WINDEELU

Un journaliste irakien avait jeté une babouche au président Bush venu parader après la grande boucherie américaine au pays de Saddam Hussein. Un citoyen russe administra une gifle mémorable à Mikhaïl Gorbatchev en compagne pour diriger la Russie, le lambeau le plus juteux de ce qui restait de la grande puissance soviétique qu’il venait d’euthanasier. Aujourd’hui des étudiants anonymes de Ndoumbélaan ont tenté de jeter des pierres sur un Gladiateur en mal d’inspiration dont la promenade inopportune sur l’espace universitaire n’aura eu que le mérite de le transformer en une arène de lutte… politique. Pourquoi ? Et surtout pourquoi en ce moment où tous ses concitoyens ont les yeux rivés sur les résultats plus que catastrophiques du « premier diplôme universitaire » qui ne fait décidément plus rêver.

Si l’hécatombe de l’école de Ndoumbélaan ne vaut pas une mise en berne de nos couleurs nationales, elle n’en demeure pas moins une triste réalité ayant touché tous les acteurs. Dans ces conditions, une visite de travail et de réflexions autour du sujet aurait certainement était plus appropriée qu’une promenade de ce genre. Si le Gladiateur était venu parler aux étudiants de leurs problèmes, il aurait certainement été accueilli autrement. Le cas échéant, les casseurs auraient été condamnés par la vox populi et la violence subie, passerait comme un acte de bravoure et de patriotisme pour le           « précurseur de visite présidentielle à l’université» si on veut bien mettre dans le placard de l’oubli, celle que le socialiste transhumant, auteur de « jeunesse malsaine » avait effectuée lors de l’inauguration de l’école inter état de médecine vétérinaire exactement à la troisième année de son séjour au palais.

Trois acteurs donc, trois continents différents et une dizaine d’années entre les faits, mais un dénominateur commun, le malaise de pauvres Goorgorlu désorientés par le cours de l’histoire. Ces gestes de dépit apparemment d’acteurs sans aucun lien entre eux , commis par des citoyens ordinaires à travers l’espace et le temps ne peuvent être logiquement interprétés que comme des gestes de dépit d’hommes et ou de femmes impuissants à arrêter de leur bras la vague destructrice d’une mer en folie qui menace ou a déjà ruiné tous leurs espoirs. En Palestine, l’intifada ou le jet de pierres d’adolescents contre la puissante armée sioniste, la révolte des enfants de Soweto en 1976, la violence des enfants des cités en France, n’ont rien de complots contre l’état mais beaucoup plus qu’un sentiment d’indignation d’adolescents à l’étroit dans leurs baskets contre un système qui les étouffe.

L’indignation suscitée par ce qui est considéré par certains comme une « offense à l’institution » relève de l’amalgame. L’institution n’est pas un dieu ou une religion qui s’impose à nous tel quel. C’est un ensemble de valeurs matérielles et immatérielles, symbolisé par des choses et ou des êtres, créé par les hommes et dont l’inviolabilité est protégée par les hommes qui assurent son sacre. Le saint suaire servirait bien de torchon, la Kaaba de matériau de construction s’ils n’avaient pas été mis dans des conditions idéales. Le sacrilège serait tout autant de les exposer à des situations de vulnérabilité que de s’y attaquer au sein de leur espace de sécurité et de sacralité. Pour çà, le Gladiateur a eu tort en allant au mauvais moment au-delà de son espace de sécurité et de sacralité.

Bien sûr, la sécurité et la sacralité Ne sont pas figées dans le temps et dans l’espace. Elles ont donc leur place dans l’espace universitaire à condition qu’il soit matériellement, moralement et socialement préparé à les accueillir. Et ce ne fut manifestement pas le cas. Donner raison à ceux qui défendent le droit du Gladiateur à fouler l’espace universitaire, c’est aussi leur rappeler que tous les citoyens ont droit de rentrer au palais. S’ils ne le font pas, c’est pour respecter des règles de bienséance et de préséance dont le Gladiateur n’est pas exempté. Tous les droits sont soumis à des conditions, techniques, sociales, politiques etc. Entrer au palais sans y être admis par les règles et les conditions vaudrait peut être une cour d’assise. Le dialogue à ses règles dont la  disposition opportune des acteurs à se parler en est la première. On ne demande pas au vent de s’arrêter de souffler ou à l’océan de retenir ses vagues parce qu’un prince serait de passage.

