CASAMANCE : PRODUITS ET PLATS DE TERROIRS

Lamine Dingass Diédhiou, Sociologue, Canada

Abdou Ndukur Kacc Ndao, Anthropologue, Sénégal

Outre sa diversité ethnique et culturelle, la Casamance est également connue pour la diversité de ses produits et condiments et la particularité de son art culinaire.

PRODUITS DES TERROIRS. Autant la Casamance est reconnue pour ses fabuleuses rizières et ses nombreux arbres et fruits, autant elle se distingue pour la variété des produits qui alimentent la nourriture quotidienne de ses habitants. Dans les eaux saumâtres des mangroves, il y a beaucoup de fruits de mer et d’espèces de poissons tels que tarpon, courbine ou maigre, capitaine, carpe rouge, otolithe, trachinote de Gorée, barracuda, espadon, tilapia, crevettes, crabes, huîtres de palétuviers, etc. Les arbres fruitiers y existent également à profusion et servent, selon les saisons, à la nourriture quotidienne des populations du sud: mangues, oranges, mandarines, fruits de baobab boubak, sindip ou madd, sifembe qui est une variété plus petite du sindip, à ces diverses produits sauvages viennent s’ajouter, maintenant, la pomme et les noix d’acajou récemment introduites par les voyageurs en provenance de la Guinée-Bissau voisine.

Tubercule d’ignames sauvages ou en provenance du FoutaDjallon (diaabéré), bëgëj  kougeuess ou bissap se mangent avec le riz au poisson et se boit sous forme de jus  abondant de vitamine C. Les feuilles et racines des divers arbres et arbustes comme le bukant, le manioc essana, le nebedaye importé d’Inde, le égnal qui pousse généralement en bordure des rizières tannes conquises dans les mangroves, tous ces produits du terroir révèlent au visiteur qui mange sudiste qu’il est  en Casamance où la nature sauvage a sculpté, dans les méandres de la vie, ce que mangent les vivants.

PLATS DE TERROIRS. Profusion de produits du terroir qui structure l’art culinaire riche d’une diversité de plats locaux qui font le bonheur des casamançais et des visiteurs curieux qui s’aventurent dans les profondeurs de ce «pays» inconnu : Etodiaye sauce graine aux feuilles exquises, fiteuf rouge extrait du jus de palmistes (une des merveilles du pays diola), niankatang blanc de riz arrosé de teinkess ou diwnior, caldou au bëguëj citronné ou piquant, couscous de riz assaisonné d’une sauce de foussighë pintade sauvage, pour le voyageur qui sillonne la Casamance et s’intéresse à ce que mangent ses habitants, c’est l’occasion d’adorer l’ingéniosité de ces riziculteurs qui ont apprivoisé une nature sauvage où rien ne se crée et ne se perd.

CONTRER L’EXTRAVERSION. Si le gouvernement du Sénégal pouvait encadrer et promouvoir cette riche cuisine aux vertus nutritives d’une richesse infinie, il contribuera sans doute à promouvoir le «consommer local» qui est la seule voie de salut pour à contrer l’extraversion de notre manger dont la qualité est altérée par le gras souvent responsable des accidents vasculaires cérébraux (AVC) qui prolifèrent dans notre pays et qui touchent de plus en plus les jeunes désœuvrés.

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LDD & ANKN

LA CLEF DE L’ÉMERGENCE EN DÉMOCRATIE POUR LES PAYS EN VOIE DE  DÉVELOPPEMENT : POUR UN PACTE SOCIAL DE L’ÉMERGENCE SOUMIS AU RÉFÉRENDUM AU PEUPLE 

Pr Abdoulaye NIANG, Sociologue

Professeur titulaire des Universités

Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal)

Il ne peut exister dans un pays sous développé un développement durable et rapide, sans l’existence  préalable  et satisfaisante d’infrastructures dans les domaines les plus stratégiques pour le développement, que sont la mobilité interne (routes, chemins de fer, etc.), les services sociaux de base (écoles, hôpitaux, etc.), les échanges avec l’extérieur (aéroports, ports, etc.), etc. Sans infrastructures routières, scolaires, hospitalières, portières, aéroportuaires, etc., la citoyenneté, acceptée dans une première approximation définitionnelle, comme à la fois l’ensemble des conditions requises sur les plans institutionnel, social, matériel, etc., pour qu’un individu puisse bénéficier et jouir des droits relatifs à son statut de citoyen, ainsi que le ressentit et les réactions qu’il développe  par rapport  au vécu réel de son statut même selon les conditions existantes, ne peut que peiner pour s’exprimer librement,  et à la satisfaction, dans un contexte de démocratie ; car celui-ci est toujours marqué par l’aspiration citoyenne de plus en plus grande au progrès général et à la participation, sans obstacles, aux affaires de la cité.

En effet, c’est parce qu’un peuple dispose de suffisamment d’infrastructures scolaires fonctionnelles que son niveau d’instruction, ainsi que sa capacité de raisonnement et de discernement peut s’élever, ce qui lui permettrait d’avoir une capacité d’analyse et une force de proposition plus importantes, toutes choses qui contribueraient à augmenter le niveau et la qualité de sa participation dans la sphère publique. C’est également parce qu’un peuple dispose de nombre suffisant de structures de santé performantes et d’un système de prise en charge efficace qu’il peut prétendre à un accès satisfaisant aux soins de qualité et que chacun de ses membres peut voir se multiplier ses chances de pouvoir, à tout moment, défendre ou remplir ses droits et devoirs de citoyen, à cause du fait  que tout simplement qu’il est plus durablement en bonne santé .

C’est aussi parce que  des routes praticables existent en nombre satisfaisant sur l’ensemble du territoire national qu’un  peuple peut disposer d’une grande mobilité territoriale lui permettant d’échanger en son sein, de consolider les liens familiaux de ses membres dispersés dans les quatre coins du pays, d’assurer l’intégration économique de ses différents espaces, d’affermir et de consolider l’unité nationale,  ou encore tout simplement de pouvoir jouir avec facilité aussi bien de la protection publique en cas de besoin  que de ses droits les plus essentiels, comme celui de vote, car il existe des chemins praticables  qui conduisent aux centres de vote.

