleur casamançaise était devenue « Une promotion stoppée », et d’ainsi construire une idéologie indépendantiste.

J’ai apprécié de mieux apprendre le fort engagement de ces mêmes élites pour mettre fin au conflit armé qui dure depuis si longtemps, avec ses périodes d’accalmie et de résurgence. Elles ne sont pas restées les bras croisés, elles se sont mobilisées pour ramener la paix en Casamance.  « Les Initiatives pour la Paix » ont été nombreuses, menées par la société civile, l’église, les politiques… Bref de tous ceux qui, au souvenir de l’auteur, ont essayé de s’intéresser à la crise. Mais c’est avec une belle lucidité que l’auteur  en retient un sentiment d’illusion en raison de leur extrême durée sans résultat définitif.

La fin de l’ouvrage est autobiographique. On ressent de la douleur lorsque l’on apprend que Xavier, fidèle soldat, a pu faire l’objet de suspicion, et qu’il a payé sa part d’un conflit dont il était totalement étranger, sauf à y réfléchir pour tenter de trouver des solutions de sortie de crise : c’était son droit comme celui de tout autre citoyen sénégalais. Il ne termine pas l’ouvrage sans offrir cette vision à son lecteur et à l’histoire de notre pays.

« Fiju di Terra » fait désormais partie de ces productions culturelles qui enrichissent la réflexion relative à l’histoire mémoire de la Casamance. Le lecteur y découvrira certes la brutalité de la crise casamançaise.  Mais le but recherché est assurément ailleurs, soit développer les principes du dialogue démocratique sous toutes ses formes. Le but est de contribuer à ce combat mené par des intellectuels engagés qui ont pris la ferme résolution de produire des connaissances relatives à la situation casamançaise pour aider à mieux la comprendre pour mieux la résoudre.

Bonne lecture,

Abdoul Mbaye

Ancien Premier ministre du Sénégal

Président de l’Alliance pour la Citoyenneté et le Travail

LA LEÇON DU LOTUS. CONVERSATIONS AVEC CHEIKH ANTA DIOP

LE NOUVEL OUVRAGE DU PHILOSOPHE KHADIM NDIAYE, CANADA

(…) Le présent ouvrage reste donc fidèle, dans son concept, à la démarche diopienne. Nous y retrouvons l’intellectuel ne rechignant pas à aller au charbon et le savant soucieux de s’en tenir aux faits avérés, laissant du même coup ses contradicteurs se vautrer dans les eaux fétides de leurs préjugés. Khadim Ndiaye s’emploie aussi à partager avec nous sa propre « lecture » du travail de Cheikh Anta Diop.

Il en retient surtout une théorie de l’histoire à travers laquelle l’auteur de Civilisation ou barbarie dit aux Africains : les pyramides d’Égypte, c’est bel et bien vous qui les avez bâties, vous avez ensuite régressé en perdant et votre souveraineté et la maîtrise de votre système éducatif mais cela n’est pas irréversible, vous pouvez aller de nouveau à la conquête du ciel. Si en outre dans ce livre il est si souvent question, dès la toute première « conversation », de la notion de « personnalité culturelle », c’est parce qu’elle conditionne selon Khadim Ndiaye, la capacité d’un peuple à reprendre l’initiative historique. Voilà du reste pourquoi il la situe au carrefour des thèses majeures de Diop.

Est-ce Khadim Ndiaye qui s’en est allé rendre visite à son maître dans l’audelà ou est-ce ce dernier qui est venu le trouver sur la terre des hommes ? Sa voix nous semble si proche… Quoi qu’il en soit, les interrogations de l’auteur de Conversations avec Cheikh Anta Diop restent les nôtres, celles du commun des mortels, et il sait nous restituer sa moisson dans une langue lumineuse et honnête, loin du consternant pathos à la mode. L’exercice n’est certes pas à la portée de tout un chacun : seule une réelle maîtrise du sujet permet d’imaginer les bonnes questions et de savoir à quel endroit précis de sa foisonnante production scientifique trouver les réponses appropriées de Cheikh Anta Diop. Redonnant corps et paroles au patient sculpteur de nos rêves, Conversations avec Cheikh Anta Diop réussit à vulgariser, sans la mutiler, une pensée complexe et nuancée. Cela peut paraître aller de soi mais le fait est que personne n’y avait songé avant Khadim Ndiaye… Le résultat est un hommage affectueux, le regard rivé avec nostalgie sur le futur.