Des hommes et des femmes (une autre institution) sont payés pour s’assurer de l’opportunité des déplacements du Gladiateur. A défaut, ils risquent de n’être contraints qu’à bander les muscles pour forcer les passages étroits ou de menacer de cour d’assise des adolescents lanceurs de pierres, ce qui ne les empêche pourtant pas de négocier avec les porteurs de kalachnikovs qui hantent le sommeil de nos compatriotes dans le sud du royaume.

Pourtant la violence n’est pas innée dans l’espace universitaire et plus généralement scolaire. C’est bien un caractère acquis que nul ne cherche à éradiquer, forgé par la conscience des occupants toute hiérarchies confondues (étudiants, professeurs et autres travailleurs), que les pouvoirs publics ne s’intéressent aux revendications de l’école que lorsque celles-ci débordent dans la rue. Bruler des autobus, vandaliser les biens de l’état, le recours aux grèves de la faim etc., sont devenus des moyens efficaces pour se faire payer une bourse d’étudiant, se voir affecter des enseignants et autres droits élémentaires qui n’avaient jamais été la préoccupation de leurs bouillants devanciers au sein de cet espace mythique.

La parenthèse de l’Empereur déchu qui avait recommandé le port de brassards rouges pour exprimer les humeurs a fait long feu. Et ce sont les dirigeants eux-mêmes qui rompirent le pacte autour de cette forme de dialogue en voyant rouge à la moindre apparition d’un tissu de couleur. C’est eux qui ont incité et ou ordonné aux forces de l’ordre à ôter de leur vue les porteurs de brassards. Ils ont donc incité au retour à la violence comme forme d’expression des humeurs citoyennes. Mais pourquoi donc diable nos dirigeants se refusent-ils à voir du rouge quand c’est rouge , à lire la désapprobation de populations mécontentes de leurs manières de gérer les affaires publiques et en même temps esquisser des pas de Ndaw rabin et des sauts de Wango avec leurs partisans ?

Il est bon de leur rappeler, eux les « acteurs autoproclamés de l’approfondissement de la démocratie » dans notre royaume, que même l’impérialiste De Gaulle avait laissé fleurir les pancartes s’opposant à ses volontés, sans violence physique sur les porteurs. Et qui disait que qu’indépendance rime avec liberté d’expression et liberté tout court? En tout cas, certainement pas à Ndoumbélan sous l’alternance II.

Ceux qui crient victoire ou enchâssent le Gladiateur pour son « courage », marchent sur la tête. Un officier n’a pas besoin de courage mais plutôt de lucidité. Pour gagner bataille, une armée a sûrement besoin de courage, celle des hommes de troupe. Mais la guerre se gagne grâce à la stratégie et la lucidité de ses chefs. Monter au front, se livrer au corps à corps, n’est qu’un aveu d’échec et d’incompétence pour un meneur d’hommes. Si donc le Gladiateur n’a rien d’autre à proposer aux étudiants que la force de ses muscles et un courage protégé par le bouclier d’une cour d’assise, c’est bien qu’il s’est trompé d’arène. En tout cas, Goorgorlu pas du tout gâté par la nature voudrait bien le voir se battre sur d’autres terrains capables d’apporter enfin une solution à la lancinante question de la DQ.