Tout ceci montre qu’il n’existe pas réellement  dans les faits une séparation nette, tranchée, entre, d’un coté, la demande sociale d’instruction, de santé, de sécurité, etc.,  et, de l’autre, la demande sociétale d’infrastructures routières, portuaires, aéroportuaires,  universitaires,  sanitaires, etc., car c’est sur celle-ci  que l’Etat doit toujours anticiper pour pouvoir construire les conditions matérielles permettant de satisfaire la demande sociale et d’élever la condition de la citoyenneté.

Cependant, il faut le dire, malgré ces liens  de dépendance positifs, mais très peu perçus d’ailleurs par les citoyens, entre, d’une part, la demande  sociétale infrastructurelle et, de l’autre, la demande sociale basique, une tension structurelle bien nette existe entre elles dans les pays en voie de développement qui aspirent réellement à l’émergence et qui cherchent à devenir véritablement émergents.

En  fait, cette tension structurelle plonge ses racines dans le sous le développement même : les ressources de l’Etat et de la nation n’étant pas  à la hauteur des exigences  à satisfaire pour promouvoir rapidement et durablement  les conditions infrastructurelles  de l’émergence, cela oblige les gouvernants à opérer des priorités  dans leur politique d’investissement ; priorités qui dans les pays qui aspirent réellement à l’émergence  se font souvent au détriment du social( c’est notamment le cas des pays sans ressources pétrolières ou autres). Or, la non satisfaction dans un délai raisonnable de la demande sociale basique, (non souvent prioritaire pour l’Etat),  non seulement expose  le peuple, comme on peut s’y attendre, à des risques de grande vulnérabilité sociale, mais favorise aussi chez lui le développement de sentiments de frustrations  aigues  susceptibles d’engendrer une tension collective pouvant déboucher sur une violence sociale et politique subversive sous diverses formes. Mais, à contrario, quand la demande sociétale infrastructurelle n’est pas satisfaite, il est rare qu’il s’en suive une frustration collective aigue, car le citoyen  peut tolérer longtemps l’insuffisance infrastructurelle,  sauf dans certaines conditions  où la réalisation infrastructurelle  peut revêtir  un caractère urgent et vital.

Le fait pour les peuples, et surtout ceux des pays en voie de développement placés sous l’emprise des besoins sociaux basiques  de privilégier ceux-ci au détriment des besoins sociétaux  infrastructurels,  alors que les premiers ne peuvent être satisfaits durablement qu’à la condition que les seconds le soient d’abord, pose la plus grande équation sociétale (à plusieurs variables : sociale, politique, économique, infrastructurelle, etc.) du passage du sous développement à l’émergence  et au développement. La rapidité de ce passage tient à quatre systèmes de solutions associables chacun à un type de  régime politique :

  • le premier, c’est le régime de la dictature dite éclairée qui impose au peuple une discipline et des pratiques en adéquation avec les exigences conceptualisées en sacrifices et renoncements individuels et ou collectifs  pour l’atteinte des objectifs du développement national à construire. Certains droits humains fondamentaux ne peuvent, de fait, s’exprimer, surtout si ce faisant, ils peuvent contrarier les politiques du régime en place: la Lybie, la Tunisie, etc., ont été dans cette situation avant le Printemps arabe ;
  • le deuxième, c’est le régime de la révolution, qui peut s’accompagner de dictature ou de démocratie, mais où dans tous les cas l’esprit patriotique lié à la révolution, en se généralisant, donne lieu à une adhésion plus ou moins intrinsèque en des idéaux forts, partagées sur des questions ayant un rapport direct avec la dignité et la souveraineté nationales, la patrie, le progrès et le développement : la Russie d’après 1917, la Chine avec Mao, l’Algérie  appartiennent à ce type ;
  • le troisième, c’est le régime de la démocratie éclairée, consensuelle, et développante dans ses objectifs et mesures plus ou moins ambitieux. Dans un tel régime, les priorités sociétales en matière de développement et les règles du jeu dans la pratique de la démocratie, sont définis ensemble par la classe politique et la société civile, le but visé étant uniquement de faire de la démocratie un puissant levier  pour le développement et le progrès général. Un tel régime démocratique, en favorisant le consensus, le dialogue et la responsabilité partagée dans la gouvernance épargne la nation des risques de tensions ou de conflits exacerbés entre ses parties qui pourraient naitre de la compétition effrénée pour la conquête du pouvoir accélère la marche vers l’émergence. Mais un tel régime qui est également fondé sur l’espoir placé aux dirigeants de faire des résultats tangibles à moyen et long terme, doit promouvoir aussi l’éthique qui constitue un autre fondement de sa légitimation, en raison des sacrifices qui seront demandés au peuple et consentis par ce dernier pour participer à l’effort de développement. Le Rwanda, après le génocide, se rapproche de ce type ;
  • Le quatrième, c’est le régime de la démocratie exclusive et discriminatoire dans la quelle les règles de la démocratie ne sont appliquées que pour une partie plus ou moins importante des citoyens, à l’exclusion de tous les autres privés des droits humains essentiels, et conformément aux dispositions constitutionnelles existantes. Les USA et l’Afrique du Sud à un moment donné de leur histoire( l’apartheid et la discrimination raciale), ainsi que les ex-pays coloniaux dans leurs rapports avec les colonies, ont appliqué une telle démocratie, ce qui leur a permis de disposer pendant longtemps d’une main d’œuvre taillable et corvéable à merci et de construire à moindre coût et contestation les conditions matérielles de leurs émergence et développement.

Ici  l’adhésion  est acceptée par une partie du peuple, mais imposée pour l’autre.