Extrait de la préface de l’écrivain Boubacar Boris Diop

ORGANISATION DU ROYAUAME D’OUSSOUYE : MODELE ETATIQUE AJAMAAT

Abdou Ndukur Kacc Ndao, Anthropologue
Matar Ndour, Photographe
www.ndukur.com

Oussouye et son royaume. Logé au cœur du Kassa, en Basse Casamance. 17 villages le composent. A la tête du Kaii (royaume) trône le Roi Sibiloumbaye Diédhiou, appelé Aii ou Maan, sa Majesté. Survivances coloniales ? Sibiloumbaye Diédhiou, 17ieme Aii d’une longue lignée de Rois. Intronisé le 17 janvier 2000 après plusieurs années de vacance d’un pouvoir royal qui a fait les frais de la crise casamançaise. Il a remplacé Sibaakuyaan Diabone lequel a succédé à Siangebil Sambou. Les intronisations royales se passent entre les familles Diedhiou, Diabone et Sambou. A tour de rôle. Selon un rituel précis de désignation du roi appelée Kateb jàlii. Pour qu’il soit désigné, les signes doivent parler. Les initiés commis à cet effet pourront en déchiffrer le sens et le choix final porté sur le futur roi. Il sera «kidnappé » et n’aura aucun autre choix que d’accepter sa nouvelle fonction, véritable sacerdoce à vie.

Il sera reclus presque au sein de son palais royal et ne sortira que pour respecter des exigences de représentation bien codifiées au sein du royaume. Il est le chef moral et suprême d’un royaume qui lui doit respect et auquel il doit protection et assistance. Il gère ainsi le plus grand fétiche qui est celui du royaume et exerce des fonctions de prêtrise fondamentale. Il n’a pas à proprement parlé de fonctions politiques préférant s’occuper de ses fétiches et de l’organisation spirituelle du royaume. Le Roi a deux épouses Àliis Umoyi, la premiere Reine et Àgiiluyaan, la seconde Reine qui vivent toutes deux dans la maison royale à Oussouye. Ces Reines sont aussi choisies dans des familles précises et ne pourront se remarier à la mort du roi-époux. A moins que le roi-successeur pour des raisons qui lui sont propres décide de remarier les veuves de son prédécesseur. Ce fut le cas du Roi Sibaakuyaan Diabone qui avait repris les reines trop jeunes de Siangebil Sambou.

Le second direct du royaume est le détenteur du fétiche qui s’appelle Elinkinee. Puissant fétiche qui couvre tous les autres fétiches mais qui est sous la responsabilité morale du Roi. Il s’appelle Ushumbu. Il est basé à Oussouye. A la différence du Roi, il est certes une autorité sacrée, mais particulièrement accessible. En revanche, pour accéder au Roi directement et à ses quartiers, il faut en avoir les prérogatives initiatiques. Même les initiés d’un certain niveau ne peuvent pas voir directement le Roi. Ce qui n’est pas le cas du second personnage du royaume.

Ensuite viennent les différents fétiches qui sont des sortes de ministères et qui régulent l’organisation du royaume. Nous avons le Bàcïm qui est une sorte de ministère de l’intérieur. Il est géré en ce moment par Atabo et son second s’appelle Kukobibo et sont tous basés à Oussouye. Le ministère de la justice est assuré par le fétiche appelé Elunģ. Un fétiche qui recueille les confessions des meurtriers voire même ceux qui de façon fortuite ont vu un cadavre sur leur chemin. Innocents ou non, il est fait obligation aux concernés de se confesser impérativement auprès du fétiche. Sous peine de recevoir de terribles sanctions. Son détenteur s’appelle Kuyanayo et il est basé dans le village de Jiwant. Le fétiche appelé Hulem joue aussi les mêmes fonctions de purification et de confession. Le mis en cause doit s’acquitter de plusieurs offrandes en présence d’un public ouvert pour expliquer dans le détail les conditions de son meurtre.

Viennent aussi plusieurs autres fétiches qui sont des sortes de ministères au regard des rôles sociaux et mystiques qu’ils jouent. Ainsi, nous avons les fétiches de la circoncision, le Ébila notamment dédiés à l’apprentissage des interdits. Il existe des fétiches plus centrés sur “l’ouverture” et la chance. Dans ce registre, on peut noter le Hufiila, fétiche implanté souvent aux abords des concessions pour augmenter les chances. Le fétiche le Kataf, joue aussi cette fonction. On peut noter des fétiches dédiés aux protections tel que le Huben fétiche géré en particulier par les femmes. Le Hunii, est aussi un autre fétiche des femmes qui regroupe les 17 villages du royaume. Il existe des fétiches plus spécifiques tels que Kàļafum, fétiche du mariage mais aussi des forgerons, le Kuhulunģ, fétiche de déclaration de naissance et de mort.

Le royaume, c’est aussi des espaces interdits tels que les bois sacrés inaccessibles selon votre niveau d’initiation. Le Roi et les fétiches ont leurs représentants dans les différents villages du royaume. On peut observer que l’organisation du royaume est basée sur des fétiches et leurs détenteurs qui forment l’ossature politique et mystique du Kaii. Le Aii, le Roi coordonnant toutes cette complexité organisationnelle avec sa cour. Une belle preuve vivante d’une autre forme « d’Etat » qui fonctionne avec ses normes, ses codes, ses secrets, mais connus des habitants. La Casamance restera toujours un modèle pertinent d’organisation sociale inspirante et loin des mimétismes d’une modernité qui cherche son âme.

