IDENTITÉS CULTURELLES. PROJET ETHNO-PHOTOGRAPHIQUE. SYMBOLES ET SIGNES : ENTRE IMAGINAIRES ET RÉALITÉS CASAMANCE, ESPRIT DES ANCIENS !

 

Dingass Diedhiou, Sociologue, Canada
Abdou Ndukur Kacc Ndao, Socio-Anthropologue, Sénégal
Matar Ndour, Photographe, Sénégal

Logé au cœur des Mangroves du Sud, le pays diola reste encore un espace complexe où le sacré rythme la vie quotidienne des populations. De Gouloumbou à Diogué et de Sénoba à Mpack, les Diolas (et tous leurs voisins des peuples des Rivières du Sud) ont conservé, dans une discrétion absolue et des choix assumés, leurs traditions, leurs rites et les rituels symboliques qui les accompagnent.

Sur les terres immergées de ces riziculteurs acharnés, la vie profane se dispute l’espace avec le sacré. S’ils cultivent toujours bien le riz et entretiennent cette denrée avec un grand soin, les Diolas en font de même avec le sacré qui est omniprésent et inonde tous les ruisseaux de leur vie.

Au croisement des routes, des pieux – qu’ils coiffent de plumes et d’écorces d’arbres protectrices – rappellent aux passants égarés qu’on est au chœur du «pays diola». Devant leurs cases, dans les creux des majestueux fromagers verts, dans les bois sacrés et au milieu des rizières et de leurs champs de mil, dans les cours d’écoles et les dispensaires, à tous ces lieux vivants de la vie profane, fétiches et objets sacrés grognent de vie et témoignent, avec une remarquable symbiose, leur fort attachement aux divinités traditionnelles auxquelles ils sont si fortement liés.

L’islam, le christianisme, l’exode rural, l’urbanisation galopante et la mobilité sociale révèlent constamment leur impuissance manifeste à changer l’univers psychologique des Diolas et leur attachement sans borne aux traditions et aux valeurs fondamentales de leur terroir séculaire.

Le sol de la Casamance est humecté du sang des libations. Il est enveloppé par un intense vacarme d’incantations mystiques, de gestuelles mystico-magico-religieuses et de rituels sacrificiels qui se répètent de la même manière de génération en génération. Son passé, son présent et son avenir semblent lourdement portés, comme la terre sur les épaules d’Atlas, par des initiés et des chefs spirituels et claniques qui sont alignés, en rangs serrés, par les ancêtres pour conjurer le mauvais sort, venger des humiliations diverses et protéger les familles, les enfants des menaces réelles ou supposées qui mettent en péril leur vie.

Comme dans la vie profane, dans le sacré également, hommes et femmes ne se mélangent pas et ne jouent ni les mêmes rôles ni les mêmes fonctions sociales. Fétiches des hommes et fétiches des femmes assument donc des rôles et des fonctions différentes.

Fertilité des couples et des rizières, protection des enfants, exorcisme et conjuration des mauvais sorts, etc. sont du ressort des femmes dont les puissants “ukiiins” mystiques sont craints autant que le mystère absolu de la création qui est exclusivement du ressort des femmes. Et sur ce registre particulier, la nudité montrée des femmes est une des stratégies les plus efficaces en pays diola dans la lutte pour repousser le mauvais sort.

Quant aux hommes, leurs fétiches s’occupent généralement de la défense du clan, du maintien de l’ordre par le biais des masques, de l’initiation aux valeurs du terroir, de l’entrée au monde des adultes, etc. Leurs “ukiins” si puissants sont invoqués lors des grands périls rares et menaçants. Aux hommes la force, aux femmes le tact et l’espérance d’une communauté en question qui vit dans un milieu naturel parfois hostile.

Spécialisation des rôles fondés sur les différenciations naturelles de sexes ? C’est le moins qu’on puisse dire car, partout à travers le monde, le sexe biologique (on nait homme ou femme au sens biologique du terme) trace la frontière des rôles sociaux (genre) que jouent, dans les sociétés humaines, les hommes et les femmes.

En Casamance, les manifestations absolues de cette différenciation sexuelle s’évaporent dans l’imaginaire social car celui-ci est, au fond, l’élément structurant de la vie sociale de tous les peuples des Rivières du Sud auxquels appartiennent rigoureusement les Diolas.

La Casamance est un pays de mystères et de pures traditions africaines. L’au-delà et les esprits des anciens habitent, à tous les coins de rue, la vie de ses habitants. Les cultures des populations du Sud sont, à la fois, un patrimoine culturel national et les restes vivants d’une Afrique en mutation; une Afrique qui refuse de se laisser mourir au nom de puritanismes importés de l’extérieur.

C’est la raison pour laquelle notre gouvernement doit, tel qu’il s’est engagé à le faire devant ses pairs de l’UNESCO en octobre 2005, protéger ce patrimoine de toutes ses forces. C’est d’autant plus urgent de le faire que de nouvelles générations naissent et se développent rapidement dans les limbes de ce patrimoine qui est originellement le nôtre.

Il n’est pas parfait, ce patrimoine, et on peut l’améliorer pour qu’il colle mieux aux réalités du monde contemporain. Nous vous concédons cela avec humilité. Mais, quoiqu’il en soit, si rien n’est fait par nos pouvoirs publics, ces générations montantes, qui regardent de plus en plus ailleurs, cesseront bientôt d’être une simple menace pour devenir les fossoyeurs inconscients de ce patrimoine et des identités originelles que nous pourrions pourtant offrir au reste du monde comme modeste apport à la constitution du patrimoine culturel de l’humanité

SANGLANTS DÉRÈGLEMENTS

Par Boubacar Boris DIOP – Ecrivain

Le 14 mai dernier, dans le cadre de la première édition des “Rencontres autour de l’Histoire” initiées par l’université de Genève, l’écrivain et éditorialiste de www.SenePlus.Com Boubacar Boris Diop, invité d’honneur du Salon du Livre de l’événement, a prononcé un discours sur le “Printemps arabe”. Nous vous proposons l’intégralité de son texte qui est intitulé “Les longues jambes du printemps”. 

Je suis particulièrement heureux de me retrouver parmi vous à l’occasion de cette première édition des Rencontres de Genève autour de l’histoire et sur le thème de la construction de la paix. Un tel honneur, je le dois à l’ouverture d’esprit des autorités de votre prestigieuse université et je tiens, d’entrée de jeu, à les en remercier du fond du cœur.

Il y a quelques semaines, au moment de proposer un sujet pour notre conversation d’aujourd’hui, je ne savais pour ainsi dire pas où donner de la tête. Entre les décapitations affreusement mises en scène par l’Etat islamique, les violences sordides en Centrafrique, l’enlèvement des 219 fillettes de Chibok par Boko Haram ou encore l’affaire Charlie Hebdo, n’importe qui à ma place n’aurait eu que l’embarras du choix dans le mauvais sens, hélas, de l’expression.

Depuis lors, revenu le beau temps, ce sont par milliers que des jeunes migrants sont avalés par la Méditerranée. Chacun de ces corps flottant si tristement au-dessus de l’eau a eu des passions et des espérances- un horizon de vie, en somme- et pourtant la fin de ceux qu’il faut bien appeler les damnés de la mer évoque moins la mort d’êtres humains singuliers que le mystérieux suicide collectif des baleines. Le supplice de ces «refoulés de la grande houle», comme aurait dit Césaire, donne tout son sens à la comparaison si souvent faite depuis quelque temps entre ce nouveau trafic d’êtres humains et la Traite négrière.

Incapables de supporter la vue de ces corps d’Irakiens, de Syriens, d’Ethiopiens, de Ghanéens et de Sénégalais rejetés par les flots, nous détournons le regard : une façon comme une autre de nous résigner à un sentiment d’impuissance qui est, de nos jours, la chose du monde la mieux partagée. Nous faisons de notre mieux pour oublier ces images insoutenables, pour leur substituer celles de la vie ordinaire, si banales qu’elles en viennent à nous sembler parfois suspectes. Rien ne peut nous libérer, pourtant, de notre malaise.