De ces quatre systèmes de  solutions qui ont en commun l’existence d’une direction de conduite appliquée par tous et un objectif visé et programmé  pour être  réalisé dans des délais séquentiels fixés, avec des moyens de toutes natures  mobilisés conséquemment, il reste évident que le troisième est le plus indiqué pour le Sénégal, car c’est lui qui peut permettre de gérer le mieux la contradiction entre la demande sociale basique et la demande sociétale, ainsi que celle qui ouvre des luttes politiques fratricides autour du pouvoir, et qui sont toujours source d’exclusion de compétences et d’expertises parmi les meilleures pour la gouvernance vers le développement. Dans cette démocratie consensuelle à construire, un  programme sociétal pour l’émergence, qu’on peut encore appeler le pacte social pour l’émergence, devra été soumis au referendum à tout le peuple pour recevoir la légitimité populaire et toute la  durabilité requise pour être applicable durant 15, 20 ans ou davantage par tous les régimes qui passent. Alors, dans cas, les Sénégalais pourraient avoir l’espoir de voir leur pays se rapprocher en développement, en l’espace seulement d’une vingtaine d’année, de la France, le pays colonisateur. Ce que les Chinois et les Coréens ont pu faire, les Sénégalais réputés d’être un peuple ingénieux doivent également  pouvoir le faire, si la gouvernance partagée des affaires du pays est bien coachée en vue de l’émergence.

Que Dieu sauve le Sénégal !

Pr Abdoulaye NIANG, 

Sociologue, UGB, Saint-Louis, Sénégal

LES COULEURS

Trop de conventions nous rattachent aux couleurs. Le rouge, le blanc, le noir et bien d’autres encore. Les couleurs symbolisent la guerre et la paix, les joies et les peines, le bonheur et le malheur. La saleté et la propreté, l’opulence et la pauvreté, le danger et la sécurité, s’identifient aussi aux couleurs. On fait appel aux couleurs pour distinguer l’ami de l’ennemi, un adversaire d’un partenaire ou d’un allié, le bien du mal.

Les couleurs rattachées au temps renvoie à la qualité de vie des hommes, leur passé, leur présent et leur futur. Alors que la pureté des couleurs cristallise les passions, fascine les hommes depuis toujours, l’art et la nature se sont démarqués en défenseurs de leur mixité, de leur mariage et ou de leur compagnonnage fécond.

Si l’interprétation peut varier dans, à travers l’espace et le temps, l’évocation des couleurs suffit à désigner des groupements humains, un ensemble de valeurs spécifiques et distinctifs d’histoire et de culture, avec leurs croyances, leurs philosophies.

La référence aux couleurs prend une autre dimension lorsque celles-ci symbolisent une nation, c’est-à-dire  « un groupe humain constituant une communauté politique, établie sur un territoire défini (…) personnifiée par une autorité souveraine ». (Le petit Robert)

Pour des couleurs, nous sommes capables de rire et de pleurer, d’aimer ou de haïr. En leur nom, nous légitimons même les actes les plus barbares que l’humanité a inventés : la guerre.

C’est peut être pour cette relation aux couleurs que Ndoumbélaan a oublié un moment ses préoccupations fondamentales pour se river sur le jeu de onze gamins gâtés par la vie, trottinant derrière une sphère de cuir sur un terrain gazonné à des milliers de kilomètres.

Mais le rêve a été brusquement interrompu. L’ensemble de l’équipe a écopé d’un carton rouge synonyme de disqualification pour la suite de la campagne. Sans mettre en doute le ticket vert qui les a amenés à ce stade, les organisateurs ont trouvé leur faute trop grave et ont brandi directement cette couleur sans passer par le jaune. En abrégeant leurs couleurs nationales, ils ont du coup empêché le lion rouge de rugir.

Passons donc aux choses sérieuses ! Sportivement remis à leur juste place, « Les lions » n’ont pas démérité. Ils ont au contraire mérité, … leur juste élimination. C’en est pourtant pas moins une déception, une grande déception même, pour les espoirs et les projets que venait de susciter la levée des couleurs.

Déception pour le petit peuple qui avait découvert à travers cette campagne le moyen de noyer un moment ses soucis quotidiens. L’excitation des foules permettait bien à Goorgorlu de colmater les brèches d’une dépense quotidienne structurellement déficitaire, par la vente, de sachets d’eau, de petits foulards, de drapelets et de teeshirts avec des numéros et des noms mythiques. Fidèle à sa tradition, Jeeg commençait même à se constituer un capital grâce aux traditionnels beignets de mil et aux sachets assassins de « gerte caaf» que des passants en liesse s’arrachaient sans se soucier du coût, du goût, du contenu et de la couleur.

Déception pour Le Gladiateur et son équipe. Gardien de la constitution, premier défenseur des couleurs de Ndoumbélaan, il sait mieux que quiconque que le résultat de la campagne suffit à affoler le thermomètre politique. Les lions éliminés, les couleurs de Ndoumbélaan vont être mises en berne, ou même baissées au concert des nations en compétition (c’est la règle). Sa capitale risque brusquement de virer au rouge tel un feu de signalisation mal réglé, sans passer par l’orange.

En l’absence de marrons insuffisants en quantité et en qualité, il devra user de tout son talent pour dresser son arc-en-ciel avant que les partisans de l’Empereur bleu ne l’obligent à lever le drapeau blanc, symbole de reddition sans condition.

Ah couleur quand tu nous tiens !

BANDIA, JANVIER 2015

L’OR DU DIABLE !

Abdou Ndukur Kacc Ndao

KEDOUGOU. Sambrambougou, Tenkoto, Bantanko, Khossanto,Bélédougou, Mouran, Bantaco, Massa-Massa, Tomboronkoto, Bélédougou, Saraya. Connaissez-vous ces noms aux consonances parfois Malinkés ?

Il s’agit des 90 sites où se déroule l’orpaillage traditionnel, appelés Diouras, dans la Région de Kédougou. Il est vrai que ces sites n’ont pas la même histoire. Certains existent depuis 1903, d’autres depuis les années 2000. Pourtant, en parlant de l’exploitation aurifère dans cette belle région du Sud, le sens commun pense à Sabodala.

J’ai eu la chance de visiter – ou du moins – de parcourir le village et le site d’exploitation de Sabodala. De gigantesques engins y circulent comme des robots, conduits par des chauffeurs tout aussi automatisés, sous la supervision vigilante d’agents de sécurités commis à cet effet. On dirait un camp militaire. Les espaces bien délimités, les passages nettement dessinés, les panneaux de signalisation alternant entre le rouge et le vert. On dirait un immense champ robotisé où tout fonctionne selon un modus operandi connu des programmations informatiques.