BANDIA, Aout 2015

APPEL A CONTRIBUTION POUR LA PUBLICATION D’UN OUVRAGE SUR LES SIGNES ET LES SYMBOLES : ENTRE IMAGINAIRES ET REALITES

Editeurs Scientifiques : Abdou Ndukur Kacc Ndao (Socio-anthropologue) & Matar Ndour (Artiste-Photographe)

CONTEXTE ET JUSTIFICATIONS

«Le Projet ethno-ethnographique. Identités culturelles. Signes et symboles. Entre imaginaires et réalités » lance un appel à contribution pour la publication d’un ouvrage collectif sur le thème : Les signes et les symboles : entre imaginaires et réalités. Il est une randonnée ethno-photographique à travers le Sénégal, un panorama en quelque sorte de nos cultures. Elle concerne chaque région, mais surtout les périphériques. Celles dont le patrimoine, moins visible sur l’échiquier national, est quelque fois sous la menace des agressions extérieures ou de l’uniformisation.

Ce projet s’inscrit dans la mise en œuvre de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles adoptée par l’UNESCO en 2005. Il reflète amplement notre ferme conviction qui est que le plus grand héritage que nous ont laissé nos ancêtres. Et ceci nous exhorte à chercher à travers les sites, édifices et autres œuvres de valeur inestimable, des signes qui sont des témoignages irremplaçables de l’histoire, des supports de l’imaginaire et de la construction identitaire.

L’expérience a également montré que les malentendus et conflits les plus meurtriers ont souvent une origine culturelle, car fondés sur la volonté de nier l’autre ou sur une méconnaissance des fondements de sa société. D’où la nécessité d’y accorder une attention particulière et de consacrer un traitement privilégié à la question des identités culturelles.

Aujourd’hui, la forte urbanisation, l’impact des médias et des TIC font qu’une bonne partie de la jeunesse est plus familiarisée avec des images de l’Occident qu’avec les réalités culturelles locales. Cette situation pose la nécessité d’une valorisation et d’une promotion soutenue du patrimoine culturel matériel et immatériel du Sénégal.

OBJECTIFS ET THÉMATIQUES INVESTIGUÉES

A travers la réalisation du projet, nous avons l’ambition de :

  • Offrir une vitrine réunissant les ressources matérielles et immatérielles du Sénégal en mettant en exergue les spécificités de chaque zone géographique;
  • Contribuer à la sauvegarde et à la vivification du patrimoine culturel;
  • Offrir aux élèves, aux étudiants et à tous les jeunes un outil pédagogique qui les édifie sur les réalités et les richesses culturelles du Sénégal;
  • Favoriser la rencontre, le brassage, la connaissance et l’enrichissement mutuels;
  • Contribuer au dialogue interculturel.

Plus spécifiquement, ce projet ethno-photographique met en exergue les savoir-faire et l’art de vivre de chaque communauté :

– les pratiques culturales et pastorales;

– les techniques de pêche et autres activités de production économique…

– l’architecture et l’artisanat ;

– l’art culinaire ;

– l’art de la vêture et de la parure ;

– les cérémonies initiatiques et rites de passage ;

– les fêtes ainsi que les chants et danses qui les ponctuent ;

– les cérémonies familiales (baptême, mariage, etc.) ;

– les scènes de vie quotidiennes évocatrices.

Aux images fixées sur support numérique sont adjoints des textes qui campent les situations, restituent les contextes géographiques, historiques et socioculturels qui les sous-tendent.

DIVERSITÉS CULTURELLES ET APPROCHES PLURI-DISCIPLINAIRES

Apres plusieurs mois de visites, d’observations, de prises de photos, d’images (visuelles), d’entretiens individuels ou collectifs, à travers la partie Sud du pays, il est apparu urgent au projet de capitaliser ces formidables ressources. Pour ce faire, Studio de brousse va publier un ouvrage qui traitera des symboles et des images notamment pour le peuple Tenda (Bassaris et Bedik) et celui de la Casamance. En effet, les sociétés Diolas, Bassari, Bedik, en l’occurrence, sont très hermétiques. Elles ne se laissent pas apprivoiser au détour d’une visite. Elles sont comme une fleur qui ouvre ses pétales au moment opportun. Il faut des codes, des clefs pour ouvrir certaines portes. Il faut être un initié pour connaitre certains secrets. Même désigner un objet, un lieu, dire un nom exige parfois des autorisations initiatiques. Tout est signes et symboles. La parure ou la coiffure la plus “anodine” chez le profane a un sens particulier chez l’initié. Les masques ont leurs signes et symboles qu’il faut savoir décrypter. Autant ces masques peuvent être similaires, autant leurs décryptages symboliques seront différents. D’où l’urgence méthodologique de combiner différentes approches pour saisir les complexités symboliques.

