RAPPORT DE TIMBUKTU SUR LA RADICALISATION. LES PIÈGES MÉTHODOLOGIQUES DES SCIENCES SOCIALES ($)

($) : Ces remarques ont aussi une portée générale qui dépassent l’étude stricto sensu de Bakary et de son équipe.

Abdou Ndukur Kacc Ndao
www.ndukur.com

Il faut féliciter Dr Bakary Sambe pour son investissement personnel scientifique dans l’éclairage des phénomènes religieux en général et en particulier les processus de radicalisation, d’extrémisme religieux. Notre contexte géopolitique exige ce genre d’études croisées produites aussi par nos visions intellectuelles internes. Sur ce plan, Bakary mérite notre attention et notre respect. Son étude intitulée « Facteurs de radicalisation. Perception du terrorisme chez les jeunes dans la grande banlieue de Dakar (octobre 2016) soulève plusieurs interrogations partagées au sein de l’opinion publique et de la communauté universitaire. Nous ne pouvons poursuivre un discrédit généralisé de nos chercheurs sous prétexte d’un désaccord des conclusions issues de leurs recherches. En revanche, les productions de cette nature sont une occasion de débattre de méthodes, méthodologies, de résultats, etc. Cela dit reprenons ce qui constitue à mes yeux les limites de cette étude.

DES DÉLAIS DE « CONSULTANTS »

25 enquêteurs pour couvrir la banlieue pendant une semaine. Voila le premier piège auquel les « chercheurs » versus « consultants » sont souvent confrontes. C’est une logique propre aux commanditaires privés qui astreignent dans des limites temporelles qui discréditent les études. Il est vrai que le fil est tenu entre ces deux postures. Mais il faut affirmer avec force qu’en une semaine pour capter les complexités propres aux perceptions relève d’une vraie gageure. Malheureusement, nos études font de plus en plus les frais de ces contraintes de temps qui ne tiennent pas compte de la nature complexe des études de perceptions. Le niveau de licence des enquêteurs n’est pas en soi une condition de fiabilité et de crédibilité des données collectées. Ces enquêtes exigent des compétences particulières, un vécu interactif établi que nous ne trouvons pas nécessairement voire souvent chez des étudiants en licence. L’expérience locale prouve d’ailleurs que les meilleurs enquêteurs en sciences sociales sont les vrais professionnels que nous retrouvons auprès de l’ANSD et qui ne sont pas forcément des diplômés de l’enseignement supérieur. Je crois que les chercheurs doivent se battre contre ces délais superficiels qui les mettent sous pressions et conditions alors qu’ils ont besoin d’un temps minimal pour travailler en profondeur.

QUIPROQUO CONCEPTUEL

Le second piège que je décèle dans l’étude de Bakary est relatif à la formulation du sujet. Il est bien indiqué qu’il s’agit d’une étude de perception. Sans fétichisme méthodologique particulier, on peut se demander s’il existe une cohérence méthodologique entre cette formulation et les outils dits CAP utilisés durant cette étude. Si Bakary et son équipe avaient enlevé le concept de perception, nous aurions pu reconsidérer nos critiques sur les aspects méthodologiques. Les enquêtes CAP sont sans doute de puissants instruments pour saisir les comportements, attitudes et pratiques des acteurs. Je ne suis pas sur en revanche qu’ils puissent capter plus spécifiquement les perceptions.

PERCEPTIONS VERSUS STATISTIQUE

Le troisième piège qui est structurel a mon avis dans cette étude est relatif à l’usage inconsidéré de statistiques sans que nous ne percevions ce qui relève des contenus qualitatifs. Ce piège est très lié au premier car les bailleurs sont encore convaincus que la compréhension des phénomènes se fait à grand renforts de productions statistiques avec ces graphiques, ces dendrogrammes ces tableaux croisés, ces résultats cartographiés. On voit mal comment justifier méthodologiquement une approche par les conceptions à partir des critères d’échantillonnage statistique sur 400 enquêtés ramenés finalement à 300 pour des raisons expliquées dans le rapport. Il est vrai que toute enquête de nature sociale ou statistique s’appuie sur des enquêtes aux profils divers. Mais on ne peut prendre les approches statistiques pour celles qualitatives. On voit bien d’ailleurs que le justificatif des critères qualitatifs reste très faiblement documenté dans les préalables méthodologiques. Une note méthodologique circonstanciée sur ces chiffres et leurs fondements aurait permis de lever ces équivoques de représentativité qui ne sont pas à mon avis l’objet d’une étude de perception. A moins que nous ayons une perception différente de cette notion.

