EXTRAIT D’HISTOIRE. LA CONQUÊTE TOUCOULEUR AVEC EL HADJI OMAR TALL SELON MAURICE DELAFOSSE

“Ce fut sous son successeur [Biton Koulibali sanguinaire  roi de Ségou] Da que le Massina s’affranchit de la suzeraineté bambara pour constituer un royaume indépendant sous le commandement du marabout peul Sékou-Hamadou, de la famille des Bari ou Sangaré (1810). Ce dernier s’empara de Dienné, se construisit une capitale à Hamdallahi, sur la rive droite du Bani, et organisa sagement l’administration et les finances de son royaume. Il convertit à l’islamisme les Peuls qui jusqu’alors avaient obéi à l’ardo de la famille Diallo et réussit à substituer à Tombouctou sa propre influence à celle du roi bambara de Ségou. En fait, il s’était emparé de Tombouctou en 1826 ou 1827, mais ses compatriotes y étaient détestés et la garnison peule qu’il y avait installée ne put y rester. Il ne devait avoir que deux successeurs : son fils Hamadou-Sékou et son petit-fils Hamadou-Hamadou, lequel fut vaincu et mis à mort en 1862 par le conquérant toucouleur El-Hadj Omar. Quant au royaume bambara de Ségou, il disparut à la même époque et de la même façon que le royaume peul du Massina : El-Hadj Omar s’empara en effet de Ségou le 10 mars 1861 et, l’année suivante, il se saisit de la personne d’Ali, le dernier roi de la dynastie des Diâra, lequel s’était réfugié auprès de Hamadou-Hamadou, devenu, en face du danger commun, l’allié de ses anciens ennemis. Le royaume bambara du Kaarta avait eu une durée moins longue encore. Ses débuts remontent, comme ceux du royaume de Ségou, à 1660 ou 1670. Moins d’un siècle après, en 1754, le roi Sié s’emparait de Diâra. Ses successeurs se rendirent maîtres de la plupart des autres provinces situées au Nord du haut Sénégal et enlevèrent le Bambouk et Kita aux Mandingues.

C’est vers la même époque, en 1776, que se produisit dans le Fouta-Toro une révolution qui devait donner un regain puissant à l’islamisation des peuples sénégalais. Les Noirs toucouleurs, en majorité musulmans depuis six siècles, triomphèrent des Peuls païens ; l’imam ou almâmi Abdoulkader remporta une victoire définitive sur Soulé-Boubou, le dernier prince de la dynastie dénianké fondée par Koli, et établit au Fouta-Toro un État théocratique, à monarchie élective, qui devait durer jusqu’en 1881, date de l’annexion de ce pays à la colonie française du Sénégal. Cependant les progrès des Bambara-Massassi avaient continué et ils étaient parvenus, vers 1810, à établir momentanément leur suzeraineté sur le Khasso (région de Kayes), où des Diallo, semi-peuls et semi-mandingues, avaient fondé un petit État. En 1846, Kandia, roi des Bambara du Kaarta, avait installé sa capitale à Nioro, mais, en 1854, cette capitale était prise par El-Hadj Omar, Kandia était mis à mort par le conquérant toucouleur et le royaume des Massassi n’existait plus. Cet El-Hadj Omar, qui s’empara ainsi en l’espace de huit ans de trois puissants États, était un Toucouleur de la caste des Torodo, laquelle avait dirigé le mouvement de révolte contre les Dénianké. Né à Aloar, dans la province de Podor, vers 1797, il entreprit en 1820 de se rendre à La Mecque, où il se fit recevoir dans la confrérie des Tidjania et investir du titre de « khalife » de cette confrérie pour le Soudan ; à son retour, il séjourna auprès du Kanémi, maître du Bornou, de Mohammed-Bello, empereur toucouleur de Sokoto, et de SékouHamadou, roi peul du Massina. Revenu en Afrique occidentale en 1838 seulement, il s’établit d’abord dans le Fouta-Diallon, puis en 1848 à Dinguiraye, où il s’occupa activement de se constituer une armée. Il ne tarda pas à soumettre le Manding à son autorité, s’empara du Bambouk, puis, sous prétexte de convertir les Bambara, qui étaient toujours demeurés païens comme ils le sont encore, il marcha contre les Massassi et entra en vainqueur à Nioro (1854). Après avoir fait à Hamadou-Hamadou, alors roi du Massina, et à Touroukoro-Mari, roi bambara de Ségou, des propositions d’alliance qui furent repoussées, il se tourna contre le Khasso et vint, le 20 avril 1857, assiéger Médine, capitale de cet État, avec une vingtaine de mille hommes. Le siège fut soutenu pendant trois mois, avec une rare vaillance, par Diouka-Sambala, roi du Khasso, et le mulâtre français Paul Holle,  commandant du fort que nous possédions en cette localité.

