ROIS ET REINES EN BASSE CASAMANCE  : ENTRE ENDONYMES ET EXONYMES

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao, Anthropologue

Akandijack Akinto Di-Jack, Historien 

Matar Ndour,  Photographe 

    Feu Roi Subukuyaan Sambou de Djicomole, Mlomp. Basse Casamance

Nous avions mis l’accent sur une critique épistémologique du concept de « Roi » en pays Ajamaat qui est plutôt une construction coloniale. Il est vrai que dans un article récent Dingass Diedhiou et Ndukur Kacc Ndao, 2015 mettaient l’accent sur l’absence d’une stratification sociale en pays diola comparée à la société wolof telle que décrite par Pr Abdoulaye Bara Diop (La société wolof. Tradition et changement, Karthala, 2012), qui  expose la bipartition principale du système des castes dans la société wolof subdivisées en castes et en sous castes réparties en fonction de leurs métiers et de leurs activités professionnelles traditionnelles. Or cette division et subdivision n’existe pas en pays ajamaat «égalitaire» et qui ne reconnait ni castes des métiers ni classes sociales au sens absolu de ces termes. Même l’existence au Sud (dans le Kassa), de la « fonction royale » qui se perpétue encore n’a jamais donné de « droit ni à un pouvoir temporel absolu, ni à aucune hérédité de statut fondée sur une idéologie biologique implicite ». Bref, l’historiographie est unanime à décrire les Diolas comme des hommes libres, étrangers à toute forme d’organisation sociale centralisée. Nous revenons pour mieux fonder l’idée selon laquelle, ces « rois » sont en réalité des prêtres et que son usage est très caricatural au regard de leurs fonctions spirituelles.

En effet, l’inexistence d’une harmonisation politique dans la fabrication de la Nation entre les pays du Sénégal (Casamance), de la Guinée-Bissau et de la Gambie où habitent pourtant les mêmes peuples, est l’une des raisons pour laquelle le titre de « Roi » donné aux « Prêtres et Prêtresses » traditionnels de nos jours n’est pas assez performatif au Sénégal en particulier. En effet, insistons sur le fait que naguère «Prêtres et Prêtresses » du Pays Ajamaat avaient une influence spirituelle qui allait au-delà des frontières géographiques actuelles héritées de la colonisation. C’est ainsi que, que ce soit la prêtresse Alañ Di-So Bassène (dont la fille d’ailleurs vécu en Gambie) ou Aliin Sitoé Diatta, leurs ascendances ne se limitaient pas à la seule Casamance. Elles étaient connues et écoutées dans tout le pays Ajamaat (Gambie et Guinée-Bissau).

Le Roi Sibilumbaye Diédhiou, Oussouye. Basse Casamance

Cette conviction de l’idéologie traditionnelle ajamaat telle que portée par les ancêtres, si comparée à la réalité actuelle dans laquelle vit ceux que nous appelons « Rois », permettrait à d’aucuns de pouvoir dire à juste titre qu’elle exista parce qu’ils (Prêtres/Prêtresses) n’ont pas attendu le pouvoir colonial et son système étatique tel qu’il se manifesta dans la colonie pour valider leur statut auprès de leurs populations.￿￿Alors que de nos jours, la démarche à travers laquelle les élites politiques mal averties essaient d’imaginer des « Rois » (constitutionnels) – au-lieu de s’intéresser de près à la manifestation d’un pouvoir religieux traditionnel influent et latent – renseigne sur l’inefficacité du rôle politique qu’on voudrait assigner aux dits « Rois ».￿￿Nous pouvons, désormais parler de « rôle politique desdits Rois », parce qu’ils sont des « Rois » de l’Etat sans « royaume » parce que nous sommes dans une République, et sans influence réelle ou plutôt juste limitée à une poignée de villages ; et sans l’espoir que demain leurs voix puissent se porter au-delà de la petite sphère communautaire qui les reconnait localement.

Cependant, nous croyons qu’il aurait suffi qu’ils se réclament « Prêtres/Prêtresses » héritiers de leurs ancêtres dans le comportement comme dans la pratique, pour que le peuple ajamaat tout entier les soumettent à une épreuve de mesure d’aptitude faisant appel à leurs connaissances qui ne relèvent pas que du rationnel.￿￿En effet, Aliin Sitoé Diatta, Afilédjo Manga… tous ces « Prêtres/Prêtresses » qui s’attaquèrent aux idéologies étrangères (islam, colonisation, christianisme) étaient connus pour avoir une grande responsabilité sacrée.￿￿Certainement donc que, de nos jours, parce qu’ils n’ont plus ces pouvoirs-là, que les héritiers et descendants des familles de « Prêtres et Prêtresses » Casamançais ont préféré se contenter d’une reconnaissance politique (« Rois ») au risque de mettre en jeu l’héritage de toute une civilisation : la civilisation Ajamaat !