L’idée que la terre des hommes ne s’est jamais aussi mal portée trotte dans tous les esprits mais ceux qui osent l’exprimer ouvertement s’entendent aussitôt rappeler qu’il y a toujours eu, pour parler comme Voltaire, «horriblement de mal sur la terre». Et il est vrai que, pour s’en tenir au seul vingtième siècle, ses abominations continuent à hanter nos mémoires. Mais est-ce un hasard si tant de voix s’élèvent de partout pour dire que la Troisième guerre mondiale est en train de frapper sourdement à nos portes ?

En visite à Sarajevo, le pape François s’est inquiété du «climat de guerre» dans lequel nous vivons avant de fustiger ceux qui ne savent que pousser des «hurlements de haine». Mais ces cris d’alarme sont peut-être surtout une manière d’apprivoiser par des mots familiers une cruauté aussi insupportable par sa publicité planétaire que par son coût en vies humaines innocentes. Nous ne pouvons même plus nous bercer, comme à l’époque du marxisme triomphant, de l’illusion de pouvoir venir un jour ou l’autre à bout de l’horreur en exposant doctement ses mécanismes. Aujourd’hui l’horreur nous pétrifie, elle a pris avantage sur nous et paraît s’amuser de notre désarroi. La vérité de notre époque, c’est que plus personne ne sait quoi dire de ses sanglants dérèglements.

Comment en est-on arrivé là ? Rien n’annonçait un tel scenario. Bien au contraire, la défaite du communisme, analysée comme la «fin de l’Histoire» par Francis Fukuyama, a fait croire à l’Occident qu’il entrait dans l’heureux temps de la rétribution. Pour reprendre le titre d’un livre de J. Christophe Rufin, oublié de nos jours mais qui retint l’attention à sa parution en 1991, toute la question était, après la chute du Mur de Berlin, de savoir si les «nouveaux Barbares» allaient laisser «l’Empire» savourer paisiblement les fruits d’une aussi éclatante victoire.

Dans un sens, les assauts quotidiens des migrants contre les côtes siciliennes renvoient à cette image des hordes de pouilleux s’invitant de force au banquet des riches. Faute de pouvoir fermer ses frontières, l’Europe se voit obligée de passer de l’orgueilleuse logique des charters à celle des quotas. Plus personne ne parle de «seuil de tolérance» et l’on a déjà oublié Frontex et Mare Nostrum : les frontières de l’Europe sont une passoire et il faut se partager, la mort dans l/âme, des dizaines de milliers de migrants illégaux. Nous sommes cependant encore bien loin des invasions barbares redoutées par certains auteurs. C’est qu’en moins de trois décennies les données ont changé du tout au tout. Le Vieux Continent, lui-même en crise, n’a pas vraiment le cœur à la fête et se sait moins que jamais en mesure d’accueillir toute la misère du monde. Le Vieux Continent vit dans la peur. Peur du terrorisme. Peur, plus triviale, du lendemain.

Tout cela était finalement assez prévisible et on peut, sans vouloir retourner le couteau dans la plaie, rappeler l’avertissement du dernier ministre des Affaires étrangères de l’ère soviétique à Henry Kissinger : «Le communisme est mort, vous nous avez impitoyablement écrasés mais vous allez bientôt nous regretter.» Sous-entendu : ne vous réjouissez pas trop vite, vous allez avoir de nouveaux ennemis avec qui vous ne pourrez même pas parler. Les attentats du 11 septembre et, pis encore, les sinistres méthodes de l’Etat islamique qui rêve, semble-t-il, d’Apocalypse chimique, devraient nous inciter à méditer ce sombre pronostic. C’est sur un ton moins ironique qu’en pleine Seconde guerre mondiale Brecht invitait l’humanité à ne pas «chanter victoire hors de saison» puisque, selon l’auteur de La résistible ascension d’Arturo Ui, le ventre restait «fécond d’où [était] sortie la bête immonde».

Au Sénégal, nous avons une manière plus simple de dire tout cela : Àddina dafa gudd tànk. Littéralement, presque mot pour mot : «La vie a de longues jambes». La phrase, souvent accompagnée d’un petit sourire malicieux et blasé, est entendue chez nous dans les circonstances les plus banales de la vie quotidienne. Elle peut cependant aussi exprimer le refus de se laisser impressionner par l’apparente soudaineté des grandes tragédies humaines. Ce qui est dit là, c’est que toute société étant travaillée de l’intérieur, sans relâche, par des forces obscures, le temps des hommes sera toujours celui de tous les possibles. Au final, rien de ce dont nous sommes témoins durant notre existence, pour imprévisible qu’il soit, ne devrait nous surprendre.

Je crois en avoir assez dit pour aider à mieux comprendre l’intitulé de mon propos qui a pu paraître mystérieux, voire étrange, à certains. Il signifie que je vais m’efforcer d’évaluer devant vous, aussi clairement que possible, l’impact sur l’Afrique subsaharienne des récentes insurrections arabes. Elles nous ont durablement affectés même si, chose étonnante, la plupart des commentateurs préfèrent rester silencieux sur le sujet. En réalité, c’est le «Printemps arabe» lui-même- pourtant accueilli avec enthousiasme au début- qu’ils aimeraient oublier. Il en a résulté un tel désastre que les rares personnes qui tentent encore de le décrypter ont bien du mal à dissimuler leur perplexité et leur embarras.

De fait, beaucoup sont si déçus qu’ils n’hésitent pas à insinuer que le «Printemps arabe» a été en quelque sorte suscité du dehors par des puissances- nul besoin de les nommer- tapies dans l’ombre. Qu’en est-il réellement ? L’hypothèse d’une impulsion étrangère ne peut être écartée a priori pour l’Egypte et, surtout, pour la Libye mais ayant eu, pour ainsi dire, la chance d’entendre les tout premiers vagissements de ce qu’on a appelé la «Révolution du jasmin», il m’est difficile de douter de sa totale spontanéité.

Le témoignage qui va suivre en est à mes yeux une preuve suffisante.

A l’époque, je vivais déjà depuis quatre ans à Tunis, ville d’où je me rendais souvent à l’extérieur pour mes activités littéraires. Un soir, de retour de voyage, je demande à des amis venus me prendre à l’aéroport s’ils avaient eu connaissance de cette histoire d’un jeune homme qui avait essayé de se suicider par le feu. Moi, j’avais vu l’info défiler discrètement sur quelques chaînes de télé puis disparaître presque aussitôt. Non, mes amis tunisiens n’étaient pas au courant. Et ni à eux ni à moi l’affaire n’avait paru vraiment digne d’intérêt : depuis novembre 1987 leur pays était tenu d’une main de fer par un régime supposé tout voir et tout entendre et il fallait être fou pour s’imaginer un seul instant qu’un tel geste de désespoir pouvait l’ébranler. Nous étions en fin décembre 2010. Eh bien, deux semaines plus tard, le 14 janvier 2011, Zine Abedine Ben Ali, le tout-puissant maître de la Tunisie, s’enfuyait de son palais de Carthage dans les conditions rocambolesques que l’on sait. Ainsi donc, la protestation solitaire- d’ailleurs diversement interprétée par la suite- d’un jeune vendeur de fruits venait d’avoir raison d’un pouvoir que les Tunisiens croyaient, et qui avait lui-même fini par se croire, totalement à l’abri des colères populaires.

On connaît la suite. Nous avons tous vécu comme en une hallucination collective l’effondrement, en quelques petites semaines, et l’un après l’autre, de l’Egypte de Hosni Moubarak puis de la Libye de Mouammar Kadhafi. Au-delà de ces chutes spectaculaires, il faut bien se souvenir de l’effroi qui s’est brusquement emparé de la quasi-totalité des régimes arabes, leur faisant prendre enfin conscience de l’urgente nécessité de s’aménager des soupapes de sécurité. Seules les riches monarchies pétrolières du Golfe, bien que bousculées de loin en loin pendant un temps, n’ont réellement jamais rien eu à craindre. Si le sujet n’était aussi grave, on se serait amusé de la candeur de ceux qui pensaient pouvoir renverser de si précieux alliés du boc occidental- et des Etats-Unis en particulier- en invoquant on ne sait quel idéal de société démocratique. Pas si simple que ça, tout de même… Cette immunité quasi naturelle de régimes archaïques et brutaux- l’Arabie Saoudite en est en ce mois de mai 2015 à 85 décapitations publiques- a vite montré, disons-le tout net, les limites objectives du «Printemps arabe» et semé dans maints esprits les graines du soupçon.