Texte : ANKN
Photo : Matar Ndour

@Projet ethno photographique, juin 2016. Signes et symboles. Entre imaginaires et réalités. Matar Ndour & ANKN

FROM TENDA TO AJAMAAT
MOFAMATI TENDA BÉÉ MOFAMATI AJAMAAT ( JOOLA )
GËR ANGOL AND TENDA XANI GËR AJAMAAT ( BASSARI )

ORGANISATION DU ROYAUAME D’OUSSOUYE : MODELE ETATIQUE AJAMAAT

Abdou Ndukur Kacc Ndao, Anthropologue
Matar Ndour, Photographe
www.ndukur.com

Oussouye et son royaume. Logé au cœur du Kassa, en Basse Casamance. 17 villages le composent. A la tête du Kaii (royaume) trône le Roi Sibiloumbaye Diédhiou, appelé Aii ou Maan, sa Majesté. Survivances coloniales ? Sibiloumbaye Diédhiou, 17ieme Aii d’une longue lignée de Rois. Intronisé le 17 janvier 2000 après plusieurs années de vacance d’un pouvoir royal qui a fait les frais de la crise casamançaise. Il a remplacé Sibaakuyaan Diabone lequel a succédé à Siangebil Sambou. Les intronisations royales se passent entre les familles Diedhiou, Diabone et Sambou. A tour de rôle. Selon un rituel précis de désignation du roi appelée Kateb jàlii. Pour qu’il soit désigné, les signes doivent parler. Les initiés commis à cet effet pourront en déchiffrer le sens et le choix final porté sur le futur roi. Il sera «kidnappé » et n’aura aucun autre choix que d’accepter sa nouvelle fonction, véritable sacerdoce à vie.

Il sera reclus presque au sein de son palais royal et ne sortira que pour respecter des exigences de représentation bien codifiées au sein du royaume. Il est le chef moral et suprême d’un royaume qui lui doit respect et auquel il doit protection et assistance. Il gère ainsi le plus grand fétiche qui est celui du royaume et exerce des fonctions de prêtrise fondamentale. Il n’a pas à proprement parlé de fonctions politiques préférant s’occuper de ses fétiches et de l’organisation spirituelle du royaume. Le Roi a deux épouses Àliis Umoyi, la premiere Reine et Àgiiluyaan, la seconde Reine qui vivent toutes deux dans la maison royale à Oussouye. Ces Reines sont aussi choisies dans des familles précises et ne pourront se remarier à la mort du roi-époux. A moins que le roi-successeur pour des raisons qui lui sont propres décide de remarier les veuves de son prédécesseur. Ce fut le cas du Roi Sibaakuyaan Diabone qui avait repris les reines trop jeunes de Siangebil Sambou.

Le second direct du royaume est le détenteur du fétiche qui s’appelle Elinkinee. Puissant fétiche qui couvre tous les autres fétiches mais qui est sous la responsabilité morale du Roi. Il s’appelle Ushumbu. Il est basé à Oussouye. A la différence du Roi, il est certes une autorité sacrée, mais particulièrement accessible. En revanche, pour accéder au Roi directement et à ses quartiers, il faut en avoir les prérogatives initiatiques. Même les initiés d’un certain niveau ne peuvent pas voir directement le Roi. Ce qui n’est pas le cas du second personnage du royaume.

Ensuite viennent les différents fétiches qui sont des sortes de ministères et qui régulent l’organisation du royaume. Nous avons le Bàcïm qui est une sorte de ministère de l’intérieur. Il est géré en ce moment par Atabo et son second s’appelle Kukobibo et sont tous basés à Oussouye. Le ministère de la justice est assuré par le fétiche appelé Elunģ. Un fétiche qui recueille les confessions des meurtriers voire même ceux qui de façon fortuite ont vu un cadavre sur leur chemin. Innocents ou non, il est fait obligation aux concernés de se confesser impérativement auprès du fétiche. Sous peine de recevoir de terribles sanctions. Son détenteur s’appelle Kuyanayo et il est basé dans le village de Jiwant. Le fétiche appelé Hulem joue aussi les mêmes fonctions de purification et de confession. Le mis en cause doit s’acquitter de plusieurs offrandes en présence d’un public ouvert pour expliquer dans le détail les conditions de son meurtre.