ANALYSE QUALITATIVE ET PRODUCTION DE SENS

Le quatrième piège décelable qui est transversal à plusieurs études réalisées concerne le non respect du statut épistémologique des sciences dites sociales. Beaucoup de chercheurs ne font pas la différence entre productions statistiques et production de sens. L’entrée par les sciences sociales est une entrée de production de sens à partir de corpus contradictoires, de profils particulièrement diversifiés. Sa base méthodologique ne peut pas être cette logique statistique qui subsume la complexité des faits sociaux sous des graphiques tout aussi caricaturales que désincarnées. Je comprends l’utilité des chiffres qui sont aussi un instrument de stratégie communicationnelle. J’observe aussi que le chiffre est un autre instrument de manipulation pour fonder des hypothèses. A mon avis, le chercheur doit bien définir le cadre conceptuel qui organise son approche en évitant les confusions de genre issues souvent de commandes privées peu scrupuleuses de la qualité de la démarche si ce n’est juste la mise ne exergue d’un résultat attendu. Ce risque est aujourd’hui le talon d’Achille de la recherche et qui a fini de discréditer une bonne partie des chercheurs utilisés comme des « négriers ».

COMPLEXITÉ DES MÉTHODES EN SCIENCES SOCIALES

Les méthodes des sciences sociales ont beaucoup évolué ces trente dernières années. Ceux qui l’ont toujours confiné dans des spéculations métaphysiques découvrent au quotidien les immenses progrès réalisés pour conforter son statut épistémologique. A la faveur notamment de l’informatique, de la statistique, des théories issues des sciences sociales, les méthodes en sciences sociales ont élargi leur horizon et ont consolidé leurs bases explicatives et compréhensives. L’informatique a permis d’aller au delà des corpus textuels d’intégrer des données non textuelles (photographies, vidéo, audio, internet, réseaux sociaux). L’étude de Bakary est encore restée dans ce spectre très réduit d’une analyse qualitative c’est vrai contestable fondé sur les textes. Les enjeux de cette étude exigent à mon avis d’aller au delà de simples questionnaires ou guides d’entretiens en élargissant le spectre de productions de sens en se fondant sur les nouveaux outils.

Les statistiques sont aujourd’hui utilisées dans l’analyse des perceptions mais juste comme instrument d’analyse et d’interprétations des données qualitatives. C’est ainsi que de plus en plus les tests et coefficients statistiques (Pearson, Jaccard, Sorenson, etc.) sont même intégrés dans des applications informatiques pour analyser et interpréter les données qualitatives. Il ne s’agit pas d’une sophistication informatique mais bien de l’usage multiforme d’autres apports disciplinaires.

De même dans les applications informatiques sont intégrés systématiquement des modules de théories des sciences sociales tels que les théories des graphes, des liens sans compter des modules de psychologie sociale, de dynamiques de groupe capables de renforcer la complexité des analyses et interprétations. Il est vrai que tout ceci n’est qu’instrument au service des sciences sociales mais la posture essentielle est que c’est le chercheur avec son cadre d’analyse conceptuel approprié qui fixe les règles du jeu. Nous voulons faire de l’analyse qualitative en étant encore frileux aux nouvelles opportunités qu’offrent la science et la technologie. Cette observation va au delà de Bakary qui a un intérêt particulier à systématiser dans ses travaux ces approches intéressantes. Même nos universités sont encore restées très réfractaires aux nouvelles évolutions des méthodes de l’analyse qualitative même s’il existe quelques ilots de résistance.

En conclusion, je crois que Bakary en postulant un cadre conceptuel autour de la notion de perception et en structurant sa collecte autour de données statistiques a renversé et a substitué son approche méthodologique. C’est un piège permanent dans un contexte ou les commandes privées sont insensibles aux approches qualitatives documentées. Sans jeter totalement les résultats de cette étude qui sont une base de travail intéressante qu’il faut lire au second degré aussi, il me parait utile que Bakary et son équipe se penchent sur une étude complémentaire qualitative plus centrée sur la production de sens que sur des statistiques souvent si contestables.