Au cœur de cette “prison minière”, loge un village du même nom, qui subit les invasions calculées et irréversibles de ce mastodonte qui va finir par l’avaler sous peu. L’exploitation industrielle vaut plus que ce village perdu dans cette immensité à l’accessibilité difficile. Au même moment, les tenants du Grand Capital se sont frayés de somptueuses routes, ont électrifié leurs zones de guerre et ont déguerpi ces peuls, bassaris, malinkés et autres qui se demandent s’ils sont vraiment sur leurs terres ancestrales.

J’ai eu l’occasion de visiter les coins et recoins de ce village, de discuter avec le chef de village, le sous préfet, les populations. J’ai eu le sentiment profond d’une spoliation féroce qui va finir par se transformer en une disparition programmée du village et environs. Nous autres anthropologues, nous n’aurons qu’à changer de métier, car notre “objet d’étude”, sous peu, est soumis à une disparition irréversible. Vieux classique de l’anthropologie (Sic).

Il est vrai que cela nous rappelle les tragiques histoires des Indiens, Bien évidemment, les autres géants industriels sont dispersés à travers d’autres sites, avec la même insolence, la même cupidité broyeuse des terres ancestrales de ces populations.

Le décor devient kafkaïen lorsque vous vous enfoncez à l’intérieur de Sambrambougou, de Kharakhena, de Khossanto…Sur les routes, des femmes, des hommes, des filles, des garçons, à vélo ou à pied sont dispersés entre ces Diouras, lieu de prédilection de l’orpaillage traditionnel.

Combien sont ils ? 5000 ? 10.000 ? Il est difficile de les quantifier tant les flux arrivent comme dans une finale de de Football opposant le Sibassor et Keur Ndéné, dans le Saloum. Ils viennent du Mali, de la Guinée, de le Gambie, du Burkina Faso, du Ghana, du Nigeria, du Niger, de la Sierra Léone, du Liberia…

Kédougou, le nouvel eldorado, la capitale de l’or, draine ces aventuriers à la recherche du métal précieux. Ce métal qui les a déjà perdu tant il est considéré, dans les représentations, comme le métal du Diable. C’est l’argent du Diable. Qui s’y frotte s’y pique !!! Comme pour faire échos au Diable et à ses forces malfaisantes, les Diouras se révèlent à nous dans leurs malfaisances attractives : les parents ont quitté leurs foyers emportant parfois leurs enfants qui préfèrent les trous aux cahiers. Ils sont malheureusement de plus en plus nombreux.

Le Directeur de l’école primaire du village de Daloto, dans le Saraya, à quelques encablures de la frontière guinéenne, m’ a dit perdre annuellement une vingtaine d’enfants. Ces derniers préfèrent aller dans le Diouras pour s’acheter une moto, devenue l’instrument de prestige et de valorisation sociaux incontournables. Il se joue aussi dans les Diouras, de nouvelles configurations de l’image de la réussite sociale. Le Cahier peut attendre. Mieux, certains enseignants ont rejoint le maquis-Dioura. Ils leur faut aussi leurs motos.

Ces épisodes m’ont rappelé mes séjours à Abéokuta, dans le Ogun State au Nigeria. Des centaines d’enfants venus du Bénin voisin,travaillent dans les carrières de pierres de cette ville du Sud du Nigeria, pour s’offrir un “Zémidian” (moto) et plus tard…une boutique, un toit. “Je préfère venir ici, gagner entre 1500 FCFA à 2500 FCFA par jour, en travaillant, que de rester au village pour avoir annuellement 1500 FCFA ou 2500 FCFA, en travaillant” m’avait rétorqué dans une pointe d’innocence un enfant de 12 ans.

J’ai retrouvé les mêmes argumentaires dans les Diouras de Kédougou. Comme un puissant aimant, ils attirent nos enfants, dans une indifférence presque généralisée. Lorsque les démons de l’impureté s’y mêlent, ils feront l’expérience – parce que les adultes y sont déjà – de la femme : 8000 FCFA la passe ou 10.000 ou 15.000 ou 50.000 dépendant de la qualité et de la durée souhaitées. Elles sont la, nos braves femmes, en provenance des mêmes pays que tous ces orpailleurs, dans des cases artificiellement aménagées, prêtes à recevoir des orpailleurs qui théorisent l’idée d’une nécessaire “impureté” pour trouver de l’or. La devise est connue : plus vous êtes impur, plus vous en trouverez. Plus vous êtes sale, plus vous trouverez de l’or…Pas besoin d’appeler les Sapeurs Pompiers pour les alimenter en eau, car la douche peut attendre…

Alors, on peut imaginer la frénésie sexuelle qui s’empare des abris provisoires commis à l’effet de valoriser la souillure. Personne n’ose y prier. Pas d’imams, pas de curés, pas de pasteurs. La religiosité est mise sous le boisseau. Ou du moins la religion de l’argent prend le dessus. S’il vous arrive d’être pris dans un éboulement, vous pouvez compter sur vos camarades de fortune pour qu’ils vous ensevelissent, sans autre forme de procès. On ne sort pas celui qui est pris sous les turbulences de l’éboulement, car ce jour la, l’or dégoulinera des profondeurs et des entrailles. C’est une mise à mort collective comme dans une Tauromachie sublimée. Alors ce jour, l’orpailleur aura son dû. Du moins voila comment il se représente le rapport entre le sacrificiel et la richesse. Quel cataclysmal!!!.

Il prendra sa moto, fièrement, pour venir à Kédougou Commune, dépenser fastueusement les milliers ou millions de FCFA qu’il a réussi à soustraire de la terre. Bacchus et la Reine de l’Amour seront honorés. Il ira chercher sa ou ses “femmes noires” comme pour sublimer la poésie charnelle de Léopold Sédar Senghor. On prendra le temps d’y rester même si cela doit durer 3, 4, 5…jours.

Qu’à cela ne tienne, lorsque les poches se videront, l’orpailleur retournera a Sambrambougou, pour défier les profondeurs des puits.

En comparant d’autres orpailleurs à travers le monde, je fus surpris d’observer parfois des sortes “identités remarquables” entre les pratiques rituelles d’orpailleurs traditionnels au Sénégal et d’autres localités en Afrique, en Amérique latine, etc.