Viennent aussi plusieurs autres fétiches qui sont des sortes de ministères au regard des rôles sociaux et mystiques qu’ils jouent. Ainsi, nous avons les fétiches de la circoncision, le Ébila notamment dédiés à l’apprentissage des interdits. Il existe des fétiches plus centrés sur “l’ouverture” et la chance. Dans ce registre, on peut noter le Hufiila, fétiche implanté souvent aux abords des concessions pour augmenter les chances. Le fétiche le Kataf, joue aussi cette fonction. On peut noter des fétiches dédiés aux protections tel que le Huben fétiche géré en particulier par les femmes. Le Hunii, est aussi un autre fétiche des femmes qui regroupe les 17 villages du royaume. Il existe des fétiches plus spécifiques tels que Kàļafum, fétiche du mariage mais aussi des forgerons, le Kuhulunģ, fétiche de déclaration de naissance et de mort.

Le royaume, c’est aussi des espaces interdits tels que les bois sacrés inaccessibles selon votre niveau d’initiation. Le Roi et les fétiches ont leurs représentants dans les différents villages du royaume. On peut observer que l’organisation du royaume est basée sur des fétiches et leurs détenteurs qui forment l’ossature politique et mystique du Kaii. Le Aii, le Roi coordonnant toutes cette complexité organisationnelle avec sa cour. Une belle preuve vivante d’une autre forme « d’Etat » qui fonctionne avec ses normes, ses codes, ses secrets, mais connus des habitants. La Casamance restera toujours un modèle pertinent d’organisation sociale inspirante et loin des mimétismes d’une modernité qui cherche son âme.

Texte : ANKN
Photo : Matar Ndour

@Projet ethno photographique, juin 2016. Signes et symboles. Entre imaginaires et réalités. Matar Ndour & ANKN

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FRANCOPHONE CLIMATE NEGOCIATIONS BULLETIN STOCK OF PARIS OUTCOME

22 December 2015: The International Institute for Sustainable Development’s Reporting Services (IISD RS) has released the final French language bulletin in a series that focused on the 21st session of the Conference of the Parties (COP 21) to the UNFCCC, which convened in Paris, France, in November-December 2015. The seventh bulletin takes stock of the Paris Agreement and accompanying COP decision.

The bulletin is published by the International Organization of the Francophonie (OIF), through its subsidiary body, the Institute for Sustainable Development of the Francophonie (IFDD), in partnership with IISD RS, Médiaterre and Senghor University.

This seventh issue provides an overview of the strengths and weaknesses of the main topics covered by the Paris Agreement and its accompanying COP decision, namely: preamble; objective; mitigation; adaptation; loss and damage; finance; capacity building; technology; and stocktake. The bulletin also contains a summary of recent meetings and other news related to the climate negotiations, and a timeline of key events scheduled to take place in 2016. [Francophone Bulletin Website] [Publication: Francophone Bulletin Issue 7 (in French)]


 

http://climate-l.iisd.org/news/francophone-climate-negotiations-bulletin-takes-stock-of-paris-outcome/

Merci au Dr Arona SOUMARE

PUBLICATION DES BULLETINS 2, 3, 4 FRANCOPHONES DES NÉGOCIATIONS SUR LES CHANGEMENTS CLIMATIQUES

Coordination Scientifique : Dr Arona Soumaré

La France va accueillir et présider la 21e Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques de 2015 (COP21/CMP11), aussi appelée « Paris 2015 », du 30 novembre au 11 décembre 2015. C’est une échéance cruciale, puisqu’elle doit aboutir à un nouvel accord international sur le climat, applicable à tous les pays, dans l’objectif de maintenir le réchauffement mondial en deçà de 2°C. Ces Bulletins Francophones des Négociations sur les Changements Climatiques  publiés par l’OIF / IFDD en partenariat avec l’IIDD, Médiaterre et l’Université Senghor, font le point notamment sur l’état d’avancement des négociations, des principaux enjeux (objectif mondial d’adaptation, engagements collectifs et individuels), des questions repoussées à un examen ultérieur.

La coordination scientifique de ces bulletins numéro 2,3,4 est assurée par notre compatriote Arona Soumaré. 

Ci dessous les liens des Bulletins.

https://drive.google.com/file/d/0B4WQavBocPJXYzdOeUNYekItdjg/view?usp=sharing (Bulletin numéro 2) 

https://drive.google.com/file/d/0B4WQavBocPJXQ2tBdmpWUW9DOGM/view?usp=sharing -Bulletin numéro 3)

https://drive.google.com/file/d/0B4WQavBocPJXUExBamd2R1NsM1U/view?usp=sharing -Bulletin numéro 4)

 

DIVERSITÉS CULTURELLES. SIGNES ET SYMBOLES. PROJET ETHNO-PHOTOGRAPHIQUE : MISS JOBAAY (CHASSE DE JOBAAY) PLUS DE 700 ANS DE TRADITIONS DE PRÉDICTIONS ET DE CONJURATION DES SORTS