C’est pourquoi, nous lançons un appel à contribution aux sociologues, anthropologues, archéologues, symbologues, historiens, et à ceux et celles qui sont intéressé(e)s par le sujet d’envoyer une contribution écrite au plus tard le lundi 31 Août 2015 à minuit GMT. «Projet ethno-ethnographique. Identités culturelles. Signes et symboles. Entre imaginaires et réalités » pourrait aussi mettre à la disposition des éventuels rédacteurs des corpus, des photos et des films pour documenter leurs articles.

Un Comité scientifique publiera sous peu les autres conditions méthodologiques (formats, standard bibliographique, nombre de pages, conditions générales de publication…). Bienvenue à cette expérience sur les symboles et les signes de nos lieux, nos instruments, nos parures, nos scarifications, nos objets sacrés…

Les contributions et questions peuvent être envoyées à l’adresse suivante :

abdou.ndao@ndukur.com & ndourawaly@yahoo.fr

ANKN

IDENTITÉS CULTURELLES. PROJET ETHNO-PHOTOGRAPHIQUE. SYMBOLES ET SIGNES : ENTRE IMAGINAIRE ET RÉALITÉS

Dingass Diedhiou, Sociologue, Canada
Abdou Ndukur Kacc Ndao, Anthropologue, Sénégal
Matar Ndour, Photographe, Sénégal
www.ndukur.com

PREMIERE PARTIE. LES «SOCIÉTÉS CASTÉES» : MODELE OU ANTI-MODELE ?

C’est connu, l’ouvrage de Louis Dumont, Homo-hierarchicus : essai sur le système des castes (Paris, Gallimard, 1966), est un ouvrage pionnier dans la connaissance du système des castes en Inde où, au sommet de la hiérarchie, se hissent les Brahmanes ou prêtres. Au-dessous d’eux les Kshatriyas ou guerriers, puis les Vaishyas qui sont, dans l’usage moderne, surtout des marchands. Enfin les Shudras, des serviteurs ou gens de peu de qualité. Il faudrait peut-être ajouter comme cinquième catégorie les Intouchables (Dalits ou Harijans) qui sont des gens complétement laissés en dehors du système des castes, dans la piètre conditions de parias où, malgré le vote – en 1947 – de la loi qui interdit toute discrimination fondée sur l’appartenance au système des castes, continuent d’être traités comme des moins que rien.

Au Sénégal, les travaux de Louis Dumont ont été relayés par l’ouvrage – magistral – d’Abdoulaye Bara Diop. Dans son livre La société wolof. Tradition et changement (Karthala, 2012), Abdoulaye Bara Diop reprend la terminologie binaire gèer et nienio pour rendre compte de la bipartition principale du système des castes dans la société wolof subdivisées en castes et en sous castes réparties en fonction de leurs métiers et de leurs activités professionnelles traditionnelles.

Si les gèer forment la caste supérieure des «gens d’en haut» généralement constitués de paysans nobles et indépendants, les nienio sont subdivisés en sous-catégories principales au nombre desquelles on compte les jëef-lek («ceux qui vivent de leurs métiers» : tëg, seeb, uudé, ràab, etc.), les sab-lekk («ceux qui vivent de leurs paroles» : gewël, chanteurs, musiciens, mémorialistes, généalogistes, laudateurs, etc.), les baadoloo (courtisans, serviteurs bouffons caractérisés par leur liberté de paroles) et jàam (esclaves) qui proviennent souvent des guerres ou razzias lors du système monarchique et qui se sont constitués en catégorie spécifique durant toute la période du système monarchique qui a été laminé, en Afrique de l’Ouest du moins, par le système colonial à la fin du 19e siècle.