Si je n’avais décidé de m’en tenir, pour limiter le champ des ambiguïtés, à son versant africain, je me serais arrêté longuement sur les guerres en cours au Yémen et en Syrie, qui dérivent elles aussi, quoique de manière plus tortueuse, de ce printemps-là.

Au moment où les hymnes à la liberté montaient de toutes parts, il était banal de s’émerveiller qu’une si petite cause- le suicide d’un trentenaire de Sidi-Bouzid- ait pu produire en trois semaines des effets aussi ahurissants. Aux audacieux, peu nombreux il est vrai, qui se sont permis de légers doutes on a vite rappelé que si le nez de Cléopâtre eût été moins long… Mais cette phase de sidération est aujourd’hui révolue et les langues commencent à se délier. Un peu trop, peut-être. Il n’en reste pas moins que l’insurrection tunisienne a bien pu être, pour quelques puissances occidentales, l’occasion en or de solder, sans avoir l’air d’y toucher, de vieux comptes avec des régimes indociles. Cela semble assez probable même si la part d’ombre de ces événements continuera à nous fasciner sans doute longtemps encore. Mieux vaut donc laisser l’Histoire, qui se moque bien de nos impatiences, en livrer la clé quand elle le voudra.

Peut-être nous dira-t-elle demain que nous aurions dû nous méfier de notre premier mouvement. En vérité, nous nous souvenons déjà avec une certaine gêne de la colère de la fameuse « rue arabe», du gigantesque happening de la Place Tahrir et de ces intrépides insurgés de Benghazi dont on a fini par savoir qu’ils étaient de vulgaires fantoches. Si nous avons lu ces images au premier degré,  c’est aussi parce que notre époque si usée, désabusée et cynique, est particulièrement friande d’histoires simples. Le tropisme des séries B, probablement : les légions du Bien à l’assaut des forces du Mal, ce récit-là marche toujours du feu de Dieu. Sauf que, dans la posture du Narrateur omniscient et par ses medias interposés, l’Occident s’est mis dans ce cas précis à rejouer sur la scène du monde toutes ses révolutions, réelles ou fantasmées. Et à l’ère des réseaux sociaux, l’icône romantique de ces soulèvements a partout été la jeune et séduisante blogueuse tenant à sa merci seule, comme dans quelque jeu vidéo, le Tyran et son armada d’agents secrets.

Que l’on me comprenne bien : je ne suis pas en train dire « Tout ça pour ça ! ». Je sais bien que le « Printemps arabe » n’a pas juste été un mauvais rêve. Il se pourrait bien d’ailleurs que ses dérapages, si choquants qu’ils aient pu être, soient lus plus tard comme les craquements de systèmes trop rigides et prétentieux pour s’écrouler en silence. Contre cet immobilisme, des millions de citoyens ordinaires au Caire, à Tunis et à Benghazi ont accepté de se battre, parfois au prix de leur vie, pour la liberté de tous et ce n’est pas de leur faute si leurs aspirations ont été dévoyées par des politiciens souvent à la solde des ennemis de leur pays. Ce courage et cette foi en l’humain méritent le plus grand respect.

En outre on ne peut, quel qu’en ait été le résultat immédiat, se débarrasser d’un haussement d’épaules de la Révolution égyptienne- pour ne citer que cet exemple. Certes, les manifestations anti-Moubarak se sont conclues par un Coup d’Etat contre Mohamed Morsi, le président démocratiquement élu, par un carnage sans précèdent dans les annales- 2000 morts- contre ses partisans et enfin, chose inouïe, par plus d’un millier de condamnations à la peine capitale. Il n’en reste pas moins que l’épopée de la Place Tahrir s’est comme à tout jamais déposée dans la mémoire collective du peuple égyptien. C’est en cet endroit que s’est tracée pour lui, du moins à l’époque contemporaine, la ligne de séparation entre un avant et un après. L’on peut aussi parler, pour chaque individu comme pour une nation tout entière, d’une nouvelle mesure du temps sur terre. Quant aux démocrates tunisiens, ils peuvent se féliciter eux aussi de n’avoir pas perdu au change en dépit des menaces et incertitudes pesant sur leur pays et que rappelle bien l’attentat du 28 mars dernier au Bardo.

Tout cela étant dit, aucune précaution de langage ne saurait être de mise quand on en vient au cas libyen. On ne pourra jamais trouver la moindre excuse à ceux qui ont fait de la Libye un véritable champ de ruines et un arsenal à ciel ouvert. Si le «Printemps arabe» est à l’heure actuelle synonyme de désastre absolu, c’est bel et bien à cause du soulèvement de Benghazi un certain 15 février 2011.

Après s’être accommodé du Guide de la Jamahiriya pendant des décennies et même souvent été au mieux avec lui entre, il est vrai, deux fâcheries plus ou moins sérieuses, l’Occident a été saisi d’une obsession anti-Kadhafi aussi soudaine que spectaculaire. Il a semblé, durant ces quelques semaines de chasse à l’homme, que de sa disparition physique dépendait le sort de tout l’univers. Il fallait, pour atteindre ce but, le concours actif de groupes armés à l’intérieur de la Libye. C’est dans un tel contexte que la pseudo-révolution de Benghazi, faite de bric et de broc médiatique, a été totalement prise en charge par des puissances extérieures. Et le moment venu, elles sont passées à l’action sans le moindre état d’âme. En vertu de la seule raison du plus fort, plusieurs pays occidentaux ont lâché des tonnes de bombes sur la Libye, la campagne de l’Otan se concluant par l’ignoble assassinat du leader de la Jamahiriya dans les rues de Syrte. Et tout cela s’est fait, il est essentiel de le rappeler ici à Genève, ville internationale par excellence, en violation flagrante de la résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’Onu.

Quel rapport pouvait-il bien y avoir entre le soulèvement, bien compréhensible, du peuple libyen contre Kadhafi et ce déluge de feu ? Aucun, pour le dire d’un mot. D’après ce qu’on nous a expliqué sans rire, la Libye a été détruite dans l’intérêt des Libyens. Elle a, en somme, été sauvagement bombardée pour mettre hors d’état de nuire un dictateur qui était en train, selon une formule répétée à l’envi, de «bombarder son propre peuple». On sait à présent que la thèse d’un Kadhafi faisant un carton sur des manifestants était une fable aussi grossière que celle des armes de destruction massive de Saddam Hussein. Mais, en vertu de ce que Chomsky appelle la «doctrine des bonnes intentions», il faut toujours à l’Occident un solide alibi moral : s’il sévit loin de ses terres, ce n’est jamais par cupidité mais pour défendre les plus hautes valeurs humaines. De ne pouvoir supporter l’idée d’être pareil aux autres nations, le condamne toutefois à être si souvent pris au piège de ses mensonges. Cette hypocrisie ne pourra pourtant jamais faire oublier que L’Europe est, comme l’écrit sobrement Césaire, «comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres de l’histoire».