Abdou Ndukur Kacc Ndao

Une semaine qui démarre avec Matar Ndour qui couvre depuis quelques semaines les cérémonies de Xoy (cérémonies de prédictions sérères) dans le Fatick. Aujourd’hui, Matar couvrira le Miis Jobaay (Chasse de Jobaay), une cérémonie initiatique que le Sine organise depuis plus de 700 ans.Une belle trajectoire de notre histoire commune. Ces cérémonies de voyance, sont d’une grande portée photo-anthropologique avec ses logiques de théâtralisation, comme disait Erving Goffman, théoricien notamment des rites et de l’ordre rituel, des désordres des changements rituels, de la scène : «le monde ne se réduit pas à une scène, et le théâtre non plus. 1991:9)» Goffman E. (1974) Interaction ritual. (Ed. française : Les rites d’interaction. Paris, Minuit.). Dans ce travail, nous avons toujours privilégié l’observation et l’mage ethnographiques qui voient “les scènes sociales” tout en évitant de les fétichiser ou de le essentialiser. .

Ce matin, vers 9 heures, des volontaires, fidèles à une tradition pluri centenaires vont sillonné la “forêt” de Joobay, pour rechercher et tuer du gibier. Ces actes “meurtriers” font parti d’un processus rituel de conjuration des sorts. On dirait que les mauvais sorts sont enchâssés dans ces gibiers. L’acte de mise à mort au delà de son aspect sacrificiel, libère les énergies négatives et protège les hommes des malheurs. Les identités remarquables entre les humains et les animaux sont perçues mystiquement, sous le prisme d’une interchangeabilité unilatérale où, l’animal devient le sacrifié, l’homme le jouisseur de ce sacrifice. Au nom de son Ordre !!!

Auparavant, vers 6 heures du matin, les chasseurs du jour, munis de leur Carabine “deux bouches” ou “deux ñeebe”, enturbannés avec du “Sufarnaak” (lianes vertes en Sérère), munis de leurs gris gris et autres talisman de protection, sont passés voir le Conservateur de Mindiss, Pour prendre un bain mystique protecteur. On ne tue pas comme ça un animal sans frais.

Matar Ndour sera muni de son regard et de son objectif photographiques, pour capter ces dynamiques culturelles inscrites dans l’agenda régional du Sine. Il captera sans doute la belle procession qui suivra la chasse cet après midi. Une procession haut en couleurs ou les armes et autres instruments seront exhibés aux sons des rythmes et autres sonorités du Sine. En attendant, je passe mes dernières heures en Casamance. Un séjour qui a permis d’approfondir des données socio-anthropologiques pour mieux fonder notre projet de diversités culturelles.

Illustrations photographiques : Matar Ndour

ANKN

INTERVIEW EXCLUSIVE DU DOYEN AMADOU MOCTAR MBOW, ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DE L’UNESCO

Nous publions cette interview exclusive du Doyen Amadou Moctar Mbow, ancien Directeur général de l’UNESCO. Professeur Mbow y parle de sa trajectoire militaire, scolaire, politique. Il y lance des messages forts sur ce que devrait être notre posture aux contraintes de la vie. Cette interview a été réalisée à l’occasion du Forum citoyen sur les conclusions des Assises Nationales sur l’Education et la Formation organisé par la COSYDEP, le Groupe Refondation Nationale et le GRES.

LES ASSASSINS DE LA MÉMOIRE

PAR L’ÉDITORIALISTE DE SENEPLUS, BOUBACAR BORIS DIOP (*)

Les violences xénophobes en Afrique du Sud sont autant des crimes contre les corps et les biens que contre la victoire contre l’apartheid

Par leur insigne trivialité, les violences xénophobes d’Afrique du Sud incitent à une lecture manichéenne, voire caricaturale : dans un pays africain, des Noirs, perçus comme les seuls étrangers, sont traqués et massacrés sous le regard narquois de leurs concitoyens Blancs naguère accusés de tous les maux. Ces derniers, ravis, rient sous cape et leur mutisme n’empêche personne d’entendre, hauts et clairs, les mots qui se bousculent dans leur crâne : «Nous vous l’avions bien dit, ils ne connaissent que la trique !», «Ce sont de grands enfants», etc.

Sur les réseaux sociaux, des millions d’Africains se déchaînent et voient dans ces malheureux événements une nouvelle preuve d’on ne sait quelle antique malédiction. Et dans le flot des commentaires il est parfois suggéré, à mi-voix ou entre les lignes, qu’au lieu de s’en prendre à leurs «frères», les émeutiers auraient dû découper les Blancs à la machette et vandaliser leurs luxueuses propriétés.

La question sud-africaine est beaucoup trop importante pour s’accommoder d’un simplisme aussi puéril. On ne peut pas dire aux criminels des townships d’Alexandra et Isipingo : «Vous avez bien raison de tout détruire sur votre passage, vous vous êtes juste trompés de cible !»