L’or est devenu une véritable catastrophe, paradoxalement pour cette partie du Sud du pays : le mercure y fait ravage malgré des programmes de protection, la vie coûte très chère. Vous pouvez acheter dans les Diouras, un sachet de glace qui coûte habituellement 75 FCFA à 600 voire 1000 FCFA. Les orpailleurs n’ont pas réussi pour l’essentiel, à investir dans des secteurs stratégiques de création de richesses.

En parcourant ces immenses plaines et ces sublimes paysages de Kédougou, vous n’avez pas l’impression, qu’ici gît de l’or. En qualité et e quantité. L’orpaillage a même investit les concessions devenues de petites unités de traitement aux conséquences dramatiques sur la santé des familles. Chaque jour, des meurtres sont signalés comme du temps du Far West Américain…

Dans le même temps, dans une opacité caractéristique des logiques du Capitalisme international, les industriels exploitent notre or. Dans une indifférence et une complicité coupables des pouvoirs publics qui semblent se satisfaire des miettes versées dans le fonds minier et des routes…

Quand est ce que nous allons mettre un véritable coup de semoirs dans cette parodie aurifère. Au lieu de regarder de plus près ce scandale, le Président de la République, à préféré fermer certains sites. Certes, il faut organiser l’orpaillage traditionnel. Mais, ce que nous pouvons attendre d’un gouvernement, c’est de surveiller ses ressources et d’en tirer profit même dans un partenariat privé public.

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ANKN

LE JEUNE NÈGRE ET LA MÉDAILLE. BIS

A Monsieur Ferdinand Oyono,

Cette missive a pour objet de vous annoncer qu’un jeune nègre vient de recevoir une médaille. Pardon, la nationalité pour service rendu à la France. En acceptant ce titre, il a juré d’adopter de nouvelles valeurs, de renoncer aux valeurs moyenâgeuses de ses géniteurs, de tourner le dos aux siens, parce qu’il est Charlie. Et parce qu’il est Charlie, il doit désormais vivre avec les caricatures qui sont des valeurs sacrées de la démocratie, accepter qu’on tourne en dérision ce qu’il a de plus cher au nom de la liberté de la presse, renoncer à son habillement, considérer comme un délit l’accoutrement traditionnel des femmes et applaudir celles qui se promènent seins nus en profanant des églises en Russie et des cimetières en Tunisie au nom de « FEMEN ».

Reconnaissons pour la vérité de l’histoire, qu’une telle manifestation de reconnaissance n’aurait jamais été proposée à un allemand, un belge ou un américain. Peut être parce qu’ils sont trop fiers de leurs propres identités. En tout cas, beaucoup d’entre-nous l’aurait rejetée comme telle. Cette récompense est le prolongement d’un postulat raciste et paternaliste dont « l’immigration choisie » et le débat de bas étage autour de la question « qu’est ce qu’être français » initiée par Nicolas Sarkozy sont les excroissances. N’oublions pas les héros de la première nationale de football d’Algérie qu’on appelait l’équipe du FNL et qui était interdite de jeu dans les pays occidentaux. Combien d’entre eux dont le talent donnait droit à la nationalité avaient refusé la tunique tricolore avec tous ses avantages pour brandir le drapeau des patriotes algériens en lutte. Combien d’entre eux ont renoncé aux moelleux terrains gazonnés pour s’entrainer sur les terrains vagues et rocailleux du bled ?

Ce jeune homme qui fuit jusqu’à ses origines, qui renonce au combat quotidien que livre son peuple agressé aux cotés de milliers de jeunes venus d’ailleurs donner leur sang et leurs vies,  n’a certainement pas comme modèle Ernesto Che ou les membres des brigades internationales qui prêtaient main forte aux Républicains en lutte contre le fascisme en Espagne. Si on ne peut lui dénier son mérite, il ne manquait certainement pas un terrain plus légitime pour prouver son courage ou son humanisme. Exhibé comme la « vénus de », il restera certainement aux yeux de l’Occident comme le symbole d’une exception venue de « peuples qui ne sont pas entrés dans l’histoire ».

Dans sa prière, il a certainement dû dire  à l’opposé de Guy Tyrolien, le poète guadeloupéen :

Je ne veux plus aller pieds-nus par les rouges sentiers

Je veux aller à leur école

Je veux  ressembler à ces messieurs tristes

Ces Messieurs comme il faut

Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune

Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds

Je veux être un homme comme il faut

Je veux être français ou Charlie

Je ne veux pas me réveiller

Lorsque là-bas mugit la sirène des blancs

Et que l’Usine

Sur l’océan des cannes

Comme un bateau ancré

Vomit dans la campagne son équipage nègre…

Il est maintenant  français par décret « pour service rendu à la France », jusqu’à ce qu’un autre décret l’abroge « pour tort fait à la France ». Parce que c’est aussi çà, la loi en France, il faut s’y faire.

Les nègres, vous le savez, n’ont que trop travaillé.

Pourquoi faut-il de plus apprendre dans les livres

Qui nous parlent de choses qui ne sont point d’ici ?

Pour l’impérialisme occidental en général et français en particulier, l’acceptation de la diversité culturelle est une proclamation de foi  vaine. Pour vivre parmi eux, il faut être comme eux.

Ils sont pourtant chez nous depuis des siècles sans chercher à nous ressembler. Dans un premier temps, ils étaient venus pour se ravitailler en chair humaine durant la traite des nègres. Ils sont revenus s’installer durant la colonisation pour l’or et pour l’argent, les fruits et la mer. Convaincus qu’ils étaient là pour l’éternité, ils ont implanté leur école pour nous enseigner à les ressembler, à vivre et à penser comme eux.

Boutés par la riposte du puissant mouvement de libération national, ils ont amorcé un repli tactique non sans renoncer à leurs principes d’hégémonie culturelle. Ceux que l’histoire a amenés à les côtoyer, devront les ressembler.

Mais s’il est encore possible, de troquer son « pyjama africain » contre une queue de pie, de se défriser les cheveux crépus chaque matin, si l’alchimie parvient à vous décolorer la peau et à vous redresser le nez épaté, si tout est fait pour les ressembliez en apparence, ils ressortiront toujours de leurs manches ce subtil complément « d’origine africaine» pour vous qualifier, comme les Nazi en ont usé pour commettre le plus grand génocide de l’histoire. Dans cette basse besogne, les nazis n’étaient pas seuls, ni physiquement, ni idéologiquement. Presque partout en Europe, ils ont été aidés par des alliés locaux dont la France de Vichy laissant pour toujours une tache indélébile sur la peau zébrée de la république.