Pour l’essentiel, Louis Dumont et Abdoulaye Bara Diop s’accordent sur le fait qu’une caste désigne un groupe de personnes liées par un système de stratification sociale rigide et immuable. Ce système fermé qui rend impossible toute possibilité de mobilité sociale des individus repose sur les 4 principes suivants : 1) – spécialisation professionnelle et division sociale du travail en petits métiers séparés les uns des autres ; 2) – hérédité des rôles, des statuts et du pouvoir dévolus aux individus à l’intérieur de la société; 3) – endogamie dans les relations matrimoniales qui interdisent systématiquement les mariages entre castes séparées ; 4) – généralisation de ce phénomène social à l’ensemble de la société.

Au Sénégal, les sociétés toucouleur, sérère, mandingue, soninké, wolof … sont toutes des sociétés inégalitaires et fortement hiérarchisées. Ces sociétés sont gouvernées, de l’intérieur, par le principe des castes et les ordres qui les accompagnent. Malgré les bouleversements dus à la pénétration de l’Islam, du Christianisme et de l’économie marchande classique qui privilégie les divisions sociales de classes qui permettent la mobilité sociale ascendante ou descendante des individus au sein du leurs sociétés, les groupes sociaux fondés sur les castes continuent de fonctionner au présent avec les catégories obsolètes du passé.

Ces catégories demeurent encore de puissants facteurs de stratification sociale et des marqueurs identitaires hors pair. Si les conditions économiques qui ont fait naitre les castes ont presque disparu (économie de subsistance, système de troc, nécessité d’une division sociale du travail qui structure la production, besoins d’une meilleure organisation de la société en spécifiant les rôles et les statuts des individus, etc.), le phénomène «ancien» des castes survit encore dans les mentalités des «anciens» et constitue, dans le tissu social des sociétés à ordres souvent mal ajustés aux impératifs de l’économie de marché et de la société capitaliste en construction, un puissant marqueur identitaire.

Rien d’étonnant à ce que les plus jeunes, souvent plus instruits – et donc naturellement plus ouverts aux idées et valeurs fondamentales de la société nouvelle – s’opposent, de diverses manières, aux idéaux de l’«ancienne» société: contestations de l’endogamie et de l’interdiction des mariages entre individus de castes différentes, mépris de la hiérarchie et des ordres contre lesquelles ils se sont battus et continuent de se battre pour la libération sociale des membres des castes inférieures auxquelles ils appartiennent en grand nombre, reconversions massives aux activités industrielles modernes qui remplacent les activités traditionnelles de la production artisanale dont les acteurs émigrent dans les centres urbains et semi urbains où ils se reconvertissent dans de nouvelles professions de l’économie marchande capitaliste (menuisiers métalliques, mécaniciens, maçons, ouvriers dans les industries nouvelles où la référence aux castes est reléguée au second plan), dissolution des relations interpersonnelles dans les rapports marchands plus neutres et qui privilégient le «calcul au comptant» à la place des valeurs exclusives de la caste et des relations claniques, adhésion massive aux idéaux égalitaristes du marxisme et, tout dernièrement, de la sémantique religio-centrique qui domine les mentalités…, tous ces facteurs sont des stratégies de lutte souterraine contre la société des ordres et ses rapports inégalitaires fermés.

Comme le note si bien Abdoulaye Bara Diop, si les nienio se retrouvent en masse dans le commerce informel des babioles et les griots sab-lekk dans le métier de bouchers dans les marchés publics et les femmes de ces derniers dans les petits métiers de vendeuses et gargotières dans les coins de rue de nos villes, cela procède du même courant de transformations sociales au détriment de l’univers rigide des castes.