Le gouverneur Faidherbe arriva le 18 juillet avec des renforts et mit en fuite El-Hadj Omar, qui passa dans le Boundou et le Fouta-Toro, attaqua vainement en 1859 notre poste de Matam où il retrouva en face de lui Paul Holle, retourna à Nioro, marcha contre le Bélédougou et, après toute une série de combats contre les Bambara et les Peuls, s’empara de Ségou le 10 mars 1861. Sans se reposer, il tourna ses armes contre Hamadou-Hamadou, se rendit maître de Hamdallahi et fit couper la tête au roi du Massina (1862). Toujours assoiffé de nouvelles conquêtes, il alla piller Tombouctou, revint au Massina où sa cruauté vis-à-vis des Peuls suscita une révolte, fut bloqué dans Hamdallahi, parvint à en sortir à la faveur d’un incendie allumé par lui-même et finit par périr misérablement dans une grotte où l’avaient acculé les Peuls, en septembre 1864. Un empire fondé dans de pareilles conditions, et n’ayant même pas comme base le pays d’origine de son fondateur, ne pouvait pas durer. El-Hadj avait laissé, dans chacun des royaumes conquis par lui, un de ses fils ou de ses parents comme gouverneur ; tous se jalousaient ou ne s’accordaient que pour jalouser l’un d’eux, Ahmadou, qui était installé à Ségou et prétendait au commandement suprême. Les peuples opprimés par El-Hadj, ses fils et ses bandes saisissaient toutes les occasions de se révolter contre un joug détesté ; païens et musulmans s’unissaient contre le despotisme cruel d’Ahmadou et de ses frères. Aussi les troupes françaises, envoyées pour mettre de l’ordre dans ce chaos, furent-elles accueillies en libératrices. Le lieutenant-colonel Archinard entrait à Ségôu le 6 avril 1890 ; devenu colonel, il occupait Nioro le 1er janvier 1891 et, promu général, il enlevait, le 29 avril 1893, la ville de Bandiagara, dont les Toucouleurs avaient fait leur capitale au Massina. La paix française avait succédé à l’aventure toucouleure. Un seul obstacle sérieux la menaçait, du côté du Sud, dans la personne du conquérant mandingue Samori Touré, originaire du Ouassoulou, qui, gagnant vers l’Est à mesure que nous gênions sa situation dans l’Ouest, dévastait Kong, le Guimini et la région de Bondoukou (Cote d’Ivoire) en 1894-95, attaquait les troupes britanniques de la Côte d’Or en 1897, puis se rabattait vers le Nord-Est du Libéria, où il était enfin fait prisonnier le 29 septembre 1898, après une lutte de près de dix-huit ans, par le capitaine Gouraud, aujourd’hui général, et le capitaine Gaden, aujourd’hui gouverneur des colonies”.

Extrait de Les noirs de l’Afrique. Maurice Delafosse,  pp. 63-65.

ÉLITES INTELLECTUELLES ET LA QUETE PERDUE DE SENS

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao

Les salves de désapprobation s’intensifient partout dans le pays. En fait, c’est aussi  la posture de Macky qui ne veut pas faire du Sénégal un Etat moderne et démocratique. Dans une administration moderne et transparente on ne parlerait plus de quotas éthnique. On resterait juste des parents à plaisanterie dans le respect des particularismes culturels. On parlait de “qui doit demander et qui doit donner” il faudra qu’on parle de qui doit parler ? Macky a trop touché le bouchon sur certains narratifs religieux et ethniques et les autres thuriféraires ne sont que des épiphénomènes qui cherchent souvent à porter maladroitement la parole de leur nouveau maître. L’application des épiphénomènes est un signe d’anatomie. sociale. Macky a planifié tout cela. Et cela crée une situation “idéale. On se focalise sur les insulteurs et des groupes ethniques se cabrent et se solidarisent avec lui.

Dans ce pays où même la “parole” était “élitisée” et régulée on tombe dans le wakh sa xaalat. Macky à son club de grandes gueules. Les autres aussi. Finalement c’est la grande débandade. Cette cacophonie organisée brouille les repères. Et les intellos s’en mêlent. Je crois jamais les intellectuels n’ont été si tragiques et discrédités dans ce pays. Tous ces mecs qui convoquent toutes les théories pour répondre à Penda Ba, Amy Colle et Assane Diouf ou les autres tapis dans les réseaux sociaux. La tour de Babel. Ils sont à leur image incapables de relever le débat. Ils préfèrent répondre à Penda que de réfléchir sur le kit énergétique. Ou les questions de fond qui correspondent au moins à leurs compétences. Voilà les caniveaux et les “rivières ” se retrouvent.