Jean Ferra à travers la chanson « Nuit et brouillard » dont nous rappelons ici quelques phrases en parle éloquemment, avec la douce violence du poète.

« Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers,
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés,
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants,
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent.
Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres:
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
.
Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou, 

D’autres ne priaient pas, mais qu’importe le ciel,
Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux.
Les Allemands guettaient du haut des miradors, 
La lune se taisait comme vous vous taisiez,
En regardant au loin, en regardant dehors,
Votre chair était tendre à leurs chiens policiers

On me dit à présent que ces mots n’ont plus cours, 
Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour,
Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire,
Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare.
Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter?
L’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été,
Je twisterais les mots s’il fallait les twister,
Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez ».

 

PS :

Si vous rencontrez le Maitre des Diallobés, n’oubliez pas de lui transmettre ce message :

Nous avons envoyé nos enfants à l’école de ceux qui pouvaient vaincre sans avoir raison, suivant en cela les conseils de la Grande Royale. Non seulement ils ne leur ont point appris à fabriquer la poudre et le canon, mais ils les ont rendus fous, tous fous. Parce qu’il faut sûrement être fou pour profaner la parole du Maitre de l’Univers, violer ses interdits ou même souiller la natte de Thierno. En réaction, d’autres fous n’ayant pourtant jamais fréquenté cette école, se sont emparé de la poudre et du canon pour brûler nos mosquées et nos églises, tuer sans discrimination vendeurs et acheteurs dans les marchés publics, violer nos femmes et nos enfants. Ils ont détruit les Boudas Géants, rasé les mausolées à Tombouctou et à Gao, incendié Baghdâd et Dar-Es-Salam, menacé Chinguetti, et les Pyramides d’Egypte.   

BANDIA, JANVIER 2015

ESPRIT DES ANCIENS !

Lamine Dingass Diedhiou, Sociologue, Canada 
Abdou Ndukur Kacc Ndao, Anthropologue, Sénégal

Logé au cœur des Mangroves du Sud, le pays diola reste encore un espace complexe où le sacré rythme la vie quotidienne des populations. De Gouloumbou à Diogué et de Sénoba à Mpack, les Diolas (et tous leurs voisins des peuples des Rivières du Sud) ont conservé, dans une discrétion absolue et des choix assumés, leurs traditions, leurs rites et les rituels symboliques qui les accompagnent.

Sur les terres immergées de ces riziculteurs acharnés, la vie profane se dispute l’espace avec le sacré. S’ils cultivent toujours bien le riz et entretiennent cette denrée avec un grand soin, les Diolas en font de même avec le sacré qui est omniprésent et inonde tous les ruisseaux de leur vie.

Au croisement des routes, des pieux – qu’ils coiffent de plumes et d’écorces d’arbres protectrices – rappellent aux passants égarés qu’on est au chœur du «pays diola». Devant leurs cases, dans les creux des majestueux fromagers verts, dans les bois sacrés et au milieu des rizières et de leurs champs de mil, dans les cours d’écoles et les dispensaires, à tous ces lieux vivants de la vie profane, fétiches et objets sacrés grognent de vie et témoignent, avec une remarquable symbiose, leur fort attachement aux divinités traditionnelles auxquelles ils sont si fortement liés.

L’islam, le christianisme, l’exode rural, l’urbanisation galopante et la mobilité sociale révèlent constamment leur impuissance manifeste à changer l’univers psychologique des Diolas et leur attachement sans borne aux traditions et aux valeurs fondamentales de leur terroir séculaire.

Le sol de la Casamance est humecté du sang des libations. Il est enveloppé par un intense vacarme d’incantations mystiques, de gestuelles mysticomagicoreligieuses et de rituels sacrificiels qui se répètent de la même manière de génération en génération.

Son passé, son présent et son avenir semblent lourdement portés, comme la terre sur les épaules d’Atlas, par des initiés et des chefs spirituels et claniques qui sont alignés, en rangs serrés, par les ancêtres pour conjurer le mauvais sort, venger des humiliations diverses et protéger les familles, les enfants des menaces réelles ou supposées qui mettent en péril leur vie.

Comme dans la vie profane, dans le sacré également, hommes et femmes ne se mélangent pas et ne jouent ni les mêmes rôles ni les mêmes fonctions sociales. Fétiches des hommes et fétiches des femmes assument donc des rôles et des fonctions différentes.

Fertilité des couples et des rizières, protection des enfants, exorcisme et conjuration des mauvais sorts, etc. sont du ressort des femmes dont les puissants “ukiiins” mystiques sont craints autant que le mystère absolu de la création qui est exclusivement du ressort des femmes. Et sur ce registre particulier, la nudité montrée des femmes est une des stratégies les plus efficaces en pays diola dans la lutte pour repousser le mauvais sort.

Quant aux hommes, leurs fétiches s’occupent généralement de la défense du clan, du maintien de l’ordre par le biais des masques, de l’initiation aux valeurs du terroir, de l’entrée au monde des adultes, etc. Leurs “ukiins” si puissants sont invoqués lors des grands périls rares et menaçants. Aux hommes la force, aux femmes le tact et l’espérance d’une communauté en question qui vit dans un milieu naturel parfois hostile.

Spécialisation des rôles fondés sur les différenciations naturelles de sexes ? C’est le moins qu’on puisse dire car, partout à travers le monde, le sexe biologique (on nait homme ou femme au sens biologique du terme) trace la frontière des rôles sociaux (genre) que jouent, dans les sociétés humaines, les hommes et les femmes.

En Casamance, les manifestations absolues de cette différenciation sexuelle s’évaporent dans l’imaginaire social car celui-ci est, au fond, l’élément structurant de la vie sociale de tous les peuples des Rivières du Sud auxquels appartiennent rigoureusement les Diolas.

La Casamance est un pays de mystères et de pures traditions africaines. L’au-delà et les esprits des anciens habitent, à tous les coins de rue, la vie de ses habitants. Les cultures des populations du Sud sont, à la fois, un patrimoine culturel national et les restes vivants d’une Afrique en mutation; une Afrique qui refuse de se laisser mourir au nom de puritanismes importés de l’exterieur.