Dans le monde où nous vivons, personne n’a le droit de prendre prétexte de ses difficultés pour piller, voler, violer et tuer ses semblables, parfois avec une indicible cruauté. Cela s’appelle la loi de la jungle et la cautionner reviendrait à faire croire à ces jeunes désœuvrés qu’ils sont- si on ose s’exprimer ainsi- une race à part. Le moins qu’on puisse dire est que leur comportement est aux antipodes de l’enseignement de Mandela. Il faut toutefois s’empresser d’ajouter que, contrairement aux apparences, des millions d’autres exclus de la société sud-africaine- «la plus inégalitaire du monde», selon les experts- s’investissent sans relâche, depuis deux décennies, dans des luttes civilisées et intelligentes pour améliorer leurs conditions d’existence. Comme partout ailleurs…

Cela signifie que les manieurs de machettes ivres de haine sont, ainsi que l’ont du reste souligné nombre d’observateurs, une infime minorité.

Un tel constat ne doit cependant pas empêcher de se demander pourquoi leur singulier mode de protestation sociale ne s’est systématisé qu’en Afrique du Sud et pourquoi il y est à l’œuvre depuis si longtemps.

On ne le sait peut-être pas assez mais le rejet des Négro-africains ne date pas, en Afrique du Sud, de la fin de l’apartheid. Les dirigeants de l’ANC qui accèdent au pouvoir en 1994 grâce, notamment, à l’aide du Zimbabwe, de la Zambie et du Mozambique savent bien que les ressortissants de ces Etats voisins- et plus largement tous les étrangers noirs- sont très mal vus dans les townships où on les appelle les Makwerekwere. Le mot, dont l’étymologie reste assez controversée, désignait semble-t-il au départ, de manière plutôt neutre, les migrants originaires du continent. Il est peu à peu devenu profondément méprisant et, selon un article de 2008 du Mail and Guardian, l’hebdo de référence de Johannesburg, il a à voir avec l’idée que ces Africains-là, dont la peau est vue comme très sombre, sentiraient également mauvais. C’est difficile à croire mais il en est malheureusement ainsi.

Trois siècles d’apartheid, cela ne s’efface pas d’un trait de plume et, comme nous l’enseigne l’histoire humaine, ce que l’on croit être la haine de l’Autre n’est presque toujours que la haine de soi-même.

On aurait pu espérer qu’une fois leur liberté reconquise, les Sud-Africains allaient avoir un regard diffèrent sur les étrangers à la peau noire. En fait, les dures réalités économiques ont pesé davantage que les scrupules éthiques. Au fil des désillusions et de tensions sociales de plus en plus vives, les Makwerekwere sont devenus de commodes bouc-émissaires. On trouve des traces de cette détestation dans «Jerusalema», ambitieux film de Ralph Ziman, qui brosse un portrait très peu flatteur de Nigérians au centre du crime organisé à Johannesburg.

L’élite dirigeante noire, bien contente de rendre d’autres responsables de sa propre faillite, détourne les yeux et même, dans certains cas, théorise avec moult contorsions mentales cette forme primaire de xénophobie. Ici aussi, il faudrait se garder de toute généralisation abusive puisque des figures politiques comme Thabo Mbeki ou le légendaire Ahmed Kathrada- pour ne citer qu’eux- n’ont jamais voulu manger de ce pain-là.

Reste la question qui fâche, à savoir si au-delà de l’incapacité de la direction de l’ANC à se hisser à la hauteur d’enjeux historiques cruciaux, on ne devrait pas indexer la population sud-africaine tout entière pour sa passivité quasi bienveillante à l’égard des bandes xénophobes. Après tout, les tueries de ce mois d’avril ne sont pas une première. Elles se sont simplement accélérées à partir de 1994 et, si deux Sénégalais ont été jetés d’un train en marche en septembre 98, on doit surtout se souvenir qu’avec ses 62 morts, mai-2008 a été une sanglante apothéose. Le supplice du Mozambicain Ernesto Nhamuave, brûlé vif en pleine rue, en reste l’image emblématique.

Si ces crimes n’ont jamais réellement perturbé l’opinion sud-africaine, c’est aussi parce que la stigmatisation desMakwerekwere a pour corollaire une mentalité terriblement isolationniste, fruit d’une histoire particulière et n’épargnant aucune couche sociale. J’ai moi-même fait plusieurs fois l’expérience de ce sentiment typiquement sud-africain d’être soit en dehors du continent soit une grandiose exception en son sein.  Je me souviens par exemple d’avoir demandé à ma voisine au cours d’un dîner dans le quartier de Kensington, à Johannesburg, si elle s’était déjà rendue au Sénégal. «Non, m’a-t-elle aussitôt répondu, je n’en ai pas encore eu l’occasion et d’ailleurs je ne suis jamais allée en Afrique !» A mon air stupéfait, elle a réalisé sa bourde et nous en avons beaucoup ri. Je me suis alors interrogé dans mon for intérieur pour savoir si un Noir aurait pu avoir la même réaction. Je crois bien que oui, même si un lapsus aussi peu ambigu était tout à fait exceptionnel.