L’excès de langage et les dérives viennent des deux côtés. La parole s’est libérée dans le mauvais sens et les discussions de “grand place” et de borne fontaine font irruption dans l’espace national. La nature a horreur du vide..et on se on se bat virtuellement sur les réseaux sociaux devenus le nouvel exutoire. Avant c’était les trois normaux entre chômeurs. Mais parallèlement les intellos sont devenus “oisifs” et mettent à utiliser leurs marteaux pour écraser des mouches plutôt que nous aider à donner du sens, apporter des “solutions ” et dessiner une trajectoire pour ce pays. Une sorte de nivellement par le bas. La parole des intellos devient “intéressée”.

C’est vraiment un magma diffus. Je vois parfois des “avis d’experts ” dans les médias. Ce sont de plus en plus des “lieux communs ” que n’importe quel sénégalais peut débiter. Cela n’a aucun fondement ! Ce n’est pas le fruit d’une recherche. Ce sont juste des contorsions. C’est un grand problème. Comment documenter nos interventions pour produire du SENS. Beaucoup vivent sur leur “gloire ” passée. Les élites ne peuvent pas payer le luxe de chercher des buzz comme les autres. Malheureusement elles sont comme tétanisées par un environnement qui leur facilite pas cette hauteur de parole et de pensée ou juste la paresse. Cette “incapacité ” collective à rester dans son rôle est le plus grand défi. Une élite à réaction. Sarkozy ou Macron nous toise on se fend en blogs savants. Penda insulte idem. Hamidou ou Sankhare sorte des bois on les fusille illico presto. Amadou Tidiane Wone ou Omar Sarr tente de poser un débat sur le bradage des ressources halieutiques…juste quelques like polis. Ndukur parle des marabouts on crie au blasphème, etc.

Il y a vraiment des introspections à faire. C’est comme ces “maîtres” dont le niveau finit par se rapprocher de celui des «élèves». On ne parle pas ici d’une attitude de condescendance ou de rester “aérien”. Mais donner du SENS a l’orientation du pays. Les plus hypocrites vont rétorquer : qui sommes nous pour le faire? Avons nous ce mandat ? L’irruption de nouveaux “acteurs ” et la paupérisation laissent peu de place. Alors beaucoup décident d’aller singer les “nouveaux venus ” pour faire eux aussi leur place au “soleil “. Ils sont souvent rattrapés aussi par les rigueurs d’un revolutionnisme peu valorisé s’ils ne risquent de mourir dans la misère et l’oubli.

Parce ce que le révolutionnisme n’a jamais “cliqué” avec le peuple. Incapacité à comprendre l’écosystème sénégalais et à lui faire une “offre taillée sur mesure “. Ou la faute du “bouc émissaire ” éternel. Le capital, le colon, la bourgeoisie, les marabouts. Nous serons encore enchâssés pour longtemps dans nos impasses et nos manques de rigueur.

NKEN

LES PEULS (CHRÉTIENS) DU SÉNÉGAL ET DE L’AFRIQUE : HISTOIRE, SYNCRÉTISME ET MÉTISSAGE

Ndukur Kacc Essiluwa Ndao

Anthropologue

A une trentaine de km de Kabendou, ancien fort militaire vivent des peuls chrétiens. Ils sont 300 âmes et constituent presque 10% du village de Pakour Maoundé dans le département de Velingara, région de Kolda. Contrairement à des préjugés bien ancrés, il existe au Sénégal, des peuls d’obédience chrétienne. Le christianisme y est établi et il prend de l’ampleur avec un phénomène d’apostasie qui amplifie les effectifs. J’ai eu l’opportunité d’y avoir séjourné depuis bientôt plus de 10 ans et par curiosité d’avoir suivi plusieurs messes dominicales pour mes propres envies personnelles du temps de l’abbé Martin Ngom. J’ai pu observer que les prêches, chants se font en peul. Une vraie adaptation. Les peuls portent les noms connus des musulmans : Boiro, Balde, Kande, Gano, Diallo, Diao, Sabaly. Une vraie mosaïque culturelle et religieuse dans un contexte de grande tolérance religieuse et de dialogue islamo-chrétien. C’est aussi cela le Sénégal même si des mutations discrètes laissent penser que ce dialogue et cette tolérance subissent les contrecoups à évaluer avec finesses.

