AU-DELA DES CELEBRATIONS RELIGIEUSES : ERUDITIONS ET VULNERABILITES

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao

Et la “tabaski” dans la désunion. C’est inscrit depuis des décennies dans L’ADN des musulmans sénégalais. Chacun selon les circonstances trouvent les arguments justificatifs. Il faut l’admettre, c’est un des charmes du Sénégal entré en islam dès le VIIIè siècle si on considère l’empire du Ghana qui s’étendait  jusqu’au Sénégal à travers le commerce transaharien et par Waar Jaabi au Tékrour. Mais féru d’exégèses capables de convoquer le Coran et la Tradition islamique pour valider des options ou des controverses. Et pour cause,  le pays n’est pas Karbala ou la Mecque,  mais il est assis sur les tombes d’érudits soufis qui ont marqué une empreinte indélébile à l’islam. Un pays aussi exportateur d’érudits en Afrique avec Ousmane Dan Fodio au XVIII- siècle. Sans compter le Nigeria. Ousmane Oumar Kane dans son ouvrage Au-delà de Tombouctou. Erudition islamique et histoire intellectuelle en Afrique occidentale, CODESRIA dresse un panorama instructif de ces exportations d’érudits. L’école française continue de former  nos cadres aux côtés des “daara” (école coranique) qui en produisent autant voire plus. Alors les légitimités des savoir sont en perpétuelle confrontation et les fidèles encore sensibles aux mots d’ordre de la hiérarchie maraboutique en perpétuel test de sondage pour mesurer l’ampleur de leurs légitimités éprouvées par les fines voire explicites contradictions et contestations internes aux confrèries et aux non alignés de plus en plus poussifs.  L’islam reprend des couleurs. Les “wahabites” et autres tendances islamiques s’installent timidement mais surement. Ils ont compris qu’il existe des espaces de conquête et distillent efficacement une idéologie religieuse censée retourner à un islam tel qu’il était pratiqué en Arabie à ses Origines à l’époque (un islam hors contexte et figé) et non sur des Califas héréditaires. Et tout cela amplifie la lutte des tendances le temps d’observer vers quelles directions elles vont exploser ou imploser. On pourra après mieux évaluer le reste des fragments et les refondations générées.

Ce matin, une partie de la communauté a célébré l’Eid parmi lesquels les non alignés historiques (Ibadou Rahman et d’autres profils qui refusent le dictat confrérique) en compagnie de la famille de Cheikh Omar Foutihou Tall. Des omariens rappelons le qui n’ont pas de bases sociales au-delà de la région de Dakar. On oublie qu’ils viennent du Mali et n’ont presque pas d’attache au Fouta car ce bastion de l’islam a eu aussi d’autres grands “muqqadams” de Elhadj Omar qui ont reçu son agrément ou par d’autres composantes de la confrérie tjanniya ( Sékou Amadou Ba, de la Mauritanie, etc.). Du côté maternel, ils nous viennent du Nigéria et du Mali. Leur présence à Dakar obéissait à des exigences de prise en charge des pulaar urbanisés. Demain, ce sera autour de la grande majorité sociologique confrérique de célébrer l’Eid. Elle a encore réussi a imposé le tempo même si elle est aussi fragmentée au fil des années et des enjeux. Une vraie “exception sénégalaise”. L’Eid, une occasion de faste et de communion. Ailleurs, après la prière, on vaque à ses occupations. Ici, au pays de Lat Dior, on prendra un VSD pour prolonger les « dewenaty » et «baal ma aq» (pardons). Le pays peut se permettre ces recréations. Toutes les occasions sont bonnes pour mobiliser un peuple friand d’évènements.

Qu’elle est l’urgence pour nous sénégalais ? Le PSE ne leur demande pas de “livrer” X OU Y nombre de personnels qualifiés d’ici fin 2018 pour que le Sénégal puisse maintenir sa compétitivité et améliorer son espérance de vie. Parlons-en justement. Quelle est l’espérance de vie aux îles du Cap-vert ? 74 ans. Chez nous ? 66,8 ans. A une heure de Dakar dans un pays désertique qui connaît actuellement sa pire sécheresse depuis 40 ans. Oui ils ne sont que 500.000. Oui ils sont dispersés dans une dizaine d’île. La situation actuelle est comparable à celle de 1977 et 1947. Mais le Premier  ministre Ulisses Correia e Silva a dit il y a quelques mois qu’ils ne sont pas en situation d’insécurité alimentaire. Ils sont indépendants depuis 1975 seulement.  Nos experts risquent de nous donner une leçon et peut être de nous gronder. On peut pas comparer des pommes et des choux, blabla, l’impact de la diaspora, etc. Toujours est-il qu’au regard des tendances, nous sommes, pour certaines parties du pays, en sécheresse. Avec son lot de vulnérabilités qui ont déjà fortement ébranlé les communautés pourtant résilientes.