La campagne libyenne a été une nouvelle occasion de vérifier que la propagande, jouant sur nos émotions les plus primaires, laisse très peu de place à une évaluation critique. Souvenons-nous donc. Sur certaines grandes chaînes de télé, le ton qui se voulait neutre, voire complètement détaché, cachait mal une haineuse fébrilité. Et comme toujours en pareil cas, ce sont des bouts de phrases perfides, glissés au passage, qui ont causé les plus gros dégâts. Ainsi en a t-il été des fameux «mercenaires africains de Kadhafi». L’expression, particulièrement blessante pour nous, Africains, et que n’étayaient ni des faits ni des chiffres avait en quelque sorte le poids de sa propre évidence. Ce n’était pas là une information mais la petite musique de fond destinée à l’accompagner, bien en résonnance avec les stéréotypes sur les Africains, toujours prêts à s’étriper entre eux où à servir de chair à canon dans les guerres des autres. Soit dit entre parenthèses, nous ne prêtons pas toujours l’attention qu’ils méritent à ces discrets et meurtriers clins d’œil du passé au présent…

Que cette accusation fût fausse ou vraie était dans un sens quasi anecdotique. Amnesty International et Human Rights Watch en ont immédiatement perçu l’extrême gravité et diligenté des enquêtes de terrain. Celles-ci ont formellement démenti l’existence de ces «mercenaires africains». Il n’empêche : sous prétexte de combattre une soi-disant cinquième colonne kadhafiste, les insurgés libyens ont torturé et exécuté de pauvres travailleurs migrants qui avaient surtout le tort d’être des Nègres. Cette prétendue «garde noire» du dictateur, son ultime rempart, c’était idéal pour montrer au monde que seuls pouvaient encore soutenir Kadhafi des Africains beaucoup trop souvent perçus comme la lie de l’humanité.

Passe encore qu’on n’ait voulu voir dans la sympathie de l’Afrique pour Kadhafi qu’une simple reconnaissance du ventre. Mais quel besoin avait-on d’inventer ces milliers de caisses de Viagra distribuées aux «soudards africains» pour leur permettre de violer sans retenue des femmes arabes ? Je n’oublierai jamais ma stupéfaction ce jour de mai 2011 où j‘ai entendu Luis Moreno Ocampo, à l’époque Procureur de la Cour Pénale internationale, déclarer au sortir d’une réunion au siège de l’Onu à New York : «Oui, nous avons appris cette histoire de Viagra, c’est une situation nouvelle, le viol comme arme de guerre et Kadhafi aura à s’expliquer là-dessus le moment venu» !  C’était si abject et grotesque que quelques jours plus tard Human Rights Investigation exigeait la démission du juge espagnol…

Lorsque le dénigrement fait fond sur de si vieilles peurs, on se sent désarmé mais on sent aussi l’urgence de débattre franchement, entre personnes raisonnables, de l’image et du statut des Noirs dans les sociétés arabes. S’il est une révolution mal nommée, c’est bien celle-là et je ne vois pas comment on ose attendre de nous le moindre respect à l’égard de champions de la liberté si ouvertement racistes.

Avant que l’on n’en arrive là, tel médiocre philosophe, parisien jusqu’à la caricature, avait pris en main le pays qu’il osera appeler plus tard dans La guerre sans l’aimer, «ma pauvre petite Libye». Dans le même ouvrage, il se vante sans pudeur d’être obéi au doigt et à l’œil par les chefs de l’insurrection qu’il promène avec lui d’une capitale à l’autre, de l’Elysée au palais de Me Wade. Mais, plus naïf qu’il ne le croit, il ne se rend pas compte que la plupart de ses interlocuteurs se paient sa tête, mettant à profit sa puérile vanité pour atteindre leurs objectifs. La guerre finie, ce sont eux les nouveaux maitres d’une Libye devenue aux yeux de tous l’Etat le plus «honteux» de la planète et décrite de plus en plus souvent comme «le nouveau cœur des ténèbres». Ce pays est et restera à tout jamais le symbole de la perversion et de la faillite du «Printemps arabe».

Le plus rageant, c’est de se rendre compte avec le recul que le pire aurait pu être facilement évité. Le régime de Kadhafi a mis si longtemps à s’effondrer que beaucoup de médiateurs ont eu l’occasion de se manifester au bout de quelques semaines. Mais la plupart des scenarios de sortie de crise ont été invalidés du simple fait que leurs initiateurs étaient des Africains. On a ainsi pu relever l’écart abyssal entre le désir des Occidentaux d’en finir au plus vite avec Kadhafi et celui des dirigeants africains de trouver à tout prix une solution négociée. Celle-ci avait toutes ses chances puisqu’à ce moment-là, Kadhafi, complètement cerné et aux abois, était disposé à tous les compromis. La mission de l’Union africaine, constituée des présidents du Mali, de Mauritanie, d’Afrique du Sud et du Congo-Brazzaville aurait pu sauver la Libye : elle est torpillée, car l’Occident voulait Kadhafi plutôt mort que vif. En outre, il ne fallait surtout pas que les chefs d’Etat du continent aient leur mot à dire dans cette histoire. L’auteur de La guerre sans l’aimer raconte avec force détails, comment, en tordant la main à un président Wade déjà quasi sénile, il a brillamment réussi à faire sauter ce qu’il appelle «le bouclier africain de Kadhafi».

Revenir sur toutes les péripéties de ce fiasco, c’est comme retourner le couteau dans la plaie. Après deux mois de pilonnage aérien de l’Otan, l’on a dénombré 50.000 morts et au moins 100.000 blessés. Ce bilan, largement repris en son temps par la presse internationale, ne provient pas de quelque groupe furieusement anti-occidental mais d’Abdelhakim Belhadj, commandant de la place de Tripoli pendant l’insurrection. C’est dire s’il est fiable et même susceptible d’être revu à la hausse.

En Afrique, de nombreux intellectuels n’ont cessé à l’époque de tirer la sonnette d’alarme. L’essayiste Aminata Dramane Traoré et moi-même avons été de ceux-là. Nous avons du reste rappelé plus tard nos avertissements dans un échange de lettres publié sous le titre La gloire des imposteurs. Lorsque le livre paraît en janvier 2014, le mal a déjà été fait : la bande sahélo-sahélienne est à feu et à sang, les ardeurs irrédentistes se sont réveillées au Mali où depuis lors le nord du pays échappe totalement à l’autorité de Bamako. Venus de Libye, armés jusqu’aux dents, des individus d’un autre âge y ont fait la loi pendant de longs mois, saccageant les trésors culturels de Tombouctou et prenant prétexte des moindres écarts de conduite pour amputer ou lapider à mort des innocents.

Si, comme on l’entend ici et là, l’agression des Occidentaux contre la Libye était motivée par l’envie de prendre le contrôle de ses ressources naturelles, force est de reconnaître qu’à l’heure actuelle le pétrole libyen est perdu pour tout le monde, et d’abord pour les Libyens eux-mêmes. Il sert surtout à financer les activités de milices violentes dans le gigantesque incubateur du terrorisme mondial que ce pays est devenu.

Ce n’est pas tout car, comme chacun sait, la situation tragique en Méditerranée, évoquée au début de notre conversation, résulte directement elle aussi du chaos libyen. C’est ici le lieu de souligner que, contrairement à une opinion largement répandue, si les migrants prennent tant de risques en Méditerranée, c’est moins pour venir encombrer le Paradis du Nord que pour s’éloigner au plus vite de l’Enfer de Libye. La fascination pour l’Eldorado européen reste naturellement leur principale motivation mais on aurait tort de sous-estimer leur désir d’échapper à des conditions de vie abjectes et à une mort lente et certaine entre les mains des miliciens de Tripoli ou d’ailleurs. Ils s’en sont récemment expliqué à Jim Yardley du New York Times en des propos sans ambiguïté, qui nous permettent de mieux comprendre ce qui de loin ressemble à un absurde suicide collectif.

Nous payons tous à l’heure actuelle le prix d’un aveuglement qui amène à se demander si, en définitive, nous ne surestimons pas les maitres du monde. Savent-ils toujours ce qu’ils font ? Sont-ils toujours au moins aussi bien informés que nous le pensons ? De la première guerre d’Afghanistan contre le communisme, d’où est née Al Qaeda, à celles d’Irak, de Libye et de Syrie, l’art de se tirer des balles dans le pied ne semble pas avoir de secret pour ces gens-là. On n’a quand même pas idée de se planter littéralement sur les côtes une petite Somalie de derrière les fagots. Pendant ce temps, les jeunes Européens vont grossir les rangs de l’Etat islamique, maître du tiers de l’Irak, de la moitié de la Syrie et bientôt de Syrte, premier pas vers la conquête de la Libye. Ce n’est sûrement pas pour arriver à un tel résultat que l’on a mis tant de pays à feu et à sang.