C’est la raison pour laquelle notre gouvernement doit, tel qu’il s’est engagé à le faire devant ses pairs de l’UNESCO en octobre 2005, protéger ce patrimoine de toutes ses forces. C’est d’autant plus urgent de le faire que de nouvelles générations naissent et se développent rapidement dans les limbes de ce patrimoine qui est originellement le nôtre.

Il n’est pas parfait, ce patrimoine, et on peut l’améliorer pour qu’il colle mieux aux réalités du monde contemporain. Nous vous concédons cela avec humilité.

Mais, quoiqu’il en soit, si rien n’est fait par nos pouvoirs publics, ces générations montantes, qui regardent de plus en plus ailleurs, cesseront bientôt d’être une simple menace pour devenir les fossoyeurs inconscients de ce patrimoine et des identités originelles que nous pourrions pourtant offrir au reste du monde comme modeste apport à la constitution du patrimoine culturel de l’humanité.

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LDD & ANKN

UNE LONGUE TRADITION DE PRODUCTION DE RIZ LOCAL : DU “BONTI” AU “BRIKISSA” !

mine Dingass Diedhiou, Sociologue, Canada 
Abdou Ndukur Kacc Ndao, Anthropologue, Sénégal

RECHERCHES AGRICOLES. Au Sénégal, selon l’Institut Technologie Agricole (ITA), il existe plus d’une quarantaine de variétés de riz réparties notamment dans les rizicultures pluviales des plateaux, des bas-fonds, des mangroves, irriguées.  La plupart de ces variétés de riz (les sélections) nous proviennent des pays comme la Côte d’Ivoire (Bouaké), le Nigeria (Ibadan), le Sri Lanka, le Bangladesh, la Sierra Leone, (Rokupr), Taïwan, les Philippines (Los Baños), l’Inde, l’Amérique Latine, etc.

Il existe aussi différentes sélections qui nous proviennent des centres de recherches de Djibélor et de la Vallée du Fleuve et à Saint-Louis du Sénégal.

Parmi ces variétés on peut notamment citer en riziculture pluviale de plateau : IRAT 10, Dj 8-341, ITA 150, WAB 56-50, Nerica 1, 5, 6. Pour ce qui est de la riziculture pluviale de bas-fond, on peut signaler : Dj 684 D, Dj 11-509, Dj 12-519, BW 248-1, BR 51-46-5, ITA 123, Tox 728-1, BG 90-2. Les rizicultures de mangrove utilisent les sélections suivantes : Rok 5, les WAR 1, 77-3-2-2, 81-2-1-3-2, etc. Enfin le gros lot des variétés utilisées se retrouvent en riziculture irriguée avec plus d’une vingtaine de sélections dont : les Sahel (108, 134, 159, 177, 201, 202, 208, 209, 1210; 217, 222, 305, 317, 328, 329) et les Nérica-S-19, 21, 36, 44, etc.

SYSTÈMES DE PRODUCTIONS RIZICOLES LOCAUX. La riziculture, nous l’avons déjà souligné, est le fondement du système de production agricole, de la vie sociale et l’imaginaire des Diolas. Elle est une tradition séculaire pour ce peuple reclus au fond des mangroves des Rivières du Sud. Les Diolas adorent le riz des bas-fonds et résistent, malgré les aléas climatiques, à adopter les variétés nouvelles dont le cycle est généralement plus court que le riz qu’ils préfèrent. Leurs riz préférés se nomment«Bonti», «Apourokoulo», «Mandégane», «Bassite», «Barase», «Bintong», «Mbagname», «Boule Niarou», «TôMari», «Dialisalisse», «Brikissa», etc.

Ces variétés de riz traditionnelles, ils les aiment pour le gout, l’odeur et la texture du riz une fois cuit. Comme le riz est leur aliment de base, ils le mangent matin, mdi et soir en prenant le soin d’en offrir une portion aux ancêtres en en versant des galettes aux ukiins (fétiches), les fétiches qui protègent les hanks (familles). Leurs riz bien aimés, ils le mangent de différentes manières : cuit, grillé, bouilli, pilé, etc. Dans les villages diolas, le processus de transformation ainsi que les techniques de production restent encore traditionnels et fortement marquées par un savoir-faire dont l’ingéniosité est remarquable dans la construction des digues.

VALORISER LA PRODUCTION LOCALE RIZICOLE. Au regard des tenaces traditions rizicoles et de la fertilité légendaire du milieu agricole casamançais, la Casamance doit – si des investissements conséquents accompagnent les efforts naturels des paysans diolas –demeurer le grenier du Sénégal.

Les politiques publiques de l’État du Sénégal doivent considérer le poids agricole de cette région et valoriser les modes de production traditionnels des populations du Sud qui continuent de produire, en quantité appréciable,le riz qu’ils mangent tout en préservant l’environnement dans lequel elles vivent.

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LDD & ANKN

LES ROUTES DU DÉSESPOIR

Lamine Dingass Diedhiou, Sociologue, Canada
Abdou Ndukur Kacc Ndao, Anthropologue, Sénégal

Bien avant l’indépendance du Sénégal, fut construite par les Colons français, la route (la nationale 4) qui mène vers Ziguinchor, la capitale régionale de la Casamance. Pour des motifs inconnus qui font l’objet de beaucoup de spéculations aussi légendaires que fantasmatiques, les colons français ont choisi d’abandonner cette portion pourtant plus courte (4 km) et d’en reconstruire une nouvelle plus longue (8 km), en direction de Ziguinchor. Il se susurre encore que l’esprit du fleuve (Ninkinanka) avait demandé au colon français d’offrir en sacrifice 7 jeunes hommes blancs afin qu’il autorise la construction du pont qui devait relier Tobor et Ziguinchor par cette ancienne route aujourd’hui abandonnée au cycle des marées et à la corrosion du sel. Rusé, le colon tenta de fourrer l’esprit en donnant en sacrifice 7 peulhs au teint clair.

Mis devant le fait accompli de cette supercherie, le Ninkinanka en furie refusa net que le pont soit construite au bout de l’ancienne route, ce qui contraignit le colon à bifurquer la Nationale 4 vers la portion actuelle qui est longue de plus de 8 km entre Tobor et Ziguinchor.