En rouge le Roi de Oussouye. En marron me Roi de Essawut Silondebile Sambou. En bleu le détenteur du fétiche de la circoncision appelle Ebilë. Basse Casamance

Quelle ironie alors, quand leur accoutrement traditionnel devient foncièrement antagoniste à leur contemporanéité ; en ce sens que les « Prêtres et Prêtresses » des années 1914 et plus tard, s’habillaient de façon à symboliser de manière ostentatoire la défaite de toutes les idéologies allogènes en Casamance. En conséquence, accepter de porter le titre de « Roi/Reine » au sens politique que lui donnerait l’Etat au dépens de celui de « Prêtre/Prêtresse » gardien de la spiritualité des ancêtres est un reniement inavoué de l’identité Ajamaat.￿￿Toujours est-il que, l’une des forces du peuple Ajamaat est et reste celui de sa fierté identitaire et sa capacité à faire face aux possibilités de transformation liées aux influences externes. C’est une forme d’adaptabilité par intégration qui fait que les populations Ajamaat au lieu d’accepter le système colonial, ont préféré ne garder que le chapeau rouge (chéchia du tirailleur sénégalais) comme seul symbole de pouvoir et rejetèrent farouchement le système du colon parce qu’il ne le croyait pas supérieur à leurs codes de vie.

C’est ainsi que les anciens Prêtres d’Oussouye et du Moff ewwi (Terre sacrée/de Prêtres et Prêtresses) portaient la chéchia. Aussi par exemple, dans le Moff-ewwi (englobant dans les traditions : Niaguis-Ziguinchor-Nyassia) qui était un bastion contre l’islam, le « Prêtre » avait comme sceptre la queue de cheval symbole de la lutte contre l’islamisation dans le Pays Ajamaat telle que la mena un héros authentique oublié : Ahoune Sané, dans le Grand-Fogni (la plus grande région du Pays Ajamaat englobant la Gambie). Tandis que dans le Kassa, « Prêtres et Prêtresses » constituaient alors le dernier rempart des traditions avec leurs queues de bovins, et autres balais symboles de nettoyage.￿￿En parlant du sceptre qui est ici un symbole du pouvoir sacré, nous allons nous arrêter ici en soulignant rapidement la question des armoiries, et pour dire que chaque grande région du Pays Ajamaat porte ses armoiries que les mairies issues de la décentralisation pourraient exploiter. Il suffit juste d’interpréter celles de la Casamance naturelle pour comprendre la division géographique du Pays Ajamaat. On a le Grand Fogni où se situe l’influence de la Daba venu s’ajouter au Kadiandou, tandis que la sagaie évoque le Moff-evvi où l’on utilise cet arme et le coq dans certaines cérémonies et ; enfin le palmier enraciné du Grand Kassa symbole de la permanence de la civilisation ajamaat.

Photos  intérieur texte  : Matar Ndour

Photo de couverture  : Djibaten Sambou avec feu Sikatibo Abeudj,  Roi de Kagnout,  Basse Casamance

Projet ethno photographique. Signes et symboles. Entre imaginaires et réalités. Matar Ndour  et  NKEN. Août 2018.

ÉPISTÉMOLOGIE CONFRÉRIQUE ET DES LAÏCITÉS

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao

Nous sommes assis sur de grands malentendus en parlant de laïcité. Mais sans doute il existe plusieurs laïcités. Ce n’est pas seulement du sécularisme. Le problème vient du fait qu’on fait référence au concept au sens européen et encore. Et même si on remonte l’histoire le pouvoir religieux et le pourvoir temporel étaient liés même dans la Rome antique. Nous avons un problème de référencement du concept au plan géographique et historique. Car le débat est biaisé entre les occidentalophobes et occidentalophiles. C’est sans doute caricatural mais nous ne semblons pas en sortir à cause des rigidités des narcissismes religieux. Du coup, tout est ramené ou réduit à l’Europe.