La moindre des choses aurait été que les dirigeants occidentaux qui ont ainsi mis en danger leurs compatriotes en rendent compte. Il n’en est apparemment pas question. George Bush coule des jours paisibles dans son ranch du Texas et Nicolas Sarkozy s’est remis à penser chaque matin en se rasant à l’Elysée. Sans doute leurs concitoyens jugent-ils ces sujets de politique étrangère bien trop éloignés, finalement, de leurs soucis quotidiens. C’est une grossière erreur. S’il est en effet une leçon à retenir du «Printemps arabe», c’est que n’importe quel événement local peut puissamment affecter le reste du monde. Il en a toujours été ainsi, certes, mais de nos jours l’impact est à la fois immédiat et potentiellement dévastateur. Il est dans l’intérêt de tous que soient identifiés et stigmatisés ceux qui ont mis le monde en si grand péril. Mais ce vœu d’une simple condamnation morale est appelé à rester pieux puisqu’en l’état actuel de la société internationale, l’impunité n’est interdite qu’aux dirigeants des pays pauvres et en premier lieu, il faut bien le dire, à ceux de notre continent.

Il est temps de conclure.

Si l’on se souvient bien, pendant les soulèvements de Tunisie, d’Egypte et de Libye, les intellectuels d’Afrique subsaharienne ont été souvent apostrophés sur un ton volontiers goguenard : «A quand donc la contagion vers le Sud ?» Autrement dit : «Qu’attendez-vous pour vous dresser, vous aussi, contre vos dictateurs ?» Nous n’avons jamais su quoi répondre à cette question qui montre à quel point les clichés ont la vie dure. Elle faisait en effet fi des combats menés à l’aube des années 90 à Libreville, Kinshasa, Yaoundé et ailleurs pour le pluralisme et pour des institutions politiques fortes. Cette revendication étant formulée avec vingt ans de retard par les foules du Caire et de Tunis, il était insensé de nous inviter à suivre leur exemple.

Faute d’avoir su analyser froidement notre «printemps démocratique», l’Afrique du Nord est vite tombée dans le même piège que nous, celui de l’abandon de souveraineté. Sur ce point particulier, Benghazi reste un cas d’école : si les fruits de la Révolution libyenne sont si amers, c’est que, excroissance artificielle du «Printemps arabe», elle a cessé très vite d’être l’affaire des Libyens pour devenir le théâtre de l’ultime confrontation entre l’Occident et un régime tour à tour redouté, courtisé et honni.

Si, encore une fois, il serait excessif de ne voir dans le «Printemps arabe» qu’une vaine et dérisoire agitation, il se pourrait bien aussi que tant de soubresauts n’aient servi qu’à faire rentrer les pays arabes dans le rang. Il y a ici matière à réflexion sur l’art de s’appuyer sur les aspirations des peuples pour les museler…

Nous, nous connaissons cette chanson-là depuis l’ère des «indépendances». Ce n’est pas d’aujourd’hui que nos Etats, de faible poids économique et donc sans influence, sont comme pris dans des sables mouvants. Le moindre geste pour se tirer d’affaire les y enfonce davantage et nous-mêmes en sommes réduits à être les spectateurs hébétés de notre dérive. Cela s’appelle, très exactement, crever la gueule ouverte. Si nos yeux restent rivés sur l’horizon, c’est moins pour nous lancer à sa conquête que pour guetter fiévreusement une main secourable. A bout de forces, nous finissons par avoir l’impression qu’elle nous est quand même tendue. Simple illusion d’optique : elle n’est jamais là quand nous essayons de nous y agripper. Et lorsqu’on nous somme de choisir entre la «démocratie» et «la dictature», nous osons à peine murmurer que les choses ne sauraient être aussi simples.

Tout commencera à changer peut-être le jour où nos dirigeants comprendront que dans l’histoire des nations personne ne s’est jamais porté au secours de personne. Aminata Traoré relevait récemment dans un très beau texte consacré à la tragédie méditerranéenne, l’inaptitude foncière de l’Occident au dialogue. Pourquoi se plier aux injonctions de ceux qui ne savent entendre chez les autres que l’écho de leur propre voix ?

Dans L’aventure ambiguë, roman somptueux et prophétique de Cheikh Hamidou Kane, le peuple Diallobé se décide au terme d’une longue controverse à envoyer ses enfants à «l’école étrangère» car, dit-il, le moment est venu d’aller chez le conquérant pour y «apprendre l’art de vaincre sans avoir raison». Et ce que finit par comprendre Samba Diallo, le jeune héros du livre, c’est que justement s’il y a beaucoup à prendre partout, il n’y a rien à apprendre nulle part et que chaque nation, si petite soit-elle, doit être assez folle pour se placer au centre du monde et s’y sentir bien.

Au final, ce qui est en jeu dans notre totale autonomie de pensée et d’action, c’est notre survie même. Cela vaut aussi pour ceux qui donnent parfois l’impression de s’être trompés de printemps. Il est fascinant de voir à quel point la lutte pour les libertés de l’individu, si noble en elle-même, peut servir de levier à l’asservissement de la nation tout entière. Mais ce n’est pas une fatalité, comme le montre bien l’exemple latino-américain. Les longues jambes de la vie, cela signifie aussi qu’il ne faut jamais se lasser, pour parler comme Césaire, de «recommencer la fin du monde».

Merci à Seneplus d’avoir autorisé cette publication

COMPROMIS HISTORIQUE

“Les nations européennes se vautrent dans l’opulence la plus ostentatoire. Cette opulence européenne est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur le dos des esclaves, elle s’est nourrie du sang des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde sous-développé. Le bien-être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes. Cela nous décidons de ne plus l’oublier.”  (Les Damnés de la Terre (1961), Frantz Fanon, éd. La Découverte poche, 2002, p. 94)

La bataille citoyenne et politique devrait être une confrontation d’idées, un étalage philosophique de morales de vie où l’idéal des rapports des hommes entre eux et entre les hommes et leur environnement serait au cœur du débat. Elle ne saurait donc se résumer en un duel se clôturant par la mort physique ou morale de l’adversaire. C’est peut être la plus grande leçon à tirer de l’exercice du pouvoir après la grande révolution d’octobre (héritière de la commune), dont l’avènement restera à jamais une des plus grandes sources de transformation sociale de l’humanité.

La « dictature du prolétariat » était bien légitimée par l’histoire de la lutte des peuples pour leur émancipation. Elle a débouché sur la remise en cause du capitalisme comme seule et unique forme de rapport économique et sociale entre les hommes d’une part et entre les hommes et leur environnement d’autre part, ébranlé puis abattu le mythe de la « supériorité naturelle » de groupes d’hommes sur d’autres groupes d’hommes, de peuples sur d’autres peuples. Elle a démasqué la religion complice des gouvernants qu’elle a aidé à imposer des rapports de domination comme un fait inviolable de Dieu et des dieux.

Mais en refusant l’expression d’une offre économique, politique et sociale différente et contradictoire aux vaincus fussent-ils minoritaires, elle a contribué à créer le mythe de la foi opprimée,  du capitalisme attractif en minorant ses terreurs, ses dictatures sanglantes avec son expression ultime l’impérialisme, qui légitimait l’accaparement des richesses d’autres peuples pour faire briller un pôle d’excellence nommé Occident.

La lutte pour le droit à l’expression de groupes sociaux fussent-ils porteurs d’idées jugées malveillantes, centrée autour du slogan de « la liberté et de la démocratie » a enrôlé des masses d’horizons divers ayant parfois des intérêts contradictoires. Sans renier leur mérite aux peuples travailleurs confinés dans ses limites géographiques, on peut dire sans risque d’être démenti que chaque lumière, chaque accumulation de richesses, chaque progrès scientifique et technique de l’Occident n’aura été que le produit fini de matières premières faites de sang, de sueur et de larmes, de ressources humaines, intellectuelles et matérielles, de parties de terres et de sous-sol de peuples opprimés d’ailleurs.