D’ailleurs, quelques jours plus tard, j’ai entendu un monsieur passablement énervé appeler une émission de radio interactive pour faire sa petite mise au point : «Arrêtons donc de dire que l’Afrique a réussi sa Coupe du Monde, si ça a marché aussi brillamment, c’est parce qu’elle a été organisée par l’Afrique du Sud !» Dans la foulée, cet ardent patriote avait même cité quelque pays africains où, à l’en croire, cela aurait été un désastre total… J’ai vu dans ces propos la confirmation des remarques désabusées d’un cinéaste mozambicain m’assurant que «pour les Sud-Africains, tout ce qui est au nord du Limpopo appartient pratiquement à une autre planète…» Et d’ajouter en souriant : «Ce monde étrange et inconnu, eh bien, ça commence chez moi, à Maputo, à quelques petites heures de route de Johannesburg.»

Il est difficile d’éviter le pire lorsque, sur ce véritable autisme national, viennent se greffer les misères et frustrations du quotidien. Nous parlons ici d’un pays où le taux officiel de chômage, d’ailleurs largement sous-évalué aux dires des spécialistes, oscille entre 25 et 30%. Et le fait qu’il atteigne plus de 50% chez les jeunes Noirs ne peut évidemment pas rester sans conséquences sur la paix sociale. Un chiffre encore plus surprenant est celui des requérants d’asile : autour de 220.000 en 2009, c’est-à-dire le plus élevé au monde, devant les Etats-Unis et l’Allemagne, même s’il est retombé à 62.500 trois ans plus tard. Ces statistiques sont celles du HCR qui constate une nouvelle flambée des demandes puisqu’en janvier 2015 on en était déjà à 246.000.

Avec cinq millions d’étrangers, en majorité africains- soit exactement le dixième de sa population globale- l’Afrique du Sud a vite fait de juger intolérable la pression migratoire. Les exclus du système post-apartheid l’ont particulièrement mal vécue, estimant que les nouveaux venus, plus qualifiés ou plus entreprenants- parce que ne comptant en rien sur l’Etat- leur enlevaient littéralement le pain de la bouche.

Tous les ingrédients d’une situation explosive étaient en quelque sorte en place et chacun s’était plus ou moins résigné à des pogroms cycliques, perpétrés en toute tranquillité.

Il semble pourtant s’être passé quelque chose d’exceptionnel au pays de Nelson Mandela après les tueries de ces derniers jours.

De nombreux signaux donnent à penser que pour les bandes de criminels xénophobes la fin de l’impunité est proche. La vraie bonne nouvelle, c’est que les 7 morts de Durban et Johannesburg ont suscité plus de colère que les 62 victimes de 2008. En vérité, le monde entier en est arrivé à la conclusion que «Trop, c’est trop». On ne peut arguer de sa faim pour s’approvisionner, armes à la main, en miches de pain et caisses de bière dans les magasins d’autrui. Pour le dire franchement, une aussi embarrassante bestialité blesse en nous l’humain et on comprend qu’elle ait enfin été condamnée avec fermeté, y compris cette fois-ci en Afrique du Sud même.

L’on ne s’en est pas tenu, fort heureusement, à de simples invectives contre le régime de Jacob Zuma. Le Nigeria, le Malawi, le Zimbabwe et le Mozambique ont décidé de marquer vigoureusement le coup. Certains gouvernements ont commencé à rapatrier leurs ressortissants et les Sud-Africains travaillant dans ces pays se sont pour la première fois sentis en danger. Ont été aussi rappelées à qui de droit les notions très simples, mais apparemment jamais prises en compte par Pretoria, d’interdépendance et de réciprocité.

L’économie sud-africaine doit beaucoup aux migrants à qui l’on fait tant de misères et Terry Bell faisait remarquer récemment sur la BBC que si les Zimbabwéens s’en allaient, le secteur bancaire de son pays ne pourrait sans doute pas rester à son niveau actuel. Il est vrai qu’on fait grief aux petits commerçants somaliens ou éthiopiens de casser les prix. Est-ce une raison pour raser leurs boutiques et leur faire subir le supplice du collier ?

Il faut en outre savoir que ceux à qui on reproche de piquer aux Sud-Africains leur job créent souvent, au contraire, des emplois, si modestes soient-ils. Un de nos compatriotes, S. Sall, originaire de Thiès, est de ceux-là : dans la petite ville de Simonstown, à moins d’une heure de Cape Town, où les pingouins attirent des milliers de touristes par an, son business d’objets artisanaux marchait si bien en 2010 qu’il employait six ou sept jeunes Sud-Africaines plutôt contentes de travailler avec lui.