Telle s’est faite, en douceur, la dynamique de la société wolof et, de manière plus globale, des sociétés castées dont l’évolution générale s’est faite sur fond du mort qui saisit le vif, c’est-à-dire de perpétuation des valeurs anciennes qui se sont agrégées aux valeurs de la modernité, donnant ainsi un caractère ambiguë à l’aventure globale de ces sociétés écartelées. Rapports de clientélisme qui sont – en fait – des pratiques sociales qui stabilisent le pouvoir politique, tentative de dévolution monarchique du pouvoir au sommet de l’État et – surtout – clientélisme parental dans certains secteurs clefs de la gouvernance des organismes publiques de l’État, démultiplication des laudateurs et des courtisans (griots) qui louent la «générosité» de nos dirigeants-nouveaux-princes et agissent en véritables couches parasitaires autour de la caste politico-bureaucratique qui gouverne le Sénégal en remplacement des monarchies anciennes aujourd’hui disparues, pillage des ressources de l’État, pillage considéré comme une forme de distribution et de redistribution légitimes des ressources collectives sous forme de dons et contre-dons que les classes dominantes actuelles font en ce moment par générosité comme le faisaient, autrefois, la caste supérieure des gèer aux gens de la caste inférieure des nienio, etc.

Si nous voulons donc refonder nos Etats, il faudra que – comme pays – nous renforcions l’éducation des masses par les sciences sociales et nous dotions d’institutions politiques et juridiques suffisamment dissuasives qui luttent, de manière résolue, contre ces pratiques contre-productives et fondamentalement capitalistes et anti progressistes.

Rappelons pour terminer que le capitalisme suppose, avant tout, l’accumulation continue du capital et le réinvestissement du surplus de capital dans la production afin de maximiser constamment le profit. Sous aucun prétexte, encore moins sous le prétexte de respect de nos traditions dont tout indique, en clair, qu’elles sont en partie responsables de notre régression économique dans un monde capitaliste en lutte perpétuelle pour l’accumulation continu du capital, nous ne pouvons continuer d’adorer certaines de nos valeurs traditionnelles et, collectivement, nous arc-bouter sur des pratiques prédatrices qui découlent de ces valeurs pour, sans cesse, détruire dans la sphère sociale les biens produits dans la sphère économique. Et, sous ce rapport, le mode d’organisation des «sociétés sans castes» qui sont généralement considérées comme des «sociétés égalitaires» peuvent nous inspirer et nous servir de référence utile pour mieux gérer notre devenir collectif.

DEUXIEME PARTIE : LES DIEDHIOU, MAITRES DU FEU EN PAYS DIOLA

Prise sous le rapport des castes et des ordres qui les accompagnent, la société diola est différente de la société Wolof, Mandingue, Peulh, Toucouleur, etc. Autant ces sociétés sont toute hiérarchisées, autant celle des Diolas est «égalitaire», «anarchique», c’est-à-dire ne reconnait ni castes des métiers ni classes sociales au sens absolu de ces termes. En plus clair, les Diolas – comme tous leurs cousins du sud Mancagnes, Manjack, Pepel, Kissi, etc. – rejettent le système de stratification sociale des individus en fonction du genre d’activité exercé ou de la position sociale occupée dans la fonction de production. L’organisation du système social est communautaire et est fondée sur la famille et un système social qui privilégie les relations claniques, le lignage, les classes d’âge et le genre.

Plus au Sud (dans le Kassa), la fonction royale existe et se perpétue encore mais elle n’a jamais donné de droit ni à un pouvoir temporel absolu, ni à aucune hérédité de statut fondée sur une idéologie biologique implicite. Les royaumes diola sont des royaumes clanico-religieux dont la fonction essentielle se perd dans la foi au mystère des dieux qui les entourent. L’immense toile qu’ils forment donne à ce pays spécifique l’allure d’une «république de villages» segmentée et partagée entre les différents lignages que dirigent les chefs de familles.