Autoproclamé vainqueur dans sa confrontation avec le bloc de l’Est depuis la chute symbolique du mur de Berlin en 1989, l’Occident a tenté de redessiner le monde au propre et au figuré, en pauvres et en riches, en barbares sous développés et en civilisés triomphant de leurs valeurs matérielles et immatérielles.

Les millions de victimes au Vietnam (mortes, violées, estropiées,  brulées au napalm), la promotion de dictatures féroces en Amérique Latine, en Asie et en Afrique, les massacres quotidiens de palestiniens, n’était-ce pas aussi au nom de « la liberté et la démocratie » ? Aujourd’hui, la meute des migrants, dont près de la moitié est quotidiennement engloutie dans les mers, ne ressemble t-il pas  à des spoliés qui suivent la trace de sang laissée par les prédateurs et qui mène vers cet Occident qui veut briller seul tout en restant inaccessible au monde de désolation que sa cupidité a engendré au cours de  siècles d’histoire macabre ?

L’existence d’un différend historique jamais réellement posé à son échelle, surgit ainsi de temps à autre sous la forme de conflits plus ou moins violents que l’on s’empresse de circonscrire comme on colmaterait la brèche d’un navire en pleine mer en attendant un éventuel accostage pourtant jamais programmé. L’indispensable dialogue entre les peuples et les nations au prétoire de ce « Truc des Nations que l’on dit Machins » n’aura jamais servi autrement qu’en antalgique aux effets éphémères auquel l’Occident fait recours chaque fois que l’horreur venait à être franchie car « dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas trop important », comme le disait François Mitterrand. (Propos rapportés par Patrick de Saint-Exupéry dans le Figaro du 12.01.98)

  • En substituant la colonisation avec ses valets à la traite négrière toujours avec des complices locaux, puis le néocolonianisme au colonialisme bâti sur une classe autochtone corrompue,
  • En mettant en place des groupuscules fascisants pour contrer la lutte des peuples contre la dictature des multinationales au Nicaragua, au Salvador, en Colombie, et dans bien d’autres contrées du monde,
  • L’hydre islamiste reconnu comme le plus génocidaire des nations de l’islam au propre et au figuré, n’est-il pas que le mutant de cette créature in vitro fabriquée dans les laboratoires de la « liberté et de la démocratie» pour abattre les héritiers de la grande révolution d’Octobre stupidement piégés en Afghanistan ? N’est-ce pas au nom de « la liberté et de la démocratie» qu’elle a été nourrie, entretenue, entrainée au pillage des infrastructures économiques, à imposer dans la terreur, l’adoption d’un calendrier à rebours à des peuples en leur refusant l’accès à l’éducation et à la formation.
  • En décrétant l’isolement de plus de la moitié de l’humanité mise en quarantaine pour cause de mal endémique nommé pauvreté,
  • En menaçant d’exclure de ses rangs les nations fondatrices de sa civilisation pour raison de pauvreté,

L’Occident est en passe de franchir un pas historique lourd de danger.

La vague de migrants « illégaux » qui a déferlé cette semaine à travers les frontières de l’Europe est un signe. Il ne s’agit plus en effet de clandestins ayant conscience d’avoir commis un délit en franchissant sans autorisation les frontières de l’ « Eden », mais bien des hommes et des femmes qui réclament leur droit à prendre leur part du trésor de la caverne d’Ali Baba, héritage de richesses accumulées au fil de siècles par des prédateurs venus d’ailleurs. Ce faisant, ils reprennent en l’ignorant pour la plupart d’entre eux, ces vers de l’Internationale :

« ……………………………………
Debout! Les damnés de la terre!
Debout! Les forçats de la faim!
Pour vaincre la misère et l’ombre
Foule esclave, debout ! Debout!
C’est nous le droit, c’est nous le nombre:
Nous qui n’étions rien, soyons tout 
»:

Et qui disait que la lutte des classes était morte ? Reconnaissons-lui tout de même un nouveau nom et un nouveau visage encore mal définis, peut être aussi, la difficulté à identifier les acteurs et donc les protagonistes d’une lutte à l’issue de laquelle, le monde va certainement changer de base.

Si nous ignorons le fond de sa pensée, les déclarations de notre Gladiateur National dans son discours en marge de la 33eme session du Comité d’orientation du Nepad, ont peut être résumé ce qui devrait être une position de principe pour l’ensemble des dirigeants africains et du monde en général. «  …la barricade seule, le Frontex seul ne suffiraient pas à fermer l’Europe. Sinon l’histoire rattrapera l’Europe. (…) Aujourd’hui tout ce que nous demandons, c’est un traitement avec la dignité requise et une collaboration internationale pour que l’Afrique assure l’avenir de sa jeunesse. Nous ne pouvons pas accepter qu’on traite l’Afrique avec mépris. Ce continent a trop payé pour des bêtises de l’humanité à travers la traite négrière, la colonisation. Nos ressources continuent encore à être pillées. Il faut mettre fin à l’injustice dans les relations d’affaires… » (Sic)

Dans des contributions antérieures (toute idée partisane mise à part), nous avons souvent regretté une absence d’engagement conséquent aussi bien de ses amis et alliés que des simples patriotes aux cotés du Gladiateur chaque fois qu’il s’engageait dans une bataille d’intérêt national difficile, dont nous sommes bien souvent les demandeurs et les bénéficiaires exclusifs. Ce fut le cas sur la traque des biens mal acquis qu’une certaine presse a contribué à transformer en un duel entre lui et les prédateurs. Le sur-place noté ici et qualifié d’hésitation ou pire, de volonté de négociations politiques bilatérales, ne serait-il pas une alternative stratégique pour un combattant peu ou mal soutenu ?

Nous avons dénoncé en son temps cette attitude politicienne en ces termes : « Quels que soient par ailleurs les griefs qu’on pourrait nourrir à son endroit, ses intentions avouées et inavouées, quel que soit le gain politique qu’il pourrait tirer d’une telle opération, n’est il pas que  le chargé d’une mission collective peut être trop ingrate dont les médias en particulier, ont écrit les termes de référence et défini le cahier de charges ? » (In « les jalons de l’Empereur » ; Bandia, Février 2015).

La bataille citoyenne et politique à Ndoummbélaan est et doit rester une question interne. Politiciens et simples citoyens doivent en faire une question de principe et d’honneur. Les institutions internationales invitées au débat avant et après la condamnation du rejeton de l’Empereur, prince héritier du trône de Ndoumbélan « injustement occupé » par le Gladiateur, a encore fait la « Une » des média. Curieux Ndoumbélaan où nos experts juristes et humanitaires si proches des institutions internationales, sont inaudibles pour demander la liberté des hérétiques  condamnés à mort en Arabie Saoudite, des auteurs de détournement de deniers publics exécutés en chine, des lapidations de supposés auteurs d’adultère, pour dénoncer la traque yankee de Edward Snowden ou pour exiger la libération de dizaines de milliers de nos frères palestiniens privés de leurs terres et embastillés dans les prisons sionistes. Aujourd’hui, ils agissent sélectivement, pour libérer le prince en faisant brandir et en encourageant des sanctions internationales dont une improbable mise en exécution n’affecterait autre que Gorgoorlu qui demeure le citoyen le plus vulnérable à la périphérie.

Mais si nous sommes signataires de conventions internationales, c’est parce nous l’avons voulu. Peut-on concevoir que ce « Truc des Nations que l’on dit Machins » nous oblige à libérer des prédateurs de nos deniers publics condamnés par nos propres lois et en toute souveraineté? Doit-on au nom d’une volonté partisane affaiblir nos institutions pour la liberté des voleurs de milliards retenus dans des palaces en oubliant le sort de milliers de voleurs de poules qui croupissent dans des conditions inhumaines ?

Le recours à des ressources extérieures de quelque nature,  pour venir à bout d’un adversaire politique est simplement anti patriotique. Apanage des hommes politiques pressés et des nostalgiques de pouvoir renvoyés à leurs alphabet, ces pratiques s’apparentent à un mercenariat politique, juridique ou économique inacceptable pour régler nos différends.