Pourquoi un cap-verdien peut vivre presque 10 ans plus qu’un sénégalais. Est-ce seulement parce qu’il n’y a pas de cars rapides dans les iles ? Est-ce parce que ce sont des “pourtougės” et que la « cachupa » serait plus saine que le «thiebou dieune » (sic) ? La prière de l’Eid a été et sera l’occasion de magnifier l’exception sénégalaise encore et d’invoquer nos saints pour que Dieu ouvre les vannes d’un ciel devenu subitement “avare” et améliore notre espérance de vie. Et que l’accès aux services de base soit amélioré. Mais quel mollah ose parler de cela ? De toute manière le Sénégal est adepte de la politique de l’autruche. L’Eid et les fêtes en général nous servent de cache-misère. Si tous les “baal ma aq” qui fusent étaient sincères à 5%, le Sénégal allait prendre le chemin d’une société plus inclusive, plus travailleur avec moins d’injustice et de reniement moral. Mais la bonne chose pour nous c’est toujours de “sauver les apparences”. L’allusion au Cap vert va sûrement déplaire certains. Mais prenons le comme prétexte et au second degré pour nous interroger sur notre soi-même. Ce n’est peut-être pas le meilleur jour pour faire ce « qutba » politique. Mais enfin…Eid à tous !!!

Photo : Matar Ndour

NKEN

LES BONNES PRATIQUES DÉMOCRATIQUES DU PAYS AJAMAAT

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao, Anthropologue

Matar Ndour, Photographe

En 1903, la Roi d’Oussouye s’appelait sa majesté Sihalebe Diatta. Sihalebe qui fut exilé par les forces françaises dirigées par le Capitaine Thierry Maupras la même année. Exile sans retour à Sédhiou. Nous reviendrons sur les 17 rois qui se sont succédés sur le trône de Oussouye. L’actuel «maan» étant Sibilum-baye. Tout comme sur les lignées royales de Cagnout jusqu’à Sikatibo Abeudj.

Feu Roi Sibukuyaan Sambou de Djicomole, Mlomp, Basse Casamance. Sénégal

En attendant on peut noter le glissement des charges patronymiques avec les Diatta qui héritaient du trône. Maintenant, dans ce royaume, seules les familles Diédhiou, Diabone et Sambou peuvent être intronisés rois. Rotativement. Après Siang Ebil Sambou, 15e roi, c’était le tour de Sibaak-Uyaan Diabone, 16e roi et Sibilum-baye Diedhiou, l’actuel et 17e, ce sera le tour d’un Sambou de prendre le tour royal.

Roi d’Oussouye Sibilum-baye Diédhiou, Basse Casamance. Sénégal

Signes d’une démocratie inclusive et d’un mécanisme concerté d’alternance dans la gestion du royaume. Le pays ajamaat reste encore sous ce rapport un modèle de bonnes pratiques dans la distribution et redistribution des rôles et statuts sociaux, royaux, mystiques qui refuse toute logique d’accaparement familial et héréditaire. Il est vrai qu’il existe parfois des tensions et résistances voire des contestations qui sont souvent résolus par des mécanismes concertés qui évitent les coups d’éclat.

Le pays ajamaat, un modèle d’organisation politique démocratique qui peut être inspirateur pour nos États qui peuvent beaucoup capitaliser ses bonnes pratiques.

© Projet ethno-photographique. Signes et symboles. Matar Ndour et NKEN. Août 2018

ÉVITE-MENT (S) ET ÉVITE-TOI !

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao

Notre société est assise sur un grand malentendu. Les velléités hégémoniques des intellectuels de différents bords religieux et confrériques se heurtent à la loi de la majorité silencieuse. Fort heureusement !!! Et puis il y a quelques chose de plus profond. Un vrai mépris par les autres incarné par des intellos ou autres qui pensent qu’en dehors de leur religion ou confrérie, il n’y a rien. Le problème est que nous nous laissons souvent abusés par le “maasla” des autres. En privé et dans les chaumières, la perception et le discours sont autres. Il y a plein de questions tabous que les gens n’abordent pas. Il y a des choses que les gens n’osent pas sortir au risque de créer un tremblement de terre social. Car il y a un déficit de légitimité et des falsifications.