Amselle note dans Logiques métisses les dynamiques du syncrétisme ethnique. L’essentialisme ethnique est un construit et que l’histoire nous renseigne que des peuls sont devenus des malinkés ou inversement, des bambaras devenus des malinkés. ..Bastide parle aussi de ce syncrétisme religieux du côté du Cameroun ainsi que Amadou Hampathé Ba de ces peuples peuls du Macina. Les peuls, un groupe éthique fascinant qui est à la fois hébreux, chrétien, musulman, animiste. Un vrai arc-en-ciel culturel, géographique, religieux. C’est ainsi que nous trouvons encore en Afrique des rites Kabillistiques hébreux pratiqués par les peuls qui ont cheminé pendant longtemps avec ces derniers compte tenu de la proximité de leurs métiers de bergers.

Voici ce qu’en dit l’écrivain Thierno Diallo : “Les vrais éleveurs, ceux qui consacraient toute leur existence à l’élevage d’immenses troupeaux de bovins qui, aux yeux d’un profane, ne leur servaient à rien, appartenaient à une ethnie différente de la plupart des ethnies de l’Ouest africain. On les a désignés sous plusieurs noms (peul, poel, ful, fula, fellata, fulakunda, fulaani, fulga, fulle …) mais eux-mêmes se disaient pullo (plur. fulɓe) Population à vocation essentiellement pastorale, les Peuls ont suscité un intérêt certain dans le milieu savant au cours de ces cents dernières années, surtout depuis que l’intérieur de l’Afrique est connu.

Leur origine demeure encore énigmatique et leurs migrations incertaines. Qui étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Maints anthropologues, géographes, ethnologues, historiens et explorateurs, ont tenté de donner une réponse à ces questions. De toutes ces hypothèses, les plus sérieuses, les plus cohérentes semblent être celles qui font venir les Peuls de la vallée du Nil. D’après elles, ils seraient des descendants d’anciens Egyptiens, Nubiens, Kouchites (du royaume de Kouch-Méroé) et de certaines tribus ou nations éthiopiennes, c’est-à-dire, issus des populations de l’ancienne Abyssinie. C’est sans doute dans cette direction qu’il convient d’orienter les recherches sur l’origine des Peuls nomades dispersés dans tout l’Ouest africain, de la vallée du Sénégal au bord du lac Tchad, présentant partout les mêmes traits, les mêmes caractères et le même genre de vie. On n’en compte aujourd’hui plus de 20 millions répartis aux quatre coins de l’Afrique. Une autre version sans doute plus mythique estime ceci “les peuls disent que leur origine remontent à “l’homme de Thor”, une ville du Sinaï d’où ils sont ensuite partis vers l’Égypte. À l’origine, il n’y avait que deux clans chez les Peuls, les Ba et les Ka. Les Ka ont donné les Kane, les Dia et les Diallo, un surnom de guerre qui veut dire “le résistant, l’indomptable “.

Quant à leurs migrations elles ont dû se produire à des époques différentes. On pourrait les diviser en deux phases :

La première aurait eu lieu à travers le Sahara, un Sahara humide qui n’était pas encore le désert. Partis de la vallée du Nil, les Peuls ou leurs ancêtres (les pasteurs à bovidés dont les traces subsistent sur les parois rocheuses du Tassili) seraient arrivés dans le Hodh de la Mauritanie actuelle, à une époque fort ancienne, “préhistorique”. La seconde, commencée dans le haut Moyen Age se prolonge encore en plein XXè siècle. Après avoir atteint les rives du Sénégal, les Peuls (incontestablement les mêmes que ceux d’aujourd’hui) commencèrent à reprendre le chemin inverse de l’ouest vers l’est, en direction du lac Tchad, comme pour rejoindre leur pays d’origine, les régions nilotiques ? Cette phase dite “historique” se déroula à travers la savane, beaucoup plus au sud du Sahara devenu entre temps un désert.

C’est au cours de leurs pérégrinations “historiques”, véritable odyssée, que les Peuls seraient arrivés dans le massif montagneux habité par les Jalonké. Peut-être que les premiers d’entre eux seraient venus en même temps que les Jalonké et constitueraient ainsi la plus ancienne vague de pénétration peule ? En tous cas les Jalonké ne semblent pas s’être trompés en les appelant pulli (ou puuli).

Crédit photo : Matar Ndour (www.ndourawaly.com)

NKEN