Au final, ceux qui rêvaient d’un splendide isolement de l’Afrique du Sud se sont vite aperçus avec frayeur que ce serait, à tous points de vue, le pire des scenarios. Les reculades ont été à la mesure du choc. C’est tout d’abord le Roi des Zoulous Goodwill Zwelithini qui, toute honte bue, ravale ses propos irresponsables et improvise une conférence de presse pour appeler au calme ; c’est ensuite Jacob Zuma qui annule une visite d’Etat en Indonésie et se rend dans le camp de Chatsworth auprès de quelques-uns des milliers de déplacés ; pour une fois, la classe politique unanime condamne les violences et dans un tel contexte les médias et la société civile ont eu beaucoup moins de mal à se faire entendre que par le passé.

A la modeste échelle sud-africaine, tout cela équivaut à un «Plus jamais ça» dont le principal mérite sera de faire de la xénophobie, qui tendait à devenir routinière, une déviance morale rejetée avec dégoût par les femmes et les hommes de bonne volonté de tout un pays. Sans avoir la candeur de croire que les étrangers noirs d’Afrique du Sud vont désormais vivre dans le meilleur des mondes, on peut supposer que les bandes de voyous, moins assurés de la complicité tacite d’une grande partie de l’opinion, n’oseront plus les agresser ouvertement.

Le mal est cependant profond et il se pourrait bien que la criminalité ordinaire cible encore plus qu’auparavant, et selon des schémas nouveaux, les migrants étrangers, hélas si vulnérables. Ce qui rend l’affaire inextricable, c’est que parmi ces derniers beaucoup sont en situation irrégulière. Dans sa réponse à la «Lettre ouverte» de l’écrivain mozambicain Mia Couto, le président Zuma a insisté sur ce point précis, lui faisant remarquer qu’il faut aussi prendre en compte les plaintes légitimes des Sud-Africains eux-mêmes. Jacob Zuma n’est pas le seul à penser ainsi : nombre de ses concitoyens tout à fait raisonnables, qui ne savent même pas ce qu’être xénophobe veut dire, sont de cet avis. C’est un point de vue que l’on peut entendre. La contrepartie à l’hospitalité et à la sécurité que l’on attend d’un pays d’accueil, c’est le respect scrupuleux de ses lois.

En dépit de toutes les craintes, il y a encore de sérieuses raisons d’espérer. A la fin des fins, ces événements ont obligé la majorité silencieuse à donner de la voix, projetant ainsi une autre image, moins repoussante, de l’Afrique du Sud. Le symbole de ce sursaut moral a été la marche contre la xénophobie ayant réuni le 23 avril à Johannesburg une foule immense sous le slogan «Nous sommes tous Sud-Africains». Et à cette occasion, la dette morale de la «Nation arc-en-ciel» à l’égard du reste du continent a été souvent évoquée. Jamais rappel n’a été aussi opportun. La victoire contre l’apartheid a été une des rares, ou peut-être même la seule, success story de l’Afrique indépendante. Les pays de la «ligne de front» ont payé au prix fort leur soutien aux camarades de Mandela et ici même au Sénégal des générations d’écoliers ont eu chaque jour devant leurs yeux, écrite au-dessus du tableau noir, la fameuse phrase : «L’apartheid est un crime contre l’humanité» Par ailleurs, partout sur le continent, les artistes, et singulièrement les musiciens, ont efficacement joué leur partition.

Voilà pourquoi les violences xénophobes en Afrique du Sud sont autant des crimes contre les corps et les biens que contre la mémoire. Nous nous plaignons souvent, nous autres Africains, de l’indifférence du monde à nos tragédies. Si nous savions nous souvenir un peu plus souvent du formidable élan de solidarité qui a fini par terrasser le puissant régime raciste sud-africain, nous n’en serions pas à quémander en toutes circonstances la compassion des autres.

La marche prévue à Dakar le 17 avril dernier en hommage aux 147 étudiants victimes du carnage de Garissa, procédait en un sens du louable désir de réactiver cette mémoire. A la surprise générale, le peuple sénégalais a été interdit de solidarité avec le peuple kenyan. Quoi qu’on dise, ce n’est pas un simple préfet de Dakar qui s’est opposé à cette marche mais bien le gouvernement de la République du Sénégal. Le même gouvernement qui, silencieux sur l’éventuel sort de nos compatriotes en Méditerranée et en Afrique du Sud, est sur le point d’envoyer 2000 de nos soldats servir de chair à canon sur les lointaines terres d’Arabie. Presque personne n’est d’accord avec la présence de troupes sénégalaises au Yémen. Si cela venait à se faire, ce serait particulièrement dommageable pour notre amour-propre. Ce serait surtout la décision la plus mystérieuse et la plus folle jamais prise dans ce pays et elle ne tarderait pas à faire oublier les erreurs, crimes et errements des trois devanciers de Macky Sall au palais présidentiel.

bdiop@seneplus.com

(*) Article publié avec l’aimable autorisation de Seneplus