Pour tout dire, l’historiographie est unanime à décrire les Diolas comme des hommes libres, parfaitement étrangers à toute forme d’organisation sociale centralisée. Pélissier (Pélissier, Paul. Les paysans du Sénégal : les civilisations agraires du Cayor à la Casamance. 1966. Saint-Yrieix : Fabrègue) disait d’eux qu’ils n’ont jamais formé une entité politique marquante et leur culture, comme leur folklore, ne contient aucune trace de personnages marquants. Même à l’occasion des plus récentes invasions mandingues qui ont islamisé, au début du XXe siècle, la région du Fogny et le Djiragone à l’extrême Nord-Est, aucun chef temporel surdoué ni aucune famille n’a émergé au sein de cette société pour animer et symboliser sa résistance collective pourtant héroïque contre ses adversaires de tout bord. Nulle part, chez eux, le divorce n’est aussi flagrant entre les concepts d’État, l’organisation politique et le patriotisme paysan réduit à l’horizon du clan et du village. Phénomène d’autant plus étrange que nul paysan n’est aussi solidement accroché à son terroir que le riziculteur diola.

Si l’absence de pouvoir centralisé et l’émiettement des pôles de décisions sont généralement un signe de faiblesse politique dans les sociétés en proie à la lutte des classes, ce double élément a assuré aux Diolas une énorme capacité de résistance contre les envahisseurs à qui il n’a offert aucune occasion réelle de frapper et d’affaiblir en conséquence le pilier de la terre sur laquelle repose l’ossature de leur société.

Que dire alors de la famille Diedhiou «Afagna» (Afagna = forgeron en Diola), l’unique famille maitresse du feu et du fer, la seule qui a droit de tenure d’une forge ? Caste, sous-caste ou classe sociale ? Rien de tout cela car, en ce qui concerne la caste, aucun des 4 principes fondamentaux qui définissent ce terme (voir première partie) n’est rempli dans le cas de la société diola et de la place spécifique qu’y occupe le forgeron. Un Diedhiou «Afagna» est aussi un riziculteur acharné qui ne répugne aucune activité productive ni aucun métier à l’exercice duquel il est tout le temps frais et disponible, comme tous les Diolas. S’il forge et est, à la fois, le seul à forger le fer et à s’occuper des mystères du feu et du fer (soigner la lèpre, lutter contre les feux de brousse, soigner les blessés de guerres, etc.), aucune autre activité ni aucun mariage ne lui est strictement interdit. Il marie et se marie à toute la communauté, sans exclusive et sans aucune autre restriction que le courage et la bravoure du paysan habile.

Au final, on doit reconnaître du forgeron qu’il occupe un seul espace : celui du feu sacré et du fer qui sert – par l’alchimie du métal qui change de forme au contact du feu – à fabriquer les outils agricoles, les lances de chasse et les armes qui crépitent lors des cérémonies rituelles des Diolas et qui servent à défendre le clan et le pays tout entier contre les envahisseurs de tout bord. Si, certainement pour des besoins de commodité dont les véritables causes restent à être élucidées, l’univers mystique qui enveloppe le feu et le fer est rituellement contrôlé par la famille Diédhiou «Afagna», ce contrôle ne donne droit à aucun privilège ni à aucune élévation de statut des Diédhiou au sein de leur propre société.

Modèle assurément de référence pour bâtir un monde plus égalitaire, plus juste et plus équitable ? Certainement car, contrairement aux castes et aux classes sociales qui divisent, stratifient et excluent – jusqu’aux plus vulnérables – l’accaparement des richesses, un tel modèle rassemble les hommes et réconcilie l’humain avec son essence. En effet, il ne vise pas un privilège accordé au petit nombre au nom du principe du meilleur et de la divine providence dont chacun de nous est pourvu diversement mais, pour tout le monde, la conciliation entre activité économique et utilité sociale autour du principe du partage du bien commun.

Texte : DD ET ANKN
Photos: Matar Ndour
@ Projet Ethno-photographique, Août 2015