En vérité, nous sommes constamment dans “l’évitement “. Où simplement le mensonge grossier. Mais on feint d’ignorer les paradigmes profonds qui régulent notre société. Les valeurs clamées ne sont pas les valeurs vécues. Alors que les rapports sociaux sont “violents” à cause de tous ces “secrets de famille” sur les rapports a l’ethnie , aux castes, aux confréries, à la sphère magico-religieuse, au pouvoir (ngur)’, à l’argent, etc. Nous continuons de refuser de donner nos filles aux forgerons sous prétexte qu’ils sont impurs et qu’ils portent la poisse. Pourtant nous les donnons aux “toubab” riches dont on ne connaît pas les origines. Pourtant nous clamons haut et fort que nos religions nous enseignent l’égalité et la fraternité.

Mais on feint de de rien voir. Pourtant beaucoup de choses sont basées sur ces codes. De la gouvernance politique à l’aménagement du territoire, du choix du conjoint aux choix politiques, etc. Nous critiquons souvent les politiques mais nous ne sommes pas toujours meilleurs qu’eux. Ils sont juste plus exposés. C’est cet artéfact qui empêche la refondation. Je ne dis par qu’il faut en faire table rase mais il faut l’assumer. Chacun peut bomber le torse mais on se connaît, et c’est cela qui est terrible. Voilà pourquoi tous les choix deviennent douloureux et souvent “surprenants” parce nous sommes alors confrontés à nous mêmes. Le problème est que tout indique que nous ne sommes pas prêts à nous regarder face à face pour changer. Question délicate qui exige un regard profond sur la nature de notre profond catharsis social qui nous attend.

L’évitement reste permanent. La calinothérapie reste le modèle dominant. On est dans le déni permanent. Et on surf dessus. Tout fonctionne à l’envers. Au sein de nos familles, les “putes” ou disons travailleuses de nuit qui emmènent la dépense quotidienne sont devenues les vrais chefs de ménages face à des pères licenciés ou retraités qui ont perdu toute autorité morale et symbolique. Les cadets qui ont des ressources commandent ou ont plus de parole que des aînés qui demandent 500 FCFA pour s’acheter du thé et quelques clopes de cigarettes si ce ne sont des “joints ” pour fuir la dure réalité de leur existance misérable.

En réalité, la première cellule “corruptogène” est simplement la famille. Elle est aussi la base première d’une rude et mortelle compétition entre des frères et soeurs de même père et mère. Au tribunal, des familles disloquées se battent pour des lopins de terre issus d’un héritage contesté. Le prix du sang familial contre la valeur d’une maison qu’un père peu précautionneux a bâti au prix se sa labeur. Voilà pourquoi la société “accepte ” que tu voles mais à condition que tu “partages”. Tout le monde presque te vomira de ne pas voler au profit des siens qui sont les premiers à te brocarder quand la justice t’épingle. A ta mort, ils viendront lire un requiem pour magnifier ta générosité en riant sous cape s’ils ne sont pas pressés de faire main basse sur ta femme désespérée et considérée désormais comme un simple outil de jouissances sexuelles.

Nous continuons malgré tout la politique de l’autruche… On pense que la force du verbe va suffir. Alors on chante tout faux en chantant autre chose. C’est ce qui se passe sur Facebook. Dès que quelqu’un pose un débat, les censeurs et les prêcheurs érigent des boucliers. Finalement, cela ne sert plus à rien. Cela tourne à un exercice de sophisme ou d’étalement de lieux communs. Et certains font le paon. Nous sommes en face d’une sorte de coming out ou de dévoilement, à l’image des homosexuels qui décident de ne plus ce cacher. L’analogie est trop forte mais on aura besoin un jour de faire un coming out social qui est un processus d’acceptation pour refonder notre pays.

Encore une fois sans essayer de faire table rase. Il faut beaucoup de tact car la question touche aux “origines ” et au ego des gens et cela peut être très émotionnel. Notre “vérité – réconciliation ” est risquée car elle sera basée justement sur ces “non dits”. Qui va assurer ce “portage ” ? Personne. Quand est ce que nous allons sortir des bois d’une société où tout est presque faux ? Les espaces de débats sont si larges que nous avons le temps de nous mirer pour affronter la vraie existence de nos réalités camouflées.

Photo  : Matar Ndour

NKEN