Nos préoccupations partisanes suspendues aux prochaines échéances présidentielles dont la date pendulaire oscille entre le légal et le moral ne devrait pas nous empêcher de nous prononcer enfin sur la dramatique question de l’émigration. Aurons-nous le courage de manifester malgré nos différends, notre soutien au Gladiateur dans cette bataille à haute dimension patriotique et humanitaire? En tout cas :

  • Si la sortie du Gladiateur ne trouvait pas un écho auprès des acteurs locaux,
  • Si les partis politiques, les associations, y compris les clergés ne lui apportaient pas bruyamment un soutien,
  • Si son discours se résumait en une allocution formelle d’un participant à un colloque,

Ses propos risqueraient fort d’être interprétés par ceux à qui ils sont destinés comme un geste volontariste à ranger au placard des faits divers. Parce qu’une allocution formelle venant de « ces pays là, ce n’est pas important ».

BANDIA, JUIN 2015

Illustrations photographiques : Matar Ndour. Masque d’initiation Bassari, Ethiolo, Kédougou, Sénégal

DIVERSITÉS CULTURELLES. SIGNES ET SYMBOLES. PROJET ETHNO-PHOTOGRAPHIQUE : MISS JOBAAY (CHASSE DE JOBAAY) PLUS DE 700 ANS DE TRADITIONS DE PRÉDICTIONS ET DE CONJURATION DES SORTS

Abdou Ndukur Kacc Ndao

Une semaine qui démarre avec Matar Ndour qui couvre depuis quelques semaines les cérémonies de Xoy (cérémonies de prédictions sérères) dans le Fatick. Aujourd’hui, Matar couvrira le Miis Jobaay (Chasse de Jobaay), une cérémonie initiatique que le Sine organise depuis plus de 700 ans.Une belle trajectoire de notre histoire commune. Ces cérémonies de voyance, sont d’une grande portée photo-anthropologique avec ses logiques de théâtralisation, comme disait Erving Goffman, théoricien notamment des rites et de l’ordre rituel, des désordres des changements rituels, de la scène : «le monde ne se réduit pas à une scène, et le théâtre non plus. 1991:9)» Goffman E. (1974) Interaction ritual. (Ed. française : Les rites d’interaction. Paris, Minuit.). Dans ce travail, nous avons toujours privilégié l’observation et l’mage ethnographiques qui voient “les scènes sociales” tout en évitant de les fétichiser ou de le essentialiser. .

Ce matin, vers 9 heures, des volontaires, fidèles à une tradition pluri centenaires vont sillonné la “forêt” de Joobay, pour rechercher et tuer du gibier. Ces actes “meurtriers” font parti d’un processus rituel de conjuration des sorts. On dirait que les mauvais sorts sont enchâssés dans ces gibiers. L’acte de mise à mort au delà de son aspect sacrificiel, libère les énergies négatives et protège les hommes des malheurs. Les identités remarquables entre les humains et les animaux sont perçues mystiquement, sous le prisme d’une interchangeabilité unilatérale où, l’animal devient le sacrifié, l’homme le jouisseur de ce sacrifice. Au nom de son Ordre !!!

Auparavant, vers 6 heures du matin, les chasseurs du jour, munis de leur Carabine “deux bouches” ou “deux ñeebe”, enturbannés avec du “Sufarnaak” (lianes vertes en Sérère), munis de leurs gris gris et autres talisman de protection, sont passés voir le Conservateur de Mindiss, Pour prendre un bain mystique protecteur. On ne tue pas comme ça un animal sans frais.

Matar Ndour sera muni de son regard et de son objectif photographiques, pour capter ces dynamiques culturelles inscrites dans l’agenda régional du Sine. Il captera sans doute la belle procession qui suivra la chasse cet après midi. Une procession haut en couleurs ou les armes et autres instruments seront exhibés aux sons des rythmes et autres sonorités du Sine. En attendant, je passe mes dernières heures en Casamance. Un séjour qui a permis d’approfondir des données socio-anthropologiques pour mieux fonder notre projet de diversités culturelles.

Illustrations photographiques : Matar Ndour

ANKN

NDOUMBELAAN TEL QUEL

Quand des hommes modestes n’ayant jamais rien produit ou investi dans les secteurs jugés lucratifs, s’enrichissent brusquement sous nos yeux, nous les envions en nous mettant à leurs services pour la conquête d’autres pouvoirs que seul l’argent permet d’acquérir presque légalement à Ndoumbélaan.

  • Quand nos idoles sombrent dans la dérive,
  • Quand ils font ce qu’ils nous ont toujours déconseillé,
  • Quand les moralisateurs qui ont bercé notre jeunesse, guidé nos pas dans un monde jonché de tentations morbides,
  • Quand un grand idéaliste de Ndoumbélaan s’abandonne à la cupidité du roi argent au prétexte d’un inexplicable envoûtement,

Nous répondons fatalistes et magnanimes qu’il a succombé humainement à la tentation de Satan, comme notre ancêtre Eve.

Une bonne partie du Ndoumbélaan audible se refuse aujourd’hui, à reconnaitre en « ce symbole de droiture » qui a toujours incarné en théorie et à travers une romantique litanie le sage, le modeste et l’humble, un tricheur même présumé. Vite donc à nos mosquées, nos églises, et nos autels pour que le dieu et les dieux le couvrent de leur clémence et le laissent impuni pour l’éternité. L’autre Ndoumbélaan sans voix se terre dans un silence gêné ou s’époumone dans les grand ‘places privées pour exprimer sa déception.

On peut toujours se refugier derrière le principe qui veut qu’un présumé soit considéré comme innocent tant qu’il n’a pas été reconnu coupable par la justice. Mais n’est ce pas là qu’un néo postulât venu d’ailleurs qui ne nous a jamais empêchés d’approuver ou de condamner des actes et leurs auteurs présumés au cours de l’histoire turbulente, passée et présente de nos sociétés ? En plaidant la clémence de Dame Justice ou en évoquant des circonstances atténuantes en faveur de l’idole déchu « le Ndoumbélaan compatissant » ne reconnait-il pas  implicitement les faits qui lui reprochés avant le verdict ?

Certains se mobilisent déjà pour sauver la réputation du « prophète » dont la cupide culpabilité ruinerait tous leurs espoirs et affecterait à jamais leur foi. D’autres comme des charognards ayant humé l’odeur de l’argent illicite, se frottent les mains ou se rincent la gorge pour happer leur part du gâteau dans un éventuel procès.

A travers notre « presse plurielle, démocratique et objective », rare sont ceux qui ont condamné les faits, même en usant du conditionnel. Ceux qui ont plaidé la cause des auteurs d’enrichissement illicite seront donc à l’aise de se retrouver côte à côte avec ceux qui les combattaient pour faire face à ce dossier d’un type nouveau. Mais le drame est aussi ailleurs.

Lorsqu’un homme politique aux affaires s’arrête pour dire publiquement à ses compagnons : « messieurs nous faisons fausse route ! », nous crions au scandale comme s’il y avait du mal à tirer sur la sonnette d’alarme quand ses amis et compagnons prennent une mauvaise direction.

Ouvrons bien les yeux. Même s’il y a eu des actes positifs, rien du programme pour lequel le Gladiateur s’est vu confier les rennes de Ndoumbélaan n’a été réalisé. Il ne semble manifestement pas disposé à s’attaquer au système tel quel, parce qu’il se  le représente comme la clé de ses succès passés et peut être le garant de ses arrières dans un futur quinquennal ou septennal.

  • Ndoumbélaan est resté tel quel, avec ses institutions anachroniques porteurs de tous les dangers dénoncés par les Assises Nationales pendant que les réformes souhaitées à travers la CNRI sont royalement mises sous scellés.

Ceux qui répliquent en disant qu’il n’y a rien à toucher au prétexte que « nos institutions fonctionnent normalement », n’ont pas le niveau du débat. Parce que ce dont il est question dans les réformes souhaitées, ce n’est pas de la fonctionnalité mais de la nécessité d’une amélioration qualitative des systèmes de gestion pour faire face à des contraintes et aussi à des opportunités inhérentes à un monde dynamique.