Quoiqu’il en soit, l’ancienne route qui a été érigée sur mangroves et marigots qu’elle a coupés en deux a comme effet, depuis son érection avant l’indépendance, de bloquer systématiquement le flux naturel des cours d’eau dont la survie dépend essentiellement des marées qui inondent et exondent, de part et d’autre de la route, les mangroves et vallées de la rive droite du fleuve Casamance. Partout dans le monde où il fait loi, l’écosystème des mangroves doit sa fragile survie au système des marées qui lui apporte planctons et humidité nécessaires à la reproduction des espèces qui y prospèrent. Le flux et reflux des eaux par les marées doit y être préservé de manière constante et il ne doit ni être exondé ni placé trop longtemps en condition anaérobique.

Sinon, il se développe pyrite et jarosite qui sont extrêmement toxiques aux sols tannes des mangroves sur lesquelles sont conquises l’essentiel des rizières tannes que cultivent abondamment les Diolas de Basse-Casamance. La salinisation, l’acidification des rizières et, en conséquence, le recul de la riziculture en «pays diola» ne sont pas seulement dus à la baisse de la pluviométrie qui est passée, de 1960 jusqu’au début des années 1975 de 1500 à 800mm annuels d’eau par endroit. Ces phénomènes sont en partie les conséquences de la main de l’homme, notamment à ces «routes du développement» qui ont été construites çà et là pour le développement avant d’être abandonnées en catimini, causant des dommages parfois irréparables sur l’écosystème des mangroves qui régule la vie quotidienne des populations qui vivent dans ce fragile milieu rizicole dont ils n’ont plus le contrôle depuis des décennies.

Doivent-elles, après la destructrice main de l’homme, se résoudre – comme leurs cousins du Sine – à «cultiver du sel» dans ces étangs aujourd’hui impropres à la riziculture ? Rien n’est moins sûr car une telle pratique suppose, à la base, une conversion des mentalités à laquelle les riziculteurs diolas sont loin d’être préparés, eux qui sont si fortement attachés au riz et à la culture du riz. Civilisation du riz aux techniques sophistiquées qui frisent la comparaison avec les civilisations de l’Asie centrale, les Diolas sont une civilisation taillée dans la gousse de riz qui a façonné leurs us, leurs coutumes, leur rapport à la terre, leurs traditions culinaires et l’imaginaire social qui les caractérise. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que les résistances restent encore fortes contre toute innovation qui se fait en dehors du riz et des rapports sociaux que cette denrée alimentaire tisse sur terre et dans l’au-delà.

Qui sauvera ces mangroves et les Diolas qui y cultivent le riz qu’ils aiment depuis des millénaires ? Si rien n’est fait pour aider ces braves riziculteurs à réparer les dommages créés par la main de l’homme, quel avenir attend alors la Casamance et ses habitants dans les décennies et les siècles à venir ?

Questions sérieuses qui ne concernent pas seulement la Casamance et ses habitants mais toutes les populations des zones à risque, populations dont les mains nues sont tendues en vain vers le chef de l’État qui doit faire de la reconquête de la terre et des rizières une préoccupation centrale de son gouvernement.

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LDD & ANKN

LES BAINOUKS !

Lamine Dingass Diedhiou, Sociologue
Abdou Ndukur Kacc Ndao, Anthropologue

TOBOR. Visite de courtoisie au Chef du Village de Tobor. M. Biagui est un Baïnouk, l’ethnie considérée comme la plus ancienne à être établie en Casamance voire au Sénégal. Ils sont aussi éparpillés entre la Guinée Bissau et la Gambie.

Les Baïnouks gardent encore dans une grande partie de la Casamance, les fonctions politiques de chefs de villages. D’ailleurs, historiquement, les Bainouks ont eu de puissantes chefferies, constituées par ce qu’on appelle le Royaume Baïnouk du Kassanla, qui s’étendait du sud du fleuve Gambie jusqu’à la Casamance.

Ils sont réputés aussi comme de redoutables féticheurs, gardiens de plusieurs bois sacrés dans les Kalounayes et d’autres parties de la Casamance.

Les Baïnouks cohabitent avec les Diolas, les Mancagnes, les Balantes, les Coniaguis, les Peuls et les Mandingues.

Nous fûmes reçus avec égard et considération par un chef “intellectuel” et ouvert d’esprit qui est revenu assumer sa fonction politique et mystique après le tragique assassinat de son frère.
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LES DIEDHIOU, MAITRES DU FEU EN PAYS DIOLA

Dingass Dingass Diedhiou, Sociologue, Canada
Abdou Ndukur Kacc Ndao, Anthropologue, Sénégal

C’est connu, la société Diola est différente de la société Wolof sous le rapport des castes et des ordres. Autant la société wolof est hiérarchisée, autant celle diola est “égalitaire”. Elle ne fonctionne pas à partir des imaginaires et représentations de “pureté” et “d’impureté” qui sont des catégories anthropologiques importantes en pays Wolof.

Cependant, la société Diola a ses catégories socio-professionnelles ou ses “classes sociales” spécialisées. Parmi celles ci, on peut noter les forgerons. Ces derniers, en pays Diola, sont incarnés presque exclusivement, par les Diédhiou. Ils sont les “maîtres du feu” et les détenteurs de ses secrets. Nul autre que Diedhiou ne peut rentrer dans une forge sans des rituels de permissions qu’ils sont les seuls à détenir.

La forge est un espace sacré à l’accès rituellement organisé. Il faut enlever les chaussures, exécuter des libations, chanter des incantations, avant d’y entrer. Sans doute, la société wolof et d’autres sociétés de forgerons en Afrique partagent cette identité rituelle acquise après une rigoureuse préparation initiatique. Il se dit aussi que les jeunes récalcitrants peuvent acquérir ces us et pratiques par des procédures rituelles rapides en cas de nécessité.

En effet, les maîtres du feu sont confrontés, à l’instar des autres métiers initiatiques, à des résistances et des refus générationnels de perpétuer les traditions familiales. Ces dernières se perdent de plus en plus, même si chez les Diolas, les familles Diedhiou restent encore, les vrais et seuls maîtres du feu et de la forge.
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LDD ET ANKN