Le plus grand danger pour nous c’est l’intolérance confrérique avec ses logiques hégémoniques tentaculaires. Le discours actuel est hégémonique et nihiliste. Il ne reconnaît plus un espace pour les autres. Pourtant, le discours soufi était un humaniste. Nous avons besoin d’abord de nous accrocher sur le repère puis sur la finalité si nous voulons débattre sereinement de ces questions. Ainsi, un accord sur des définitions de la laïcité nous permettra t’il de bâtir une autre forme de gouvernance différente du modèle hérité du colonialisme ?

Il nous faut impérativement rebâtir la liberté de conscience. Les velléités de forcer une identité civile commune se font sous l’impulsion des forces qui nous viennent notamment des lobbies et autres loges. Alors comment neutraliser toutes ces forces par un pacte social qui les isole ou qui amoindri leurs logiques hégémoniques ? Quelle place pour cette majorité silencieuse ? On voit bien comment les logiques hégémoniques essayent de ceinturer l’Etat avec leurs télés, radios, leur quota dans les appareils d’Etat.

Il ne faut pas sous estimer la résilience des majorités silencieuses. Ni le prosélytisme des religions révélées , ni la violence coloniale, ni les coups fourrés néocolonialistes, ni le populisme des confréries n’a pu casser les formes d’expressions. Jusqu’où cette résilience peut elle allée au regard de la cartographie des acteurs et de leurs logiques poussives et tentaculaires ? Difficile de répondre à cette question. Peut être que la laïcité telle que discutée est juste politique. Doit on réduire la question à la liberté de culte et à la séparation des pouvoirs ?

Et si le problème n’est pas la religion mais plutôt l’état d’essence néocolonialiste ? Et si l’anomalie, la fabrication sénégalaise des confréries sont devenues nombrilistes et tentaculaires au point de s’allier à l’Etat pour consolider leur influence et s’opposer à toute réforme. De cette manière, toutes les velléités de changement sont vilipendées sous le prisme de l’Occident. Peut être jouent-ils leur propre survie si une laïcité plurielle se met en place ? Les “solidarités organiques” entre l’Etat et les confréries sont connues. Ces deux entités sont en relation permanente voire dans une sainte alliance que les soubresauts accidentels n’ont jamais pu remettre en cause.

C’est cela aussi l’essence colonialiste de notre Etat. C’est un autre ressort colonial qui persiste. Les confréries ont survécu par accommodement à l’ordre colonial et post indépendance. Le rapport n’a pas changé . Il est souvent fait de chantages réciproques et désamour ponctuel. Ce qui a changé plutôt, c’est juste un Etat plus mou et plus de petits fils devenus des affairistes. Pouvons nous confier notre commun vouloir vivre à ces forces et fonder une gouvernance qui fera mieux que la laïcité d’emprunt sur laquelle tirent les “clérico-nationalistes occidentalo-phobes” face à des “gaucho-occidentalophiles” ? Le scepticisme est permis !

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao

CARABANE OU “CARAAB ANN” ÎLE MYTHIQUE DE LA BASSE CASAMANCE

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao, Anthropologue

Matar Ndour,  Photographe 

Située en Basse Casamance à quelques encablures de Elinkine village cosmopolite tout comme l’île de Karaban. On y trouve des noms à consonance wolof comme Mbaye ou serere comme Sarr…

Rappelons qu’avant les français, les portugais étaient déjà en Casamance dès 1645 sous le commandement de Lançarote et ne la quitteront que le 13 avril 1888, soit une présence portugaise de de 243 ans. On a tendance d’ailleurs à oublier cette présence importante des portugais avant celle des français.

Le 22 janvier 1836 le Lieutenant de Vaisseaux Malavois signe un traité avec les chefs de villages de Kagnout pour s’installer dans l’île de Karabane. Le 29 mars 1828, 8 ans auparavant, Dangle qui avait déjà signé un traité avec Brin la même année, recidiva avec Hitou cédé par son roi Kouloubousse. Le même Kouloubousse qui octroya aux français l’île de Diogué.

Les français ne s’arrêtent pas si bon port et vont demander à Kouloubousse de leur céder l’île de Karabane. Ce dernier répondit en diola casa : «haani, baabu caraab ann» qui signifie non là-bas c’est la part de quelqu’un. Caraab ann devenu Karabane.

C’est donc le 22 janvier 1836 que le Lieutenant de Vaisseaux Malavois qui commandait aussi Gorée signe un traité avec le roi du Kagnout pour qu’on lui cède cette île de Karabane en échange d’une rente annuelle de 39 barres de fer soit 197 F. (Bulletin administratif des actes du gouvernement du Sénégal, arrêté numéro 8, 24 juin 1837).