Le débat d’une amélioration qualitative ne se pose d’ailleurs pas qu’aux états mais bien à tous les organismes : les partis politiques, les associations, les entreprises humaines. Il faut aborder la question sereinement plutôt que se voir se l’imposer par les crises inévitables qui affectent tous les systèmes vieillissants.

  • Les niches d’impunité ayant permis à des hommes et des femmes au sommet de l’état de s’accaparer d’immenses richesses n’ont pas été remises en cause. Et les poursuites sélectives des nouvelles autorités ne garantissent en rien les récidives. Un présumé ne vient-il pas de déclarer devant la barre que tous ceux qui ont occupé son poste sont milliardaires ? Nous pouvons ajouter que tous ceux qui lui succéderont à ce poste seront milliardaires parce que le système le permet en le rendant possible tel quel.
  • La question de la durée du mandat pourtant réglée par la CNRI se révèle comme un boulet au pied du Gladiateur, déchainant chaque fois qu’elle est évoquée, des passions à la Dreyfus au pays de Kocc.

Sporadiquement, le Gladiateur fait dire ou laisse dire à des voix très autorisées de son entourage sa préférence pour l’exercice de sa durée légale contre la durée morale à laquelle il s’est engagé avant de décréter l’omerta sur le sujet dès que les choses s’enveniment.

Cette pratique malsaine ne fait que renforcer le doute dans le camp des sceptiques vis-à-vis d’un homme politique phénotypiquement moulé dans un océan de mystères. Souvenons-nous ainsi! Des faits majeurs de générations politiques distinctes n’ayant apparemment aucun lien affectif ou idéologique entre elles, ont marqué de façon significative les trois années de règne du Gladiateur.

  • C’est d’abord le départ feutré d’un vieux sage à l’aube du quinquennat/septennat pour « convenance personnelle ».

A l’époque, beaucoup d’initiés avaient suspecté dans ce divorce par consentement mutuel, un doute raisonnable émis par le partant sur la sincérité du Gladiateur ou sur sa capacité à imprimer les ruptures souhaitées.

  • Vint le tour d’un jeune idéaliste appelé à la cour qui exprima publiquement ses réserves sur les limites morales et techniques du Gladiateur à traduire en actes le programme pour lequel Goorgorlu l’avait choisi ne serait ce que par défaut.

Démission ou défénestration, l’histoire le dira, mais ce fut en tout cas le symbole d’une rupture plutôt fracassante avec une génération de patriotes qui n’avait pas acquis l’humilité du sage ou la capacité d’avaler des couleuvres en espérant des jours meilleurs.

  • Le fauchage brutal mais réglementaire, comme dans un match de calcio florentin du premier chef de gouvernement avec son ministre des finances jugés trop techniques et un peu trop libres, est aussi une pièce importante du puzzle en gestation.
  • Sa remplaçante créditée pourtant très brillante sera répudiée et humiliée après avoir été contrainte à briguer une mairie d’arrondissement là où tous les paramètres sociaux, politiques et sociologiques la donnaient perdante. Son recasement dans les couloirs ressemble plus à un « ndapaay » qu’à un appel à ses compétences.
  • Les scandales révélés au sein de nos forces de sécurité par des voix autorisées et le lynchage médiatique à l’endroit de notre sociologue national bombardé ministre-conseiller (contre un silence qu’il n’a pas su ou pu respecter), et passés pour des épiphénomènes, n’en constituent pas moins des pièces à conviction à verser au dossier.
  • Aujourd’hui, les déclarations d’un vieux briscard chevronné qui a déjà payé un lourd tribut affectif et idéologique (il n’est pas le seul dans son cas) à travers son compagnonnage jugé hérétique, marque un tournant important dans le mode de gestion du Gladiateur. Pour ceux qui le connaissent, ses déclarations publiques ne sont que l’écho audible à partir des couloirs, de propos longtemps tenus et en vain dans les bureaux feutrés du palais.
  • La volonté du Gladiateur ou plus exactement son absence de volonté à discuter d’un programme consensuel avec ses alliés tout en les invitant par personnes interposées à se ranger derrière un écran de fumée et à renoncer à toute ambition est politiquement inacceptable.

Nous sommes donc au tournant de l’histoire. Aujourd’hui, le Gladiateur devra faire un choix : Tenir compte des critiques (publiques et privées) et  aller dans le sens des orientations indiquées, initier des consultations autour d’un programme consensuel avec des indicateurs objectivement vérifiables pour une éventuelle alliance, ou entamer une procédure de séparation en manifestant plus explicitement son intention de renier les fondements premiers de cette large coalition qui semble se lasser d’avaler des couleuvres.

Mais Ndoumbélaan est cette société officiellement puritaine, moralement, idéologiquement et spirituellement bien charpentée, où les contradictions entre les faits et les gestes, les théories et les pratiques sont une marque de fabrique dont personne ne lui contesterait le brevet.

  • Toutes les fautes (vol, viol, crime, etc.) se rangent au casier des pertes et profits sans choquer personne. Mais mesurons-nous les effets pervers de cette attitude nationale sur l’éducation de nos enfants ? Pour combien de temps sommes-nous encore disposés à cultiver l’impunité, le vice et la démagogie ?
  • Tout laisse croire qu’à Ndoumbélaan les alliances politiques sont considérées comme des ententes mafieuses autour d’une omerta tropicale où les parties et partis engagés ont l’obligation de taire leurs frustrations, de s’abstenir de dénoncer les pratiques qu’ils jugeraient à un moment ou à un autre peu conformes avec leurs idéaux ou attentes.

La virulence de certains propos qui répondent au vieux briscard dénotent comme à eu à le regretter un membre de la coalition, du « manque d’intelligence politique » des partisans du Gladiateur. Beaucoup d’entre eux, trop limités ou peut être trop zélés dans la défense du maitre du jeu, peinent dramatiquement à distinguer la graine de l’ivraie. D’autres ayant toujours manifesté une haine viscérale vis-à-vis de cette coalition perçue comme un obstacle à leurs ambitions de pouvoir, ont trouvé ici l’occasion de réclamer des têtes pour faire place nette aux inconditionnels.

Dans cette atmosphère, les appels encore timides et désordonnés de la gauche ou des gauches de Ndoumbéaan, l’affirmation clairvoyante du vieux briscard qu’aucune formation politique ne saurait gouverner seule, va-t-il sonner le départ d’une recomposition ou  d’une reconduction des alliances dans un futur proche ? Pourvu seulement qu’elle se fasse enfin autour de programmes et ou de leaders crédibles capables de traduire en actes les espoirs toujours reportés aux calendes grecques d’une génération qui « en a marre » du « naxee mbaay » institutionnel.

BANDIA, JUIN 2015

Illustrations photographiques : Matar Ndour

 

COLONIAL ARCHIVES AND THE ARTS OF GOVERNANCE

ANN LAURA STOLER

Department of Anthropology, University of Michigan

Ce texte de Stoler, publié en 2002, parle des archives coloniales et les formes de gouvernance… L’argument du texte se base sur le traitement des données et archives coloniales par les anthropologues qui s’intéressent de plus en plus a leur exploitation que l’auteur, Ann Stoler, trouve plus extractive, dans une perspective historique, qu’ethnographique.

Elle argue aussi qu’un meilleur traitement de ces archives coloniales devrait être une opportunité pour mieux aider à cerner et comprendre les multiples problèmes des societes modernes sorties des flancs de la colonisation sous plusieurs aspects, mais aussi servir de contre-arguments pour répondre à l’heure actuelle aux différentes affirmations et inventions culturelles, administratives, politiques et économiques, engendrées par la machine coloniale…

Ci dessous le lien pour télécharger l’article de Ann Stoler, Archival Science 2: 87–109, 2002. © 2002 Kluwer Academic Publishers. Printed in the Netherlands.

https://drive.google.com/file/d/0B4WQavBocPJXUEdZVUF2Q2o5aWc/view?usp=sharing

Illustrations photographiques : Matar Ndour