ANKN

 

ANALYSE QUALITATIVE APPLIQUÉE (PROJET AQA)

Abdou Ndukur Kacc Ndao

NOTE CONCEPTUELLE

L’analyse qualitative est une recherche de sens (Paillé et Mucchielli, 2003*). Elle utilise plusieurs registres de techniques qui vont de l’analyse de contenu ou analyse par théorisation ancrée à l’analyse thématique, appelée aussi analyse par thématisation. Il s’agit pour révéler ces sens, plus spécifiquement, de se poser les questions suivantes ? «De quoi est-il question dans ce document là? », «De quoi est-ce que cet extrait parle? », «Que dit cette personne ?». L’évolution des technologies modernes a (re(profilé le statut épistémologique des sciences sociales, en général, de l’analyse qualitative en particulier.

En effet, il y’a 50 ans, les spécialistes de l’analyse qualitative utilisaient des approches classiques pour saisir la complexité de ces sens. Aujourd’hui, l’analyse qualitative est devenue appliquée aux nouvelles sciences de l’information et de la communication. Ce nouveau statut épistémologique révèle de nouveaux usages méthodologiques qui voient l’analyse qualitative faire appel notamment à la statistique primaire et multidimensionnelle, à l’informatique. Ainsi, nous pouvons appliquer à l’analyse qualitative des instruments statistiques tels que les coefficients de Pearson (courbe de régression), de Jaccard, de Sorenson (tests de similarité) ou le test de Kappa (concordance et discordance entre des variables qualitatives).  Ce statut nous permet également de combiner des ressources textuelles (corpus de textes transcrits et saisis et tableurs) et des ressources non textuelles (vidéo, audio, photo, médias sociaux).

En résumé, l’analyse qualitative nous offre aujourd’hui une palette large, diversifiée de données. Elle est devenue une sorte d’Œcuménisme méthodologique (Haldemann et Lévy, 1995**) ou une hybridation méthodologique qui déconstruit les approches classificatoires entre l’induction et la déduction, entre la découverte et la preuve, le quantitatif et le qualitatif. Les opportunités de traitement et d’analyse des données (requêtes) sont tout aussi larges : requêtes de fréquences de mots, textuelle, d’encodage, d’encodage matriciel, d’encodage composite, etc.

A travers ce projet AQA, il s’agit de réussir un double challenge scientifique. En effet, ce projet de recherche visera à analyser des ressources textuelles et non textuelles nous provenant des différentes pages Facebook de nos ami(e)s. Ce projet AQA combine différentes compétences qui nous viennent de l’Académie, des professionnels, des étudiants, des Facebookeurs ». Le projet AQA visera dans ses intentionnalités méthodologiques à valoriser les approches fondées sur l’interdisciplinarité, la transdisciplinarité.

Donc, il ne s’agit pas d’une affaire de spécialistes. Mais d’abord l’affaire de tous les usagers des réseaux sociaux qui comprennent qu’il est possible de mettre en cohérence les milliers des pages, de vidéos, de photos, d’expressions écrites.  Le challenge politique est de fédérer ces complexités de sens pour les rendre plus politiquement cohérentes. Il s’agit donc à travers ce projet AQA  de recueillir toutes ses données textuelles et non textuelles, de les organiser sous formes de nœuds libres et hiérarchiques, de modèles, de matrices. Les résultats de ce projet AQA permettront de visualiser nos données sur des graphiques, des modèles simples ou matriciels, des visualisations cartographiques, etc.

Un rapport scientifique sera rédigé pour présenter de façon détaillée les résultats issus de cette recherche qualitative. Des séances de restitution seront organisées pour vulgariser et diffuser lesdits résultats. Il est prévu de systématiser ce processus de recherche et de l’étendre. Une évaluation rigoureuse sera faite pour réajuster au besoin ses objectifs, ses approches, ses méthodes et méthodologies. Cette recherche est prévue pour une durée approximative de 1 mois et demi. Elle mobilisera une équipe pluridisciplinaire coordonnée.

Ceux et celles qui sont intéressé(e)s par ce projet AQA peuvent envoyer un email aux adresses ci-dessous au plus tard le 28 Février 2015

Abdou.Ndao@ndukur.com

abdou.ndao@ndukur.com

(*) Paillé, P., & Mucchielli, A. (2003). L’analyse qualitative en sciences humaines et sociales (Traducteur, Trans.). Paris: Armand Colin.

(**) Haldemann, V., Levy, R. (1995). Œcuménisme méthodologique et dialogue entre paradigmes. Canadian journal of aging/Revue canadienne du vieillissement, 14 (